PORTRAIT DE N I EU WER K CR K E
Desmin pnr V lOLLET-UE-DUC (à M. Georges VIollet-le-Oucj
infernale*? Je voudrais être sur la Cannebière pour entendre les terreurs rétrospectives des vénérables Mocaux (?). Mais quel temps que celui-ci et quel peuple que celui qui se prétend le plus civilisé de l'univers! Quelle folie de donner une constitution à pareils sauvages! Si on avait seulement un million de plus pour réparer les belles choses que ces vandales laissent tomber en cannelle!
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et reveneznous vite.
Lundi, janvier 1854.
Mon cher Ami,
Il n'y a absolument rien de fait". On ne sait même pas si ce ne sera pas le ministère d'Etat qui sera chargé de la chose. Afin de le prévenir, M. Romieu^ avait remis ce matin à M. de Persigny une note sur la nécessité de préparer la fête, et M. de P. devait en parler aujourd'hui au Conseil.
On a reçu déjà aux Beaux-Arts quantité de projets rédigés par MM. Jbsse, orfèvres, qui proposent des pendules, etc. J'ai dit à M. Morny qu'avec vous les choses se feraient bien et honnêtement. Il m'a promis d'en parler à M. R.
J'ai essayé de voir ce dernier, mais il était avec des personnes du sexe attachées aux théâtres nationaux. Peut-être feriez-vous bien de faire parler au mi-
Lettre» de Mérimée 2
nîstre, ou mieux au président, par Visconti, Il n'y aurait pas de mal à voir Romieu ou à lui écrire. Dès que je saurai quelque chose, je vous préviendrai. Mille amitiés.
Jeudi, janvier 1854.
Mon cher Ami,
Je suis allé chez vous à cinq heures : vous veniez de sortir. La première personne que j'ai trouvée au ministère d'Etat, c'est Nieuwerkerke ' , à qui j'ai conté l'affaire de Notre-Dame. Il est entré en fureur et je l'ai mené aussitôt au ministre, à qui nous nous sommes débondés. — Il a haussé les épaules. — « Que voulez-vous que j'y fasse? C'est le ministre de l'Intérieur que cela regarde. Il doit venir ce soir, vous lui parlerez. » — Nieuwerkerke et moi nous avons couru des bordées devant la porte jusqu'à dix heures. — Point de ministre de l'Intérieur. — La princesse Mathilde était là. Je me suis approché d'elle. Elle m'a dit tout de suite : « Je connais M. Viollet-le-Duc et M. Lassus. Je serais heureuse de faire quelque chose pour eux. Il faut parler à Chevreau (c'est le secrétaire général du ministère de l'Intérieur). Venez demain soir chez moi. Nous lui parlerons. »
J'envoie demain à M'"® de M**^ un paquet qui l'intéresse. J'y joindrai un mot sur votre affaire. Je ne
sais si tout cela réussira dans un moment où tout le
monde a la tête tournée ; cependant il faut voir. Nous
verrons demain.
P.-S. — Nieuwerkerke doit aller demain matin faire une scène à Komieu; c'est son expression.
[Note.]
Après une alerte, VioUet-le-Duc et Lassus ayant été finalement chargés de la décoration de Notre-Dame pour la cérémonie du mariage, Mérimée s'employa, ainsi que le montrent les deux lettres suivantes, à fournir à Violiet-Ie-Duc tous les renseignements nécessaires pour composer le blason de l'Impératrice.
Je vois avec peine que l'Impératrice n'est pas forte sur son blason.
Tenez pour assuré que Teba et Guzman ont le même écusson, c'est-à-dire : écartelé d'hermine et d'azur à une chaudière échiquetée d'or et de gueules, avec les têtes de serpents que vous savez et qui doivent faire de mauvais bouillon. Je trouve encore
Moya d'une autre façon qu'on me l'avait donné, mais
vous le calquerez demain chez moi en dînant avec
Joly.
Notez encore que les écartelés sont en sautoir.
Haro dit d'une façon, Molina d'une autre; on n'y
comprend rien.
Mon cher Ami,
On attend les armes d'Eugénie, Dieu sait quand elles viendront. Mais voici les armes des Montijos au bas de la patente ci-jointe :
hem y je trouve dans le nobiliaire d'Espagne les description suivantes : Teba, écartelé d'hermines, et d'azur à deux chaudières au naturel en pal.
Les chaudières, qui sont le signe ancien des Ricoshombres, se font ainsi :
Banos, parti d'argent à la bande de sable bordé d'azur à la chaîne de Navarre, et d'or à trois loups (?) de sable en pal, bordé de gueules, semé de sautoirs d'or(?) (voyez l'écusson de Montijo).
Mora, d'or à cinq étoiles (ou molettes?) d'azur, 2,
1 et 2 (voir l'écusson).
Teba, Banos et Mnrn sont les trois grandesses. liCs couronnes sont celles de comte; vous pouvez y joindre les armes de Guzman : d'azur à deux chaudières échiquetées d'or et de gueules, aux trois têtes de serpents à chaque anse.
Quelquefois il est bordé de même.
Ardales (couronne de marquis).
Guzman, bordé d'hermines.
Porto Carrero, cchiqueté d'or et d'azur à quinze pièces.
Lacerda, écartelé de (bastille et de Léon.
Castille, d'or au château de gueules.
Léon, d'argent au lion de gueules.
Quelquefois écartelé au l®"" et 4^ parti de Castille et fiéon, au 2* et 3' de France.
Fernandez de Cordova, d'or à quatre fasces de gueules.
Leiva, coupé d'or à cinq cœurs de sinople, 2, 1 et
2 et d'argent au buste de roi enchaîné de carnation. Mais Eugénie craint de déplaire à l'armée; ce roi
était François P^
Ce sont les trois grandeurs qu'il faut mettre en évidence.
22 PRUSFER MÉRIMÉE
J'oubliais Moya (couronne de Marquis), parti au l*"" des gueules à une échelle d'or en pal, au second de vair.
Je ne trouve pas de supports. Mettez des lambrequins horrifiques.
Les manteaux appartiennent aux grandesses. Tâchez de vous en tirer ^.
J'ai les bouquins chez moi, mais ils sont à l'ambassade d'Espagne ([ui les redemande. Ils ne vous serviront pas à grand'chose.
[Viollet-le-Duc passa en Allemagne le mois de septembre 1854 avec Mérimée et Bœswilhvald^.]
27 octobre 1854.
Mon cher Ami,
Je suis très content et très honoré et vous remercie de grand cœur. Je ne trouve qu'un mot à changer, qui est le Monsieur du commencement. Je ne vois pas pourquoi, l'ayant depuis longtemps supprimé entre nous, nous le garderions devant le public.
Mille amitiés et compliments.
P. Mérimée.
[Cette lettre fut écrite à la suite de la publication par VioIlet-le-Duc de son Essai sur V Architecture militaire du
moyen â^e, ainsi qu'en témoigne la dédicace de l'ouvrage :
A M. Mérimée.
Sénateur, membre de l'Institut, inspecteur général des Monuments historiques.
Mon cher Ami,
l*ermettez-moi de vous dédier ce livre : il n'est que le résumé de travaux au milieu descjuels vous avez bien voulu souvent me servir de guide. Il vous rappellera nos excursions en France, et si le souvenir de ces jours d'étude est resté pour vous comme pour moi un des meilleurs parmi les bons, vous lirez, je l'espère, avec indulgence cet Essai d'un de vos amis les plus dévoués.
E. Violi,et-Le-Duc.
Paris, novembre 1854.]
I Mérimée fut chargé de faire remettre un exemplaire de l'ouvrage à l'Empereur, ainsi que la lettre suivante en témoigne :
Monsieur,
J'ai remis à l'Empereur l'ouvrage que vous m'aviez fait donner pour Sa Majesté par M. Mérimée.
Je suis chargé de vous remercier de la part de l'Empereur. S. M. prend un vif intérêt au sujet que vous avez traité avec une si grande supériorité.
Permettez-moi aussi de vous dire combien j'ai
24 PROSFEn MÉRIMÉE
été sensible à l'altention que vous avez eue de m'offrir un exemplaire de votre ouvrage.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
Achille Foi'LD.]
Mai 1856.
Mon cher Ami',
« F. est une f... bête qui a eu la plus sotte idée du monde. En ma qualité d'hérétique et de païen, je ne puis dire tout ce que je pense de ses évéques convoqués en masse qui nous donneront de l'embarras. Quant à M. V. L., qu'il fasse son affaire, on ne l'embêtera plus, il faut l'espérer, et j'y ferai mon possible. »
Voilà le résumé de notre conversation.
Mille amitiés.
P. Mérimée.
Cannes, 17 décembre 1856.
Mon cher Ami, Avant de partir j'ai remis à Courmont, pour notre ministre, une note dans laquelle j'ai fait entrer les faits principaux que vous m'aviez communiqués*. J'ai craint que dans le Moniteur on ne fît diflTiculté de mettre un article qui dévoile une assez vilaine plaie du pays, et comme nous avions à faire un nouvel effort pour avoir de l'argent auprès du ministre, j'ai pensé que vos arguments seraient de poids et
pourraient être mis sous les yeux de l'Empereur. En réfléchissant à tout ce que vous dites de si sensé sur la barbarie croissante de ce pays, je crois que la cause du mal est pour beaucoup dans nos lois qui ont consacré le principe de l'égale division des successions avant que nous eussions compris le système de l'association, au moyen duquel beaucoup de petits capitaux parviennent aux mêmes résultats qu'obtiendrait un gros capital.
Vous savez que nos monuments tombent parce qu'ils ne sont pas assez connus. Ils ne le sont pas parce qu'il n'y a pas d'auberges en France, et il n'y a pas d'auberges parce que personne n'a les reins assez forts pour en établir. Seulement les gargotiers, remplis d'envie contre les restaurateurs, achètent des lithographies coloriées et les mettent dans leurs chambres, par quoi ils s'imaginent avoir pris une importance considérable. Voilà le progrès tel qu'on l'entend chez nous. Je viens de passer quelques jours à Nice' et je suis frappé du contraste entre celte ville et le pays où je suis. Pour la situation, Cannes est fort au-dessus de Nice. Les environs sont délicieux, tandis qu'on ne peut guère se promener que sur une grande route à Nice. Mais il y a de bonnes auberges, bien tenues, on a tous les conforts de la vie, tandis qu'à Cannes on ne peut pas même en trouver une à acheter, fait que je viens de constater aujourd'hui même. En revanche, il y fait un temps incroyable. Je vous écris la fenêtre ouverte et je suis embêté par les mouches. Tout est vert et les cassis
sont en fleur. Je ne me sens presque pins de mon épaule et si j'avais de (pioi cacher mes formes je prendrais des bains de mer.
Les Anglais se sont établis ici comme en pays conquis. Ils ont bâti cinquante villas ou châteaux plus extraordinaires les uns que les autres, ordinairement en briques, parce que la pierre est magnifique ici et qu'on a tout, depuis le porphyre jusqu'au calcaire. Voici un croquis du style d'un de ces monuments qui a été bâti pour lord Launtborough.
^JVm
Un autre, nommé Trippey, a préféré le genre mauresque.
Il est impossible de passer devant ces abominations sans avoir envie d'y mettre le feu. Un autre
Anglais a acheté l'île de Saint-Honoral, mais il veut la revendre. Heureusement, il n'y a rien bâti encore.
Je suis tombé d'un cheval il y a huit jours et me suis un peu foulé la main; à cela près je suis en assez bon état de conservation. Je travaille un peu, je me promène beaucoup et je me chauffe au soleil. Je vous dirai que je me suis mis au régime, parce <|ue je me croyais atteint de plusieurs maux graves.
J'espère m'en débarrasser dans le Midi, où je vais errer encore quelque temps. Je pense dans une dizaine de jours être à Marseille.
Adieu, mon cher Ami, portez-vous bien et, si vous
n'avez rien de mieux à faire, donnez-moi de vos
nouvelles.
P. Mérimée.
Mai 1857.
Je crois que vous attribuez aux anciens un procédé qui appartient aux hommes de génie de tous les temps'. Il me semble que l'expérience et le calcul ne servent qu'à montrer que l'intuition qu'on a eue est juste. C'est la preuve d'une opération de l'esprit fort singulière. Un homme rêve et remue plusieurs idées vieilles ; tout d'un coup il en vient une nouvelle. On ne sait pas plus le comment ni le pourquoi qu'on ne sait comment de la conjonction d'un mâle et d'une femelle il naît un enfant. Le grand avantage des anciens, à mon avis, a été de venir les premiers.
28 PROSFER MÉRIMÉE
Homère m'a volé un grand nombre de belles choses que j'aurais peut-être inventées, s'il ne les avait dites avant moi. Ils avaient encore le bénéfice d'une éducation moins bête que la nôtre. On ne les abrutissait pas par une multitude de détails, parce qu'ils n'étaient pas obligés de savoir tant de choses que nous. Enfin la première de toutes les sciences, celle du cœur humain, était plus facile dans un pays où l'on vivait dans la rue et où tout le monde se mêlait de tout.
Dans les arts, je ne crois pas qu'ils aient procédé par intuition. Il me semble que dans la sculpture, par exemple, ils ont commencé par où commencent les enfants, exagérant ce qui les frappait et arrivant petit à petit à mettre en relief ce qui doit frapper tout le monde. Ils ont commencé par faire les dieux gros comme des colosses, puis ils leur ont donné la forme humaine divinisée.
Si je conteste vos prémisses, je suis cependant tout près d'adopter vos conclusions. Il me parait certain qu'on ne peut plus, aujourd'hui, formuler de principe absolu sur rien, ni, par conséquent, ramener tout à un système unique. Notre rôle dans les arts est très difficile. Nous avons une infinité de vieux préjugés, de vieilles habitudes qui tiennent à une civilisation qui n'est plus la nôtre, et, en même temps, nous avons nos besoins, nos habitudes, nos convenances modernes. Conciliertout cela me paraît la mer à boire. Cependant nous avons, comme les anciens, la faculté de raisonner et, un peu, celle de
sentir. Pour moi, je crois que c'est par le raisonnement qu'il faut travailler notre génération et je suis convaincu qu'en l'habituant à raisonner on parviendra à perfectionner un peu son goût. Observez : dans un grand nombre de cas le raisonnement rend compte du jugement que le goût a prononcé. Très souvent (peut-être toujours), le sentiment du goût n'est qu'un raisonnement involontaire et dont les termes nous échappent. Il y a des idées si subtiles que les mots manquent pour les exprimer, mais on les comprend néanmoins.
Je ne trouve rien dans Pausanlas*. Je suis sûr cependant d'y avoir vu jadis un temple de bois rond. J'écris à de Witte pour lui demander le passage.
Pausanias rapporte sur Delphes* que le premier temple fut bâti avec les branches de laurier qui est à Tempe. Sa forme était, dit-on, celle d'une cabane, "/.aXûÉT)? Le second temple était en cire et en plumes. Pausanias soupçonne qu'il y a là une confusion de mots. Peut-être l'appelait-on lUTépsuç parce qu'il avait été bâti par un architecte nommé Pteras, ou bien qu'il était couvert de fougères : Trxépiç.
Le troisième temple était en airain.
De ce que le premier temple fut bâti avec les branches d'un certain laurier-^, j'en conclus que ce devait être une hutte de branchages comme celles que se font les douaniers au bord de la mer.
T. àv. P. M.
P.-S. — J'ai oublié de vous parler d'un temple''
30 PROSPEK MÉRIMÉE
bâti par Trophonius et Agamedes, cité par Pausanias, livre VIII, chapitre x, bâti avec des poutres de chêne jointes ensemble et fermé d'une ficelle. Le passage est curieux, mais ce n'est que par une supposition qu'on peut le croire circulaire.
Pausanias dit qu'Adrien fît bâtir un autre temple autour.
Les Romains, sauf dans leurs premières guerres avec leurs voisins, ne confisquaient pas les terres des particuliers. Us ^vensi'ient seulement Va^^erpublk us, le domaine public de leurs ennemis et l'afTermaient. Leur système était d'encourager les émigrations chez les peuples vaincus. On assurait aux Romains et à leurs alliés une existence dans le pays où ils allaient pour ainsi dire tenir garnison et fonder des colonies.
Le mot barbare [iâcêapoç n'est pas très ancien en grec. Je ne crois pas qu'il se trouve dans Y Iliade.
On peut le définir par homme d'une race autre que celle dont Hellen fut l'auteur; cependant, je ne crois pas que les Pélasges aborigènes de la Grèce et les tribus qui en descendaient fussent considérés comme barbares. Il y a un passage d'Hérodote qui, autant qu'il m'en souvient, insinue qu'il sont barbares'.
Le mot barbants n'a jamais été en usage chez les
Romains que parmi les gens grécisés, c'est-à-dire
parmi l'espèce correspondant aux Français qui ont
des grooms, des hroiighams, etc.. Les Romains
^ appelaient l'étranger hostis.
On n'a jamais appelé Socrate barbare. Il était impossible d'appeler ainsi un Grec. Au fond il fut condamné : 1" parce qu'il était en contravention formelle avec une loi religieuse fort bête; 2" parce qu'il blaguait les dévots; 3" parce qu'il était l'intime des petits tyrans établis dans Athènes par les Spartiates et qui venaient d'être chassés par une contrerévolution.
Je trouve d'ailleurs que dans ce passage' vous jouez un peu sur les mots. Dans notre langue, barbare a deux sens principaux : sauvage, non cultivé, et cruel. Un peuple très barbare peut être fort doux et un peuple très civilisé très barbare. 11 me semble que vous n'avez à vous occuper ici que de la civilisation et de la non-civilisation-. L'homme a toujours des instincts féroces qu'on l'oblige à cacher plus ou moins, mais il peut apprécier les arts même en se livrant à ses mauvaises passions. Exemple, les cruautés de la guerre du Péloponèse pendant qu'on bâtissait le Parthénon.
Mai 1857.
Mon cher Ami, Je vous renvoie votre manuscrit-^ qui m'a fait grand plaisir et qui, je crois, aura beaucoup de succès. J'ai marqué au crayon quelques observations de détail, qui auraient besoin de commentaires de ma part. Il y en a une que je vous recommande, c'est la
32 PROSPEH MÉRIMÉE
substitution duye au nous. Nous a le désavantage de rappeler le prophète et le chef de secte. Vous vous posez très justement comme n'appartenant à aucun parti, cherchant le bien où il est et montrant les inconvénients de l'esprit de système. Je est plus modeste, plus simple et vous laisse vos allures plus libres.
Il me semble que le premier Entretien commence trop ex abrupto. J'ai lu quelques pages sans bien voir où vous vouliez en venir. Pour mener les gens, il faut leur dire un peu où l'on va.
Donc, je pense que vous devriez débuter par quelques phrases pour dire qu'on a divisé depuis longtemps l'histoire de l'art en périodes d'éclat et périodes de barbarie; qu'on a confondu d'ordinaire la barbarie des mœurs avec la barbarie de l'art, et qu'en cette occasion, comme dans bien d'autres, l'erreur était venue d'un jeu de mots.
Puis vous expliquerez qu'on peut être artiste et très barbare.
Politiquement parlant, je vous conseille d'éviter les allusions à l'histoire moderne.
Le passage sur les triglyphes, que j'avais oublié, est très curieux. Pour moi, je ne doute pas que vous ne l'ayez mieux entendu que les hellénistes de profession. 11 est cependant un peu obscur dans le texte à cause d'une préposition qui, prise dans son sens le plus ordinaire, voudrait dire que Pylade prétend entrer par les triglyphes dans les triglyphes. Je
m'explique la chose en croyant que dans la langue du monde on appelait triglyphe toute la frise où ils sont. Du reste, il est hors de doute qu'il s'agit des triglyphes de la cel/aK
Je consulterai demain le père Stak sur le vers d'Euripide.
Je ne puis retrouver le temple rond de bois en Béotie. Je m'en informerai également demain.
Tout à vous.
Février 1848.
Mon cher Ami,
M. Fould m'a écrit très gracieusement aujourd'hui pour m'annoncer que l'Empereur acceptait votre plan2.
Le ministre désirerait causer avec vous de quelques détails. Je lui ai dit que vous étiez à Coucy. Voyezle dès votre retour — d'abord pour le remercier, puis pour vous entendre avec lui.
J'ai la vanité de croire que mon petit factum n'a pas nui, ni un argument peu artistique que j'ai employé.
Mille amitiés et compliments.
P. Mérimée.
Août 1858.
J'ai relu tout le premier Entretien et j'approuve
Lettre» de Mérimée 3
34 PROSPEU MÉRIMÉE
beaucoup les additions que vous y avez faites. J'ai mis encore çà et là quelques observations de détail.
Vous dites, page 25, des choses très justes et très vraies sur les premières idoles et les poupées que se font les enfants. Je voudrais un peu plus de développement pour que vous fussiez bien compris de tous. Je voudrais que vous distinguassiez bien les idées du sculpteur d'idoles primitif. Selon moi, il y a :
1" L'amour de sa chose et le sentiment de vanité que cause une création.
2** L'idée de sainteté particulière que cette chose acquiert par la consécration.
3° La conscience d'avoir exprimé la divinité.
C'est le dernier sentiment qui est ici l'important.
En efîet, un sauvage, en voyant un magot à quatre bras, verra dans ces quatre bras quelque chose de grand ou de terrible, de divin surtout.
Il est remarquable que tous ces peuples ont commencé par des statues monstrueuses et qu'ils les ont de plus en plus humanisées. Les anciennes têtes de méduses ont des dents de sanglier et une gueule énorme. On a fini par une tête d'une ravissante beauté, et cependant l'artiste a toujours eu le même but et l'a cherché presque par les mêmes moyens; seulement, à mesure que son cercle devenait plus poli et plus intelligent, il a raffiné son œuvre et est parvenu adonner à des gens sachant comprendre l'idée d'un être malfaisant et terrible sans le faire laid.
J'ai écrit deux ou trois notes insignifiantes sur le
troisième Entretien qui est tout technique. Très claiiet très juste, ce me semble. Jusqu'à un certain point vous me réconciliez avec l'architecture romaine.
Cependant à Athènes* j'ai éprouvé un violent désir de démolir le temple de Jupiter Olympien et la porte d'Adrien.
Je vous traduis le passage de Pero Nino'^.
Août 1858.
Mon cher Ami,
Je vous ai marqué au crayon quelques critiques de mots.
Je crois que vous avez omis un trait important de la société romaine -^ : c'est une aristocratie très puissante en possession de traditions politiques admirables et se recrutant sans cesse dans toutes les classes, même parmi ses adversaires.
Malgré mainte et mainte émeute, le sénat romain était la force de Rome et dirigeait tout. Les sénateurs étaient ou des nobles de vieille roche, ou des gens distingués ayant rempli des emplois publics. On ne maniait les affaires qu'après avoir passé par le sénat. Les sénateurs n'avaient que trois manières dépasser le temps : 1" faire la guerre ; 2" administrer leur pays et des provinces conquises ; 3° plaider ou rendre la justice. Il n'y a pas une de ces occupations qui ne soit contraire au culte des arts.
On ne voit en Grèce qu'une seule aristocratie, c'est celle de Sparte; mais stupidement organisée, car d'abord elle ne pouvait se recruter ; on ne devenait jamais Spartiate.
En second lieu, la seule satisfaction qu'un Spartiate tirait de sa position c'était une satisfaction d'orgueil. Il était obligé d'être plus pauvre, plus mal vêtu, plus mal nourri que ses sujets. Il ne pouvait rien faire que se battre ou s'exercer à la guerre, et ce n'était que fort tard qu'un Spartiate, de très haute naissance pouvait devenir un homme politique. Ni l'aristocratie romaine, ni celle de Sparte n'ont rien entendu aux arts.
La démocratie athénienne avait l'avantage de beaucoup d'oisiveté. Toute les affaires se faisaient par des esclaves. Les Athéniens passaient leur vie dans la rue à causer, à philosopher, à échanger des idées sur une foule de sujets élevés. Je crois que toutes les villes très intelligentes de la Grèce avaient les mêmes avantages dans leur petit gouvernement démocratique. Il faut toujours se rappeler que la population d'Athènes et de sa banlieue ne dépassait pas 30 à 35,000 hommes libres, dont 20,000 tout au plus se mêlaient des affaires. Les 15,000 autres étaient marins ou soldats, éloignés du pays, et y rapportaient des nouvelles et des idées.
LETTRES A VIOLLET-LE-Dl'C 37
Venise, 21 avril 18581.
Mon cher Ami,
J'ai reçu aujourd'hui votre lettre et je ne perds pas de temps pour y répondre. D'abord, je me réjouis fort de votre recrucifiement^et j'ai écrit à M. F.-' pour le féliciter. Je suis surtout aise qu'il ait fait la chose jrracieusement. Il fait de bonnes choses souvent en négligeant la forme. Je lui sais bon gré d'avoir fait bien et aimablement. Puis je vous demanderai comment vous avez le front d'admirer l'architecture des palais de Venise''. Ce sont d'alTreux marchand.s (|ul ont pris des Auvergnats pour architectes. Toujours le même plan, toujours le même négligé dans les détails; quant à la construction, elle est à la diable. Tout est minable, sale, ruiné.
Il est vrai que c'est pittoresque, qu'à portée de carabine cela plaît comme un décor d'opéras, mais il ne faut pas voir de près.
Quant aux tableaux le musée n'a rien qui vaille le Christ de Dresde*' ou les Noces de Cana. Mais il y a des peintres de second ordre que je ne soupçonnais pas et qui sont de forts gaillards. Je suis épris d'un Bonifazio"'. C'est une école où on l'apprenait à brosser. Les modèles féminins et masculins courent les rues"; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Je n'ai jamais vu tant de jolies femmes**, sans grand air, mais diantrement appétissantes, bien qu'elles soient sales comme de vieux peignes. Au total, l'en-
semble me plaît, surtout l'air de bonne humeur de tout le monde. Ils n'engendrent pas de mélancolie et ne perdent jamais une occasion de chanter ou de s'amuser. H y a eu une exposition moderne de tableaux à faire mourir de rire et, le drAle, c'est qu'on jurerait que pas un des artistes modernes n'a vu un tableau vénitien.
J'ai vu deux ou trois églises curieuses dans le TyroP, celle de Trente entre autres. Elle a une magnifique rose en roue et un porche avec toutes les bizarreries de colonnes dont on a pu s'aviser.
La vallée qui débouche de Botzen en Italie est bordée de châteaux fortifiés et de maisons crénelées destinées à résister à un siège d'un jour ou deux.
n .-féci-o/ )
Croquis du châtenu de Gerdrach entre Rattenberg et Feigen.
L'Inn couvre parfaitement les deux côtés du triangle qui n'ont pas de tours. Cela a l'air parfaitement construit en énormes matériaux. Point de portes, du moins conservées?
Voici maintenant un type de maison fortifiée qui se trouve partout :
jT^jMÂMU
Les créneaux ont toujours cette forme : \/
La plus curieuse construction que j'ai
vue, mais où je n'ai pu monter parce que ~~
l'intérieur de la tour sert de chiroir à une population
de 1,500 âmes, est à Mais et s'appelle Frolichsburg.
u^f^ yruif^*t^^yt.u^^,j **«<^*o^r'^^^i^
40 l'ROSPER MÉRIMÉE
Je ne sais comment expliquer les trous en cercle autour de la tour ronde, si ce n'est qu'ils devaient recevoir une charpente, car ils ne pénètrent pas les murs de la tour. Elle est au milieu d'une enceinte carrée, épaisse, qui a l'air d'être du xv' siècle ou du commencement du xvi®. Voici la restauration que j'en propose. La tour a plus de quatre-vingts pieds de haut et le couronnement est à bas.
Saint-Marc est dans un état à fendre 1 àme. Tous les gnafs du royaume lombardo-vénitien se sont entendus pour y faire des réparations.
La confession est pleine d'eau, le niveau du pavement est :
Tout cela s'enfonce dans la crotte. Au fond, c'est dommage, quoique cela soit si mal bâti.
J'attends ici Panizzi ce soir. Je pense être à Milan au commencement de septembre et je ne tarderai pas à reprendre le chemin de Paris, à petits pas, s'entend.
Adieu, mon cher Ami, portez-vous bien, vous et les vôtres.
Mille choses à tous vos amis*.
[Lettre <le Viollet-le~Duc au Grand Chancelier.
31 août 1858.
Monsieur le Grand Chancelier, J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien désigner M. Mérimée, sénateur, oflîcier de l'Ordre, comme devant procéder à ma réception au grade d'officier dans le même ordre.]
12 novembre 1858.
Mon cher Ami,
Vous ne me surprenez nullement. Je prophétise aux oiseaux. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis content de la chose. J'en avais appris les trois quarts par votre colonel - qui n'est pas encore remis de ses douleurs (?) et qui croit qu'il s'agit de construire la pyramide de Chéops.
Quant au proverbe'' dont vous me parlez, il y a deux légers défauts : impiété et immoralité.
L'auteur, il est vrai, s'est moqué des légitimistes, mais encore des autres et de tout. Et puis il y a une petite proposition d'assassinat qui pouvait être divertissante en 1825 et qui ne l'est plus du tout. Je
VOUS porterai la chose, et si vous en lisez deux lignes votre feutre s'en hérissera. M. Huchcr', du Mans, est venu me voir avec une lettre de Labordc qu'il avait séduit, me demandant de lui laisser faire les vitraux de sa cathédrale au moyen de religieuses carmélites et de Munichois.
Je lui ai répondu que cela ne me regardait pas, ni la commission. Que si l'on nous demandait notre avis, nous répondrions que notre habitude était de laisser aux architectes le choix absolu de leurs ouvriers.
Là-dessus, des tirades et des phrases de ratichon que vous pouvez imaginer. Après m'avoir quitté, il s'en est allé de ma part chez M. A. qui lui a dit exactement la même chose, puis chez Courmont et chez Bœswillwald, qui l'ont brutalisé. Bœswillwald est furieux. Le Hucher me paraît un mélange de ratichon et de cuistre avec beaucoup de jocrisse.
Je me suis engagé à faire un article sur Villard de Honnecourt^. Il y a bien des choses que je n'entends pas. Je vous l'apporte pour que vous m'expliquiez certains passages. De plus, je ne suis pas trop content du commentaire de Lopas, ni de la tartine sur l'architecture chrétienne qu'il a mise ou qu'on a mise en tête. Je vous apporterai les proverbes et les comédies d'A. de Musset. A la cour il faut n'exposer que les morts, les vivants n'y pouvant causer que du scandale.
T. àv.
PORTRAIT DE LA PRINCESSE MATHILDE DeMin pnr VIOLLET-LE-DUC
(à M. Ceor««s VIollat-la-Ducj
Ci-joint un curieux document que Labortlc m'a donné pour vous.
Lundi soir, 20 décembre 1858.
Mon cher Ami, Notre Princesse* m'invite à déjeuner mercredi. Je suppose qu'elle vous écrit dans le même sens. Voulez-vous me prendre? On mange un gigot chez moi jeudi et j'espère que vous en viendrez prendre une tranche.
P. MÉniMBE.
Cannes, 7 janvier 1859.
Mon cher Ami,
C'est pour vous dire^ que je travaille depuis hier après vous. J'avais oublié seulement la moitié de ce que je voulais emporter, entre autres votre volume-^ Je l'ai reçu avec mon paletot d'été.
Ma grande critique c'est que vous avez pris l'ordre alphabétique. Vous y avez remédié par la tournée chez les artisans et la description des mœurs de la noblesse et de la bourgeoisie. Mais je crois que je vous tancerai.
Où avez-vous pris que buffet fût synonyme de soufflet? Vous renvoyez aux ustensiles. Buffet, en vieux français, c'est un soufflet sur la joue. Cela a encore le même sens en anglais. Je doute qu'il s'agisse dans
le passage où vous avez trouvé ce mot d'un soufllet à feu. Si cela était, il faudrait citer le passage qui serait fort curieux.
Plaignez-moi. J'ai été obligé de mettre mon domestique à la porte et de le faire partir dans la journée. J'ai trouvé ici un gamin de Nice pour cirer mes bottes. Trouvez-moi quelque trésor qui aille comme un chronomètre et qu'on n'ait pas besoin de remonter de temps en temps en se mettant en colère et sans se faire du mauvais sang.
Que dit-on de l'Autriche*? Allons-nous en Italie? Savez-vous qu'en passant à Marseille on m'a dit qu'on faisait de grands préparatifs de projectiles des plus vilains, en grand, tant à Toulon et à Marseille et sur la frontière du Piémont?
Quand vous verrez Isidore^ demandez-lui ce qu'il faut croire. Il fait ici un soleil magnifique, comme celui de Diogène. Il ne faut pas qu'on se mette devant, car alors l'air qui s'est rafraîchi sur les Alpes vous pince parfaitement. Ne le dites pas à Penguilly si vous le rencontrez ou plutôt dites-lui d'emporter un parasol pour la promenade de midi à deux heures et un paletot pour le reste de la journée.
Adieu, mes respects à M'"® Leduc et à M™* Ouradou'^ J'espère qu'elle ne recommencera pas si tôt.
Cannes, 23 janvier 1859.
Mon cher Ami,
Voilà cette tartine'. Revoyez-la, faites-y les changements ou additions que vous voudrez et renvoyezmoi l'épreuve par le canal de M. Pelletier.
Penguilly est ici, mais avec des clous. Cela ne l'empêche ni de dessiner, ni d'admirer. Hier nous primes un bernard-l'hermite^. Nous en cassâmes la coquille avec soin et la mîmes dans un plat d'eau de mer. Il était horriblement sot et vexé. On lui présenta une coquille vide. Il s'en approcha, éleva une patte en l'air à côté de la coquille {sic) :
Satisfait de la mesure prise, il plongea la même patte dans la coquille pour s'assurer qu'elle était vide. Alors il empoigna les deux bords, A et B, entre ses pinces, prit son élan, fit une culbute afin de se retourner en l'air et retomba la queue la première dans la coquille. Un moment après il se promenait, fier comme un paon, dans le plat.
Vous savez que la nature, toujours tendre, a négligé d'armer d'une cuirasse la queue de ces bêtes. Elle leur a donné les moyens de mesurer même sans double décimètre.
Cannes, 21 février 1859.
Mon cher Ami,
Votre article avance', malgré Penguilly qui est arrivé et qui me retarde dans mes écritures. Je l'enverrai d'ici à peu de jours à M. Pelletier pour qu'il soit soumis à votre censure. J'aimerais assez avoir une épreuve. Cela fera un retard de quelques jours, mais je ne pense pas que ce soit un cas grave. M. Pelletier a des moyens subreptices de me faire passer la chose.
J'ai ici un domestique assez bon qui serait même présentable à Paris, sans son allure qui laisse à désirer. Je crois même que je m'arrangerai d'un frère de Sophie, à moins que vous n'ayez en main la huitième merveille du monde.
Je suis charmé des plans de campagne que vous me communiquez. Le mien est une descente à Trieste avec embargo mis sur le marasquin de Lara. Je n'aime pas qu'on parle guerre sans se battre un peu. Cela • donne des airs d'estaminet. Heureusement, j'espère qu'on a eu plus peur ailleurs que chez nous. Le ton des journaux autrichiens est devenu, ce me semble, plus aimable.
Le temps qui était magnifique avant l'arrivée de Penguilly, s'est mis au libeccio'^, si bien que je lui ai procuré Jiier une trempée merveilleuse. Tous nos vaisseaux sont pleins, mais nos plaids et nos bonnets sont à sécher. Heureusement, le soleil est revenu et il refait chaud.