‹ [Œuvres complètes] (volume 4)Chapitre 21 sur 31 · TOUR DES BRIGANDS, AU CANNET · texte numérisé non relu

TOUR DES BRIGANDS, AU CANNET

Aquarelle de PROSPER MÊRIMÊC

(à M Cmyrgos VIollel-le-Duci

Voulez-vous des cotes de la maison fortifiée pour un seul brigand du CannetPJe vous en ai donné une mauvaise aquarelle. Tour carrée avec mâchicoulis aux angles.

Adieu, mon cher Ami, portez-vous bien et les vôtres aussi.

Vous ne me donnez pas de nouvelles de Pierrefonds.

Le papier est très rare à Cannes; je vous écris sur une demi-feuille.

J'écris à M. Rouland pour M. Frontera', mais je

ne sais pas trop ce qu'il demande. Si vous le savez,

parlez-en au nom de M"'" de Montijo audit ministre.

Cannes, février 1859.

Vous avez dû recevoir mon article. Si vous l'approuvez vous aurez, en votre sagesse, pris le journal qui vous aura le plus plu. Pour moi, je n'ai pas de préférence particulière.

Je vais m'occu{>er de la maison du voleur. La difficulté c'est de pénétrer à l'intérieur. Je vous en donnerai, en tout cas, un plan et un dessin meilleur que ce que vous avez.

Je me porte assez bien, malgré des spasmes d'estomac de temps en temps. Celui que nous avons ici est très bon pour moi. J'ai découvert que c'est la lumière qu'il me faut pour vivre. Vos brouillards me fichent malheur.

Les gens qui viennent d'Italie disent qu'il y a tant d'Autrichiens en Lombardie que le fromage de parmesan manquera, que le pape en demande (des Autrichiens) et que le général de Goyon n'en veut pas. C'est là, dit-on, le nœud de l'affaire. Il me semble que personne n'est prêt; cependant il est toujours imprudent de se quereller l'épée au côté, et c'est ce qu'on fait, malheureusement.

Je suis fâché de la mort de ce pauvre Hatzfeldt qui aurait pu rendre de bons services en cette occurrence. Adieu. J'ai écrit à M. Rouland pour M. Frontera et lui ai envoyé la lettre de M"'° de Montijo, qui fera plus d'effet que la mienne.

Février 1859?

[NoteK]

Cette tour se trouve à l'entrée du Cannet, petit village auprès de Cannes.

La disposition intérieure est entièrement transformée, et le service des mâchicoulis est aujourd'hui impossible. Je crois les fenêtres modernes. Peut-être y avait-il autrefois d'autres fenêtres encore plus petites. Les quatre parois à l'intérieur présentent trois petites niches qui ont pu être des baies du temps du voleur qui a fait bâtir la tour, mais ces baies ne correspondent pas avec les mâchicoulis.

Il y a trois étages, en comptant une cave dont l'entrée est moderne. Probablement, autrefois, on y descendait par un trou au plancher du premier étage. La voûte, très mal bâtie, est à nervures.

Les planchers ne consistent qu'en poutres non équarries avec quelques planches dessus. Le toit est encore plus grossièrement fait. Je serais tenté de croire qu'il y avait autrefois une plate-forme.

Appareil très grossier, replâtré par places.

Échelle d'un centimètre pour mètre.

Cela me parait curieux en ce qu'il y a dans cette construction une intention de défense bien évidente, mais défense à l'usage d'une ou deux personnes au plus. Au lieu de pierres amoncelées qui forment escalier, je crois qu'il y avait autrefois une échelle

Lettres de Mérimée 4

qu*on retirait à l'intérieur. C'est le système des tours isolées^ et de beaucoup de maisons en Corse.

fi^uÂ^

Observez l'ornementation de la porte à cintre surbaissé.

Point de cheminée. Je suppose qu'on faisait le feu sur une pierre plate au deuxième étage.

21 février 1859.

Mon cher Ami, J'écris aujourd'hui à Taschereau. Il est possible que je ne lui aie pas remis la note que vous m'aviez donnée pour M. Violet, attendu qu'il me dit, lorsque

je lui en parlai, qu'il lui avait été déjà recommandé de plusieurs côtés et qu'il en faisait cas. Au reste, il a souvent des distractions.

11 est probable que je serai à Marseille le 28. Je tâcherai de m'y arrêter un jour pour que nous puissions manger une bouille-abaisse (sic) ensemble. Cependant, je voudrais bien être à Paris pour le commencement de mars.

Du Sommerard m'a envoyé des photographies de ses couronnes. Il dit que vous allez lui faire une armoire wisigothique ^

Je suis charmé que l'article vous ait plu 2. Demandez au Moniteur pourquoi il imprime Dictionnaire RÉSONNÉ de l'architeoture. Il y a donc des Marseillais dans leur imprimerie?

Adieu, il est plus de minuit, heure indue à Cannes.

, [A M. Cour mont.

31 mai 1859.

Mon cher Ami, Voici l'avis de nos jurisconsultes du Luxembourg : 1" Les couronnes sont devenues possession du domaine. Le ministre ne peut les rendre que si un tribunal prononce l'annulation du contrat de vente. 2" Un avis du Conseil d'Etat n'aurait aucun effet.

52 PROSI'ER MÉRIMÉE

pas plus que celui d'un jurisconsulte quelconque, pour décharger le ministre de sa responsabilité.

3" Il est essentiel, pour que la vente soit réellement consommée ou plutôt pour ôter tout prétexte à l'argumentation contraire, de faire sommer par huissier le s"" Navarro' et de déposer le prix à la Caisse des dépôts et consignations.

4" Les couronnes ne peuvent être considérées que comme des choses antiques, des épaves dont le propriétaire originaire est inconnu.

5° L'acquisition est légitime, ayant été faite en l'absence de tout indice de vol par un marchand trafiquant de ces sortes de choses, qui les a olîertes à l'acheteur français.

6" Jamais en matière d'art on n'a tenu compte des lois étrangères sur les trésors, pas plus que de celles qui défendent l'exportation de ces objets.

Je vais répéter cela au ministre ce soir.

Tarbes^, [septembre] 1859.

Mon cher Ami,

Jusqu'à présent on croit que Compiègne ne verra ses hôtes qu'au commencement de novembre. Il n'est pas question d'autre voyage auparavant.

L'architecture est ici ce qu'elle est partout. L'in-

fortuné fils* n acheté une maison en face de la paternelle avec un toit soutenu par des arbalétriers sans entraits, mais des blochets qui passent par les tuyaux de cheminées. De plus, le rez-de-chaussée se trouve au-dessus de caves pleines d'eau, mais non voûtées.

Voici la coupe :

Je regrette que vous n'ayez pas vu l'architecte du lieu et ses plans de chalets composites.

On s'inquiète beaucoup d'un certain dessin ^ de Bœswilhvald qui n'arrive pas. L'a-t-il envoyé directement à M. Isidore? On aurait voulu, je crois, qu'il l'envoyât ici. M. Isidore et son épouse ont grondé le maître de cet établissement"* qui est trop économe à l'égard de Pierrefonds.

J'ai voulu lui expliquer le théâtre et le temple de Champlieu, mais il parait que tout cela ce n'est que pour flatter une malheureuse passion archéologique qu'il aurait fallu laisser tranquille.

Le pays est très beau, surtout très vert. Je me livre au paysage non historique.

Nous revenons, Adolphe F. et moi, probablement

de lundi à mercredi prochains.

54 PHUSI'ER MÉHIMÉE

Paris, 23 novembre 1859.

Mon cher Ami,

Bien que je sois comme une pomme cuite mi point de vue de la conservation de ma peau endommagée par une malle-poste très peu tendre, je vous fais ces lignes pour vous dire que j'ai repassé les Pyrénées ^ (au sud desquelles montagnes il fait bien plus froid qu'au nord) et pour vous donner des nouvelles du pauvre Bœswillwald, qui a fort près manqué de claquer. Il est revenu de Barcelone il y a huit jours en mauvaise disposition, ne pouvant remuer ni patte, ni parler. Mal de tête, fièvre, accablement général. Il a été trois ou (juatre jours très en danger. Puis la petite vérole s'est déclarée et il est hors d'affaire. C'est-à-dire, cloué dans son lit pendant un mois avec un masque sur le visage et sur les mains. J'ai vu hier sa femme qui est tout à fait rassurée, et, bien qu'il ne voie encore personne, il parle et cause comme une personne naturelle. J'ai souffert mort et passion entre Madrid et Vittoria. J'ai conservé mon nez à grand'peine, mais j'ai l'estomac et le flanc dans un état pitoyable. Je pars la semaine prochaine pour Cannes, où j'espère me refaire.

Vous aurez su que Du Sommerard a une troisième fille. Il est évident qu'il s'y prend mal.

Vous aurez su, peut-être, que j'ai vécu presque toujours à la campagne. Je n'ai pas d'observations archéologiques à vous envoyer, cependant je suis

allé voir un château de Belmonte', dans la Manche, qui appartient à l'Impératrice et qui est assez curieux. Bœswillwald en a fait un très joli dessin qu'il aurait envoyé à S. M. sans son désastre. J'ai remarqué là une disposition toute nouvelle pour moi que je soumets à vos lumières. Il y a des créneaux de cette forme :

En A. A. la pierre est partout échancrée et forme une espèce de mortaise arrondie et polie. A quoi bon ? Je vous propose en toute humilité cette explication : que devant le créneau il y avait un mantelet de bois se mouvant sur des gonds ajustés dans les mortaises de pierre susdites. Qnid dicisP

Je m'en vais donc à Cannes et je voudrais y faire quelque chose. Comme il est à croire que je serai parti lorsque vous reviendrez, ne pourriez-vous pas m'envoyer votre dernier volume comme vous avez fait le précédent (si vous l'avez relié)? Je vous le rendrai, foi d'animal, avant l'août avec un article poussant à la consommation.

Adieu, mon cher Ami, j'ai voulu vous donner des

détails sur Bœswillwald et vous prier de l'excuser auprès de S. M. si le dessin que la comtesse de Montijo a annuncé n'est pas arrivé'. Dites-moi les fêtes ♦ que vous avez vues et mettez-moi aux pieds de tutti quanti.

T. àv.

P. Mérimée.

Cannes-^ 2 janvier 1860.

Je vous souhaite une bonne année. Vous n'avez pas commencé 1860 par un si beau jour que nous, mais vous avez eu des discours et des chapeaux à plumes, choses inconnues chez nous. Nous vous attendons avec la moitié d'un jambon nourri de vipères et peut-être un melon. Je vous prie de nous mander votre départ de Paris, à peu près, a6n de régler nos flûtes en conséquence, attendu que nous devons faire une expédition de quelques jours à Grasse^, et comme nous ne sommes pas pressés, nous nous arrangerions selon les circonstances. Cannes est peut-être la seule partie de l'Europe où il n'y ait pas eu de neige cette année, mais il a gelé pendant trois jours assez serré pour tuer les géraniums et maléficier quelques oranges aigres.

Depuis huit jours nous avons un temps magnifique que nous conserverons, j'espère, car c'est ce que nous avons de mieux à vous offrir. J'avais, de mon

côté, écrit à S. M. au sujet des monuments et des treize millions. Je lui parlais de l'avantage qu'il y avait à les répandre en province, et j'insistais sur la nécessité de faire quelque chose pour les arts, les lettres et les sciences. Je disais que j'avais un projet d'encyclopédie magnifique que je montrerais quand j'en serais requis. Notre ministre, que j'avais choisi comme ambassadeur, m'a écrit que cette idée d'encourager les lettres et les arts par les économies de la guerre avait paru frapper S. M., qu'il avait trouvé l'idée d'une encyclopédie bonne, mais on ne m'a pas demandé d'explications et j'ai rengainé mon projet, très content, d'ailleurs, qu'on nous donne nos treize petits millions.

J'ai lu la brochure qui m'a plu ' ; je regrette de n'avoir pas le factum Dupanloup qu'on dit très vert. Je ne suis pas fâché de voir les ratichons' se lancer dans un trou dont ils ne voient pas le fond.

Ici nous commençons à douter du Congrès ^ qui ne se dépêche guère. Je m'imagine que chacun voulant y apporter son petit plan, il se rédige partout une foule de mémoires filandreux. Les Anglais et les Russes paraissent très contents. Ce sont les seuls . étrangers que nous ayons.

Je suis mécontent de ma montre, et si vous avez confiance dans la solidité de la paix et la solvabilité du trésor public, je vous demanderai de me prendre une montre comme la vôtre chez Bréguet. Je crois que vous m'avez dit qu'elle vous avait coûté mille ou

58 l'ROSPER MÉRIMÉE

onze cents francs. Bréguet, qui aimait beaucoup mon père, me traitera aussi bien que vous, j'espère. Si la montre était prête, vous pourriez me l'apporter et je préviens du Sommerard, qui a ma grenouille, de vous compter l'argent, mais je crois qu'il vaut mieux qu'elle reste quelque temps à se régler chez Bréguet.

J'ai sué sang et eau pour faire une oraison funèbre à ce pauvre Lenormant'. J'en suis accouché enfin et la famille en parait contente. Comme il n'y avait guère d'idées communes entre nous, je n'ai jamais été plus embarrassé.

Lorsque vous viendrez, je vous prierai de vous charger de quelques feuilles de papier à enveloppe sur lesquelles je peine. Vous savez, c'est un papier gris brun qui se vend au mètre et qui sent le goudron; il a l'avantage de ne pas goder à l'humidité.

Vous savez qu'il y a deux diligences qui vont tous les jours de Marseille à Cannes, plus un bateau à vapeur partant une ou deux fois par semaine, mais fort irrégulier dans ses allures. On peut, à Paris, prendre sa place aux messageries impériales, qui vont un peu plus vite que les autres. Arago m'a écrit et m'a envoyé d'efTroyables bêtises. Il ne parle pas de venir me voir. En tout cas, ne l'attendez pas.

On m'a envoyé de Paris un assez bon livre sur les églises de Palestine, par M. de Vogué, avec des images meilleures qu'il n'appartient à un gentilhomme de nom çt d'armes-,

Apprêtez-vous à voir la pure nature à Cannes, car, à l'exception des églises de Saint-Honorat et de la tour du Brigand, au Cannet, nous n'avons pas un monument à six lieues à la ronde.

Adieu, mon cher Ami, présentez mes hommages à Madame V. L. et dites à la Princesse que je crains les rhumes et que je suis vieux. Quand elle sera vieille, elle ira peut-être à Cannes.

Cannes, 29 janvier 1860.

Mon cher Ami,

Je croyais vous avoir dit que j'avais fait votre article et que je vous attendais pour que vous le lussiez avant de l'envoyer au Monileur. Votre dernier volume' n'a guère de mots offrant un intérêt général et compréhensibles au respectable public. J'ai choisi vnnstrurtion et cuisine. Dans le premier, qui est un peu fort pour moi, je ne voudrais pas qu'il y eût de boulettes : voilà pourquoi je désire vous le montrer.

Quand viendrez-vous? La semaine prochaine, veuillez prendre chez moi un petit paquet de tabac. Léonor vous donnera l'argent de la montre. Veuillez encore m'apporter quelques feuilles de papier-enveloppe comme celui sur lequel je fais mes chefs-d'œuvre. Il n'y en a pas à Marseille, quoi que vous en disiez.

Votre article', que j'ai reçu ce matin, m'a amusé. Je ne le crois pas venu de Rome, mais bien des quatre nations. Le/e/'^'e/wm^'estdu Villemain tout pur. Je souhaite (jue cela le console des aménités que lui adressent le Times et le Daily News. Au reste, je crois que le fiasco a été des plus complets.

J'ai écrit à M. Fould au sujet de Courmont-, carrément et franchement, pour son bien et le bien de la chose. Je ne sais comment il prendra cela. Vous le saurez probablement soit par Arago, soit par d'autres.

Je suis fricassé. J'ai mal à la hanche. Rhumatisme ou quelque chose d'aussi embêtant. Je marche, mais je ne puis m'asseoir sans souffrir le diable.

Ecrivez pour qu'on aille au-devant de vous. Vous pouvez prendre le télégraphe de Marseille : il vous en coûtera 2 francs.

Cannes, 31 janvier [1860].

Mon cher Ami, Ayez la bonté de m'envoyer ou de m'apporter quand vous viendrez le passage de W. de Honnecouit où il parle de l'art ogive; je voudrais le citer dans ma tartine 3.

Augier m'écrit que le P. Lacordaire sera nommé*. Que les successeurs de Voltaire sont bêtes!

Je compte sur vous et sur du Sommerard pour la fin de la semaine ou le commencement de l'autre. T. à V.

Cannes, 4 février 1860.

Mon cher Ami,

La meilleure manière de venir à Cannes est, je crois, de prendre à Paris les messageries impériales. Partant de Paris le 9 au soir, vous serez à Cannes le lia sept heures du matin. Vous allez en chemin de fer jusqu'à Toulon où les messageries vous attendent. 11 y a encore à Marseille les messageries générales qui partent vers quatre ou cinq heures de Marseille et qui arrivent à Cannes un peu plus tard que les impériales. Enfin un bateau à vapeur part de Marseille le soir du mardi et est à Cannes à huit heures du matin. Il n'est pas trop exact. Je vous conseille les messageries impériales. On ira vous chercher le 11 et le 12. En cas où vous ne trouveriez pas mon domestique, prenez la parole et faites-vous conduire rue du Bivouac Napoléon, maison Sicard, n** 6, au second étage. ,

Je crains de ne pouvoir loger Bœswillwald sous le même toit que vous, mais il ne sera pas loin.

N'emportez pas d'habit, à moins que vous ne veuilliez être présenté aux rupins de l'endroit. Des chemises de laine. On a très chaud dans le jour et l'air

devient froid une demi-heure après le soleil couché.

Je n'ai pas besoin d'argent, mais Léonor vous donnera de quoi payer M. Bréguet, à qui vous ferez mille remerciements.

Je suis très curieux d'apprendre les choses que vous n'osez me dire sur l'affaire Courmont.

Je crois que les ratichons filent un mauvais nœud, mais il s'agit de savoir si l'on aura le toupet de persévérer.

J'en doute d'après ce que vous me dites.

Je n'ai pas trouvé dans mon journal le résultat des élections académiques qui devaient, dit-on, avoir lieu jeudi dernier. On m'annonçait l'élection de Lacordaire comme assurée*.

Je viens de trouver le moyen de caser Bœsw.

Adieu, à bientôt, n'oubliez pas le passage de

W. de Ilonnecourt.

Mai 1860.

Mon cher Ami,

Parler de Messine^, cela est très nécessaire.

La difficulté est grande de parler de Courmont à

l'Empereur. J'aurais l'air de vouloir jouer un tour à

M. Fould. Mais cependant, l'occasion se présentant,

je ne dis pas non. J'entreprendrai le ministre dès

son arrivée.

Mai 1860.

Mon cher Ami,

Pourriez-vous mettre l'adresse'à cette lettre?

Le préfet de la Seine me dit que la Ville va publier le travail de M. Berty'. Il en était très content et m'en a fait de grands éloges.

Voici ceux de Soubeyran- que je vous envoie. Mais si l'ambassadeur de Naples faisait son métier, il vous dénoncerait à S. M. pour avoir donné dans le Moniteur des conseils stratégiques à Garibaldi.

Mille amitiés.

P. Mérimée.

Cannes, 27 novembre 1860.

Mon cher Ami, Vous qui êtes une tête froide et qui dînez en petit comité avec Isidore, dites-moi donc un peu ce qui se passe, ce qu'on veut, qui l'on trompe, comme dit Basile. Le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose. Je suis très triste de ce remue-ménage, d'abord parce qu'il me semble mauvais en soi, puis parce qu'il est funeste à nos amis. Je crains surtout pour Courmont, qui n'a pas encore pris son assiette et dont la place doit être fort reluquée par une grande quantité de gens de qualité. Je crains aussi pour notre pauvre petite boutique archéologique -^ que nous avons si longtemps administrée en famille, pas

trop mal à ce que je crois, et qui peut aller à tous les jliables si les gens de qualité y fourrent le nez et si les belles dames veulent y placer les neveux de leurs parfumeurs. Dites-moi surtout pourquoi, voulant faire du libéralisme', au lieu de vous défaire de toute votre fripouille de ratichons, vous allez chercher dans le vieil arsenal du parlementarisme la discussion de Vadresse pour la remettre en honneur, agiter le pays qui n'y pensait plus, faire briller les talents oratoires de M. J. Favre? Et cni bono? Mieux valait le projet Augier et charger M. Lemaire de régler les affaires de l'Italie. Dites-moi encore pourquoi vous avez fait occuper Terracine et pourquoi vous ne voulez pas qu'on bombarde Gaëte? Enfin, dites-moi quelque chose, car je suis ici au fond d'un pot de moutarde. Moutarde est le mot, car depuis cinq jours, ce qui ne s'était jamais vu à Cannes et qui, j'espère, ne s'y verra plus, il pleut à verse, on ne voit pas les montagnes de l'Estérel, la mer est furieuse et menace d'entrer chez moi. Enfin, je me suis écorché le talon, je suis enrhumé, dans la déveine la plus profonde et je crois à la fin du monde prochaine.

Adieu, mon cher Ami, si vous voyez la Princesse, mettez-moi à ses pieds, dites lui que je suis trop avvilito pour lui écrire et que j'attends pour cela que vous m'ayez remonté le moral.

Mille amitiés.

Cannes, l*"" décembre 1860.

Mon cher Ami,

J'ai reçu votre lettre qui me parait se ressentir des influences de la cuisine que vous venez de déguster. Des deux résultats que vous m'annoncez il y en a un que je nie tout à fait, c'est que le bavardage parlementaire ennuie. Il n'ennuiera pas plus que n'ennuie le pied de mouton ou tout autre ouvrage remis à la scène après un long intervalle entre les représentations. Il est évident qu'on ne dira rien de bien nouveau, mais cela sera inusité et cela semblera bon. On en prendra l'habitude et on demandera qu'on aille de plus fort en plus fort.

On me disait aujourd'hui, d'assez bonne source, qu'un écrivain illustre et national* se mettrait sur les rangs pour être député. Je crois avec vous qu'un certain nombre de parlementaires, des roses surtout, remordront à la grappe et nous apporteront le tribut des lumières avec lesquelles ils ont allumé les incendies que vous savez. Peut-être est-ce une soupape de sûreté, comme on dit, mais elle ne m'inspire pas une grande confiance et elle peut, si elle n'est pas bien manœuvrée, amener une explosion, tempore et occasione prœlibalis.

Le second résultat* que vous augurez, la mise à la raison des ratichons, est certainement plus probable que le premier. Cependant, il ne faut pas se dissimuler que tout ce qui a un habit noir en France et

Lettres de Mérimée a

un chapeau rond est papiste et quasi légitimiste. Cela est triste et ne prouve ni le bon sens ni l'esprit des classes supérieures, mais cela me semble être ainsi et me consterne un peu. 11 est vrai que de l'autre côté les masses sont animées de sentiments tout à fait opposés.

C'est le malheur de la France que la bourgeoisie veut singer les manières de l'aristocratie; voilà pourquoi elle est dévote aujourd'hui. Or, je me demande ce que dira le corps législatif consulté au sujet de N. S. P. le Pape. Sans la question financière, qui est la conséquence immédiate d'une restauration du vicaire de J.-C, je suis porté à croire que la majorité se prononcerait pour conserver le temporel. Les mêmes hommes, qui, étant jurés, ne condamnent pas les assassins parce que leurs femmes ne voudraient plus coucher avec eux s'ils avaient occasionné mort d'homme, ces gens-là, qui sont très nombreux, voteraient le rétablissement de l'infect gouvernement du vicaire de J.-C. si cela ne coûtait rien. Heureusement, il en coûte pour tenir Goyon de garde*, et cette considération pourra faire pencher la balance. Mais, de toute façon il y aura du tirage et beaucoup de salive à dépenser de la part des grands orateurs sans portefeuille dont nous parlions. Ce qui me paraît surtout délicat c'est le travail à faire sur les députés, individuellement, pour leur faire comprendre ce qu'o/i voudrait (ju'ils disent, et je ne sais pas trop qui sera chargé de cette négociation. Enfin ma grande

et principale crainte est le grugeage. N'est-il pas à craindre qu'il ne prenne des proportions colossales et dangereuses?

D'un côté, de la facilité à se laisser extraire des carottes et, de toutes parts, la plus grande activité à les tirer. C'est à ce point de vue surtout que je regrette la retraite de notre ex-coloneP. Est-il vrai qu'il l'ait prise peu philosophiquement? L'enterrement de la duchesse d'Albe est-il pour quelque chose là-dedans, comme on me rassure?Et comment, si cela était, les autres auraient-ils tiré leur épingle du jeu?

Je n'ai nulle envie de revenir. Cette fondation sur tétons ne me parait pas assurer la solidité du bâtiment. On vous prendra quelques idées, et puis on les confiera à des joueurs qui en feront leurs choux gras et qui gâteront tout. Cela n'est pas une raison pour ne pas essayer, sans doute, mais je n'ai nulle envie de me mettre en avant lorsque je n'ai pas grande confiance dans le capitaine. La phrase que vous me dites sur le pouvoir divin me fait grand peur.

J'ai écrit deux fois à notre ex-colonel, une fois à J. P.*. Ils ne m'ont rien dit. Je suis fort en peine du dernier, qui me fait l'effet d'être un peu abandonné. Qu'en pensez-vous?

Courmont m'a écrit. Il a toujours bien peur. Je ne crois pas à un directeur, à moins que l'on n'ait quelque cousin à colloquer.

Celui qui écrivait la prose de votre charade/>/o/>/ifl

manu^ aime à faire par lui-même. Tant mieux et tant pis.

Adieu, portez-vous bien et donnez-moi des nouvelles.

T. àv.

Cannes, 11 décembre [1860].

Mon cher Ami,

Je suis charmé de vous savoir consulté*, c'est déjà une bonne chose qui prouve la faveur des gens. Je voudrais bien qu'ils suivissent vos conseils, mais j'en doute toujours. Parlez aussi à Madame 3; il paraît, d'après ce qu'on me dit, qu'elle a du goût pour mettre la main à la pâte, et certainement elle en est d'une plus fine que Monsieur. Quand je me rappelle nos répétitions et la prose du proverbe^, je suis tenté de me voiler la face. N. serait la doublure de la même étoffe que l'habit, doublure plus solide et plus honnête peut-être, mais j'aime mieux les doublures d'étoÉfe et de couleur différente.

Je crois que vous avez raison sur les sentiments des différentes classes de gens au sujet des ratichons. Mais parmi ceux qui mettent des habits de drap noir^, combien y en a-t-il qui pensent comme vous et moi? Toutes les femmes, même les plus catins, sont dévotes et rendent dévots leurs maris et leurs amants''. Il y a encore beaucoup des gens du peuple

qui sont, surtout en ce pays-ci, non pas seulement dévots, mais encore soldats de la ratichonnerie et tout prêts à faire les cent dix-neuf coups à ses ordres. Vous avez toute raison de dire que les ratichons auraient fait un coup de partie en se mettant jusqu'au cou dans la démocratie. Ils en ont bien été tentés en 1848 et ils y allaient gaîment, lorsqu'ils ont vu qu'il y avait plus à gagner de l'autre côté. Maîtres des masses et confessant les rois, ils auraient pu faire de très grandes choses. Les généraux leur manquent, mais ils ont de bons capitaines qui font bien la petite guerre.

Ici, il y a une ratichonnerie toute démocratique, composée de tous les fainéants qui n'ont pas voulu travailler et qui, en même temps, se sont résignés à vivre avec 800 francs par an. Ils voudraient avoir davantage et portent beaucoup d'envie aux propriétaires. Ils disposent d'une petite armée composée de la fine fleur des drôles.

Les circulaires de M. de P.^ me plaisent. Elles sont bien écrites, nettes et franches, deux grands points. Il faudrait que M. Rouland se piquât d'honneur et en fît une aux pointus. Je lui fournirais quelques phrases, s'il en avait besoin.

La tournure des affaires d'Italie 2, qui me fait grand'peine, me réconcilie d'un autre côté avec nos libertés nouvelles. Je crois qu'elles pourront nous donner le moyen de demeurer neutres, ce qui eût été difficile, le pays demeurant muet. Il est évident

qu'au printemps prochain les Italiens vont faire dellc grosse. Si d'ici là les Hongrois et la banqueroute n'ont pas ruiné l'Autriche radicalement, ils recevront une frottée des plus rudes. Seul le maître n'aurait pu prendre la chose philosophiquement. Les Chambres crient : ne nous mêlons de rien ; il peut, sans rien perdre de son prestige, se croiser les bras et dire aux Prussiens et autres : veuillez laisser les gens se battre en paix ou je vous prends le rein.

Mais ne croyez pas qu'on soit las en France de l'éloquence. Il y a encore des gens qui lisent Lamartine et on s'étoufTera pour entendre Lacordaire et Guizot^. Il vaut mieux être soûl que d'être bête, et vous voudriez me faire croire que la bourgeoisie française n'est que soûle.

J'ai reçu une lettre de C^, lamentable comme toujours. Le patron^est aimable et poli. J'espère qu'ils feront bon ménage. Pourvu qu'il devine le parti qu'il peut tirer de C, son affaire est sauvée et assurée. Je compte beaucoup sur la Princesse et sur vous.

Notre ex-colonel^ est, en effet, moins philosophe que je ne le serais à sa place. J'aimerais, pour nous, à le voir aux finances, mais s'il me demandait conseil pour lui-même je ne lui conseillerais pas. Il ne faut jamais aspirer à descendre. A la bonne heure, quand, après quelques mois de grugeage, on lui promettait d'être bien sage et qu'on lui ferait réparation. Je pense le voir un de ces jours à Cannes, et probablement il me contera la chose. J'étais fâché

du palais. A sa place je ne l'aurais pas fait si bien, j'entends si coûteux, et j'aurais tenu à justifier le proverbe que le fils d'un cordonnier est mal chaussé ; mais, les juges étant donnés, il n'y a pas là de quoi pendre un homme.

Ce qui reste à faire serait de mettre à la porte une douzaine de préfets, après plainte justifiée et publique, et supprimer un grand journal* pour tendance anti-dynastique. La circulaire de M. de P. est excellente, mais les exemples ad hominem valent mieux que tout. Dans ce pays on est d'autant plus libre qu'on est plus près du maître. Il faudrait le contraire. Je voudrais qu'en province on tolérât beaucoup de la presse locale qui jamais ne mettra le feu aux poudres, mais qui peut empêcher beaucoup d'abus; je voudrais, au contraire, qu'on fût sévère en diable pour ceux qui se mêlent de politique pour s'amuser ou amuser les oisifs.

Adieu, mon cher Ami, envoyez-moi quelqu'un si vous ne venez pas vous-même, ce qui serait le mieux. Nous avons eu une inondation et la mer nous a, pendant une soirée, changés en île. Vous connaissez la maison.

Mille amitiés à tous les vôtres. Mettez-moi aux pieds de la Princesse et dites à son cousin^ que j'ai fait une forte tartine sur la religion des Romains.

72 PRUSPEK MÉRIMÉE

Cannes, 23 janvier 1861.

Mon cher Ami,

Je vous félicite de votre vigueur; vous êtes d'acier et de diamant. Si, comme je l'espère, vous nous faites un opéra, vous vous trouverez en relations avec ces dames; alors prenez garde de vous esquinter le tempérament. Mais qui sera juge du concours? Est-ce M'"* \Y.l ou l'Institut? Je crains qu'après toutes vos fatigues vous n'ayez affaire à des imbéciles, ce qu'à Dieu ne plaise!

Je n'ai pas de bouquins ici et je n'ai pas d'épigraphes à vous donner*, à moins que vous ne preniez la devise des Montmorency : 'AicXavioç, ou bien ce proverbe grec : STCâpxav eXaXsç, Touixav xéopiei. Tire parti, embellis ce que tu as reçu du sort. Il est bon que ce soit du grec pour embêter le président de l'Académie.

Je suis ici depuis quelques jours avec notre ancien colonel. Il m'a conté par le menu son anecdote, qui me montre un assez vilain côté de notre auguste ami^, c'est l'indifférence pour les hommes et la dissimulation. Il est vrai que sa profession doit lui apprendre passablement l'un et l'autre, mais il est triste qu'il soit si facile à céder aux obsessions qui l'entourent et qu'il soit entouré comme il l'est. Notre secrétaire ne dérage pas, à ce qu'il me semble. Il s'aperçoit qu'il a troqué son cheval borgne pour un aveugle. Pourvu qu'on fasse quelque chose! Mais il parait que le temps se passe à vouloir faire.

Si VOUS voyez l'Empereur, dites-lui que je commence à lancer très proprement un javelot avec VamentumK

J'ai fait à Cannes des élèves plus forts que moi, et si vous veniez nous voir je vous formerais rapidement.

Je ne vais pas trop mal. Cependant, j'ai eu une crise de spasmes d'estomac la semaine passée et mon docteur m'a défendu de me mettre en route avant le dégel. J'ai écrit à mon président^ pour lui dire de m'attendre sous l'orme. Si vous trouvez le moyen de dire à S. M. que je suis dans un mauvais état de conservation, vous me rendrez service. Vous devriez surtout lui dire d'oser, en matière d'arts s'entend. S'il faisait ce qu'a fait le roi de Bavière avec les Allemands, le résultat serait selon la proportion qu'il y a entre un Allemand = cornichon et un Français = bon instrument ayant besoin de direction. Malheureusement tout se fait ici par les opinions des salons, lesquels représentent l'absence de toute idée de grandeur, de toute vérité, de toute simplicité. Ce sont les gens qui se délectent des porcelaines tendres de Sèvres qui dirigent les beaux-arts. Par-dessus le marché, ils sont devenus dévots, en sorte que nous n'avons pas même l'avantage de la gaudriole qui jetait quelque charme sur le style Louis XV.

Je suis fâché du fiasco d'Augier *. Sa pièce m'avait plu à la lecture, surtout parce qu'il avait eu le courage de prendre quelquefois le taureau par les cornes et

de s'attaquer aux choses les plus sacro-saintes, comme, par exemple, le sacerdoce du journalisme. Le style ne me plaisait pas. Je le trouvais recherché, courant après les traits et plein de ces néologismes en usage dans la mauvaise compagnie; mais il y a des caractères bien dessinés, et surtout le Vernouillet, qui n'est pas plus coquin que bien des gens que nous rencontrons partout.

Vous ne m'avez pas dit comment Augier a pris la chose. Je n'ai rien su que par vous et par un ou deux articles de journaux, naturellement assez peu bienveillants.

Je me demande s'il est possible, aujourd'hui, d'écrire pour le théâtre, le public et les critiques étant donné ce qu'ils sont, c'est-à-dire les plus mauvais possibles.

Il paraît que vous n'avez pas encore eu de séance de la Commission des Monuments Historiques, pas même une séance d'installation. Je suppose que ce n'est pas moi qu'on attend. J'ai écrit au ministre pour le féliciter des adjonctions et regretter les suppressions dont le cui bono ne me frappe point et qui ont l'inconvénient d'amener la politique dans notre affaire. Montalembert, assurément, ne nous apportait pas un concours bien utile, mais, dans une occasion donnée, on aurait pu se servir de lui pour intermédiaire auprès des ratichons. Dans l'institution du Trustée du British Muséum^, on a eu grand soin de prendre dans tous les partis politiques des hommes

éminents, qui, en ce qui concerne le Muséum, sont

tous du même avis lorsqu'il s'agit de demander de

l'argent pour ses accroissements.

Adieu, mon cher Ami. Je vous souhaite tout le

succès possible pour votre projet, mais je voudrais,

cependant, vous savoir condamné à quelques jours

d'exil dans un pays chaud et sain pour vous reposer

de tous vos travaux, f^e nùtre est magnifique en ce

moment. Nous n'avons pas un nuage et + 15°.

Mille amitiés.

Cannes, 18 février 1861.

Mon cher Ami,

Je profite d'un jour de pluie pour vous écrire. Cette pluie fait grand bien au pays qui est à sec depuis neuf mois. Les gens n'ont rien à faire, et les plantes ont si bien perdu le sentiment de l'almanach que j'ai envoyé au maréchal Vaillant* des pommes et des poires qui ont mûri à la fin de janvier après une première récolte en octobre.

Notre chemin de fer avance rapidement. On m'a fait l'honneur de me faire traverser le premier des étrangers à la compagnie le tunnel de l'Estérel, aussitôt que la communication a été établie entre les extrémités. Ce n'était pas chose trop facile que de percer une masse de porphyre d'un kilomètre de long. Encore ce porphyre, non content d'être dur, n'est

pas solide. Il est traversé par d'innombrables fissures, en sorte qu'il a fallu faire une voûte tout le long du tunnel pour empêcher la chute des fragments qui se seraient ennuyés de rester collés à la voûte.

Pour le pittoresque, cela ressemble au chemin de Lindau à Kempten', que nous avons parcouru ensemble, il y a quelques années ; seulement, au lieu de lacs, c'est la mer qui se montre à tous les tournants et au sortir de toutes les tranchées. J'ai trouvé que les ingénieurs avaient fait des progrès. Ils ont construit des ponts et des viaducs un peu dans le style des monuments romains de la Provence, et cela ne fait pas plus mal.

Notre grande affaire, à présent, c'est de faire venir ici de l'eau de la Siagne. Par mes intrigues, j'ai réussi à tirer une carotte à M. Rouher pour faire l'étude d'un canal. Malheureusement, la prospérité de Cannes l'a rendue odieuse à toutes les localités environnantes et tous les villages d'alentour sont opposés à ce canal et ne vendront leur terre qu'à des prix extravagants.

Il est parfaitement établi dans la montagne que les ingénieurs du canal et du chemin de fer empêchent de pleuvoir, au moyen de niveaux qu'ils portent de place en place. Voilà comment raisonne le peuple le plus spirituel de la terre, et vous vous étonnez après cela que le ministre des Beaux-Arts* n'entende pas son affaire?

J'ai reçu i(n la visite de Verdier^, qui passait une

heure ici, allant à Rome par la Corniche. Nous avons beaucoup parlé de vous et nous sommes tombés d'accord que vous ne saviez pas tirer parti de votre position. Notre hôte auguste' de l'automne passé est assurément le meilleur homme du monde, mais il a été tellement habitué aux façons de faire de la fripouille qui l'entoure qu'il a perdu l'intelligence de celles des honnêtes gens. A force d'être obsédé de demandes, il a fini par ne plus comprendre lorsqu'on ne demande pas pour soi. Je suis sûr que si vous l'aviez carrément et directement interpellé au sujet de l'opéra-, la chose se fût faite sans la moindre diflîculté. Et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il ne s'est peutêtre pas douté le moins du monde qu'en provo- (|uant un concours vous faisiez acte de générosité non moins que d'innocence, étant donné le jury impartial qui vous a jugé.

Je voudrais, mon cher Ami, que vous songeassiez un peu à tout cela et que vous fussiez, à l'avenir, un peu plus attentif à vos intérêts. Vous savez, d'ailleurs, ce que vous valez et que ni le maître ni la chose publique ne perdront à ce que vous fassiez vos affaires.

On m'écrit de Paris que notre général fait beaucoup d'esbroufe^ à propos de la propriété littéraire. Il m'a mis de la commission, mais je suis charmé au fond d'être ici. Je trouve que la littérature ressemble tellement aujourd'hui à un commerce d'épicerie, épicerie où l'on vend pour jus de réglisse des petits

bâtons pas sucrés du tout, que je me, mettrais dans

un grenier à coups de poing en disant mon avis sur

toute cette alîaire. D'ailleurs, en fin de compte, il

n'est guère possible de sortir de ce dilemme : ou

déclarer les gens de lettres interdits et incapables

de contracter, ou bien les livrer aux loups-cerviers,

c'est-à-dire aux libraires.

Adieu, mon cher Ami, je pense être ici dans les

premiers jours de mars, lorsque V adresse sera \otée^

et que le prince de Broglie aura été élu. Je n'ai pas

de goût pour l'enfoncement des portes ouvertes,

surtout quand ces portes n'ouvrent sur rien.

Mille amitiés à tous les vôtres.

Mars 1861.

Mon cher Ami,

J'irai chez vous après demain jeudi, à midi, avant d'aller blackbouler le Pape^.

Je trouve que ces messieurs ont bien fait les

choses ^. Je craignais qu'ils ne vous traitassent

comme Duc^. Ils ont eu trop de haine pour avoir le

sens commun.

P. Mérimée.

P.-S. — Ce soir il y a une musique enragée aux Tuileries. C'était bien embêtant. Quarante-cinq sénateurs proposent un amendement au projet d'adresse

tendant à ce que la France garantisse à toujours le temporel. Il est difficile d'être plus bête que ne sont mes honorables collègues.

14 octobre 1861.

Mon cher Ami,

M. Hase m'écrit ce qui suit : cuXXéYw, èxXéYw est très admissible ; toutefois auXXsYetv èxXéYstv serait plus modeste.

Mais si l'on veut une autorité, j'ai pensé à saint Paul, qui dit premièrement aux Thessaloniens : « Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon : Tcotvta Ô6âoxi{ji.âÇ£Te, to xaXbv %a.iéyeT:e. » Par conséquent on pourrait même :

AOKIMAZEIN, KATEXEIN'

Mille amitiés et compliments.

Paris, 3 décembre 1861.

Mon cher Ami,

Je ne crois pas l'Académie capable d'une manifestation comme celle dont vous me parlez. Cela n'est pas dans ses habitudes, et la nomination de M. Lacor-

daire' n'a pas été une démonstration religieuse,

mais ce fut tout bonnement l'œuvre d'une coterie qui a cru faire pièce au gouvernement.

Les Burgraves^ porteront M. Dufaure-^, dont je n'ai pas lu les ouvrages, mais dont ils attendent un discours, et c'est ce qu'il leur faut.

Après la session du Sénat, je me rendrai à Cannes pour soigner mes poumons. Vous auriez tort de croire que des visites puissent vous compromettre en aucune façon.

Cannes, 17 décembre 1862.

Mon cher Ami,

Je suis beaucoup mieux. Il est vrai que depuis quinze jours il fait un temps de juin. Pas un nuage au ciel, ce qui ne nous empêche pas d'avoir des couchers de soleil magnifiques.

Vous ne m'avez pas donné de détails sur les mollets de la princesse de Metternich, ni sur le ballet de C... [illisible].

M. F.* m'a envoyé le programme imprimé en or avec le nom des personnages. Je pense que cela dut être curieux.

J'ai eu ces jours passés la visite du roi Louis de Bavière', roi dégommé, le feu /•oz comme l'appelait son aubergiste à Cannes. Il m'a paru homme d'esprit, très artiste et très vicieux. 11 était accompagné de trois Bavarois candides, un général, un médecin et peut-être un apothicaire. Il m'a prié de le mener à l'île de Saint-Honorat où il a voulu tout voir, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, et il parlait de tout en connaisseur. C'est M. de Klenze, son architecte, qui me l'a envoyé. Il se meurt d'envie, à ce qu'il m'a semblé, d'aller à Paris.

J'ai envoyé à l'Impératrice une patate douce de ce pays qui pesait 7,300 grammes. Je ne sais si elle était mangeable. Elle avait un air indécent, quoiqu'elle vînt du jardin d'un puritain écossais. En avez-vous eu connaissance?

Le discours au faubourg Saint-Antoine^ m'a plu beaucoup, et je crois qu'il a fait très bon effet.

On me dit qu'on se préoccupe beaucoup du Mexique^. M. F. me parait croire que la partie financière de l'expédition n'est pas aussi déplorable qu'on le croit généralement. Il n'a pas l'air inquiet de ce côté-là. Comment a-t-on été pour lui à Compiègne?

On me dit que la session s'ouvrira le 12. Si je suis en état de santé tolérable, j'irai, à ce que je me propose, voter contre le Pape*, puis je m'en retournerai.

Le chemin de fer a souffert des pluies de la fin de novembre, mais, au fond, cela est peu de chose. Je

Lettres de Mérimée 6

suis convaincu qu'ils pourraient ouvrir à la fin de ce mois. Il y a quelque tracas qui les retient, et je ne crois pas qu'ils soient prêts avant la fin de février. Le moyen le plus rapide et le plus sûr est de retenir à Paris une place dans le courrier. On arrive comme une lettre à onze heures du soir en partant de Paris à sept heures trois quarts. Maintenant la grande afïluence est passée; tous les hôtels sont pleins, toutes les maisons louées et l'on dit qu'il n'est pas difficile d'avoir des places. On peut encore trouver des places à la diligence, messageries impériales, à Marseille. Enfin, il y a de Marseille un bateau qui part le mardi, mais je le crois assez peu exact. On navigue la nuit et on arrive à huit ou neuf heures à Cannes, dix ou onze heures de traversée par les temps ordinaires. Vous savez que nous avons une chambre à vous offrir et du gigot excellent.

Je ne sais si Sophie a payé mes dettes à M"'® V. L.D. Vous m'avez aussi promis mon mémoire de réparations pour les dégâts causés par le hibou ^.

Que vous dirai-je de neuf? Quand on vit dans un pays aussi arriéré, on n'apprend rien et on ne pense guère. Les gens d'ici sont si bêtes qu'ils ne veulent pas souscrire pour un canal qui leur porterait toute l'eau que les Romains avaient à Fréjus. Ils sont habitués à ce que la manne leur tombe du ciel et ils trouvent que le métier d'écorcher les Anglais est encore meilleur que la culture des jasmins et des tubéreuses.

Nous avons eu deux aurores boréales, très brillantes mais très courtes. Il me semble que M. Leverrier dormait, car il n'en a rien dit.

Adieu, mon cher Ami, mettez-moi aux pieds de la princesse Mathilde, et rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

I*. Mkiumée.

Cannes, 6 janvier 1863.

Mon cher Ami,

Je reçois ici la visite de Dantas* et de sa jeune femme qui viennent par une épouvantable tempête. Il pleut, il vente, la mer fait un bruit de tous les diables. Je suis honteux de n'avoir pas le plus petit rayon de soleil à leur montrer.

II m'a dit que vous vous proposiez de venir avec moi vers la fin de janvier après la discussion de l'adresse et que vous aviez affaire à la cathédrale de Nice. Je m'en réjouis, quoique pour cette époque le chemin de fer ne sera pas encore ouvert. Je ne sais comment les ingénieurs font les choses, mais ils n'en finissent pas, ou plutôt, je ne sais pas ce qu'ils attendent. Les rails sont posés partout, et je crois qu'un wagon pourrait aller de Paris ici sans le moindre obstacle. Je soupçonne que c'est le matériel qui fait défaut.

J'ai lu le discours d'Alexandre '. Il est impossible d'être plus plat.

Je ne croyais pas qu'en l'an de grâce 1863 on fît encore des variations sur le thème usé de l'alliance des lettres et des arts.

Lorsqu'il y avait tant de bonnes choses à dire, ne trouver que cela c'est trop montrer le bout de l'oreille.

Il me semble, par ce qu'on m'écrit, qu'il ne faut pas compter sur l'augmentation de crédit- que vous m'annoncez. S. Ex. aurait dit que cet espoir n'était encore qu'une espérance.

Je suis tout décidé à venir à Paris pour la discussion de Vadresse, bien que je n'y serai que comme une cinquième roue à un carrosse, mais la chose sera curieuse et je ne serai pas fâché d'étudier un peu l'air du bureau.

Je ne crois pas, comme vous en semblez persuadé, que le discours soit significatif et qu'on y prenne parti^. Je parierais plutôt que ce sera toujours la vieille rengaine, de^>ine si tu peux et choisis si tu l' oses . C'est, à mon avis, la plus mauvaise manière de parler à des Chambres françaises, et en ce moment d'une élection générale cela est pire que jamais. Mais si on avait voulu faire une évolution raisonnable, il ne fallait pas commencer par changer Thouvenel et exalter partout en province les espérances des cléricaux en acceptant leurs hommes, quelque mauvais qu'ils soient.

On vient de nommer à Aix, Premier Président, un

légitimiste notoire, cocu par-dessus le marché. fiCS préfets, qui ne comprennent rien à tout ce qui se fait, ne savent que faire les morts, et beaucoup d'entre eux, pour avoir la paix dans leur chef-lieu et recevoir des gens de la haute, se font les très humbles serviteurs des ratichons.

Je suis très fâché de la mort de l'Archevêque*. On m'écrit, mais je ne peux le croire, qu'on lui donne pour successeur le cardinal de Bonald. Ce serait une nomination comme celle du Premier Président d'Aix, au cocuage de moins. Avez-vous entendu (lire qu'il eût une très grande influence sur Papa? Il y a ici un de ses grands amis qui prétend qu'il a empêché déjà une fois l'évacuation de Rome, en offrant sa démission afin de pouvoir suivre le vicaire (le J.-C. dans son exil. Cela ne me paraît pas trop invraisemblable, car on se conduit là-bas beaucoup plus par sentiment et par sentimentalité que par l:i règle de l'intérêt, celle que les Anglais pratiquent sans s'en trouver trop mal.

Dantas me fait espérer votre visite. Il dit que vous avez l'église de Nice à inspecter, et je pense que vous nous donnerez quelques jours. Bien entendu que vous m'attendrez h Paris.

Du Sommerard^ annonce aussi quelques velléités locomotives, mais il m'a si souvent fait faux bond que je n'y compte guère.

Vous avez, en outre, je crois, une maison à bâtir pour Courmont.

Je m'arrache ce qui me reste de cheveux en pensant à la magnifique affaire que j'aurais pu faire il y a quelques années avec 30,000 francs et au magnifique château que j'aurais bâti en revendant la moitié de la terre que j'aurais achetée.

Regrets inutiles. Adieu, mon cher Ami, je vous envoie tous mes vœux pour vous et les vôtres.

Cannes, 25 janvier 1863.

Mon cher Ami,

Je suis tantôt bien, tantôt mal. Au moment de partir pour Paris, j'ai été pris par un rhume atroce qui s'est porté sur la poitrine et m'a tenu cinq à six jours au lit avec des étouffements continuels. Mon docteur' me défend de partir et a même écrit à M. Fould qui me conseille de rester, en m'assurant que la discussion de Vadresse^ se passera toute en douceur et que je n'ai rien à y faire. Hier j'étais assez bien, mais j'ai eu une mauvaise nuit; ce matin j'ai mal à la gorge et je suis tout patraque. J'attends à dîner mon médecin qui me donnera son ultimatum. Je crois que je resterai jusque vers le milieu de février. Le fond de la question est que la machine se détraque et qu'elle commence g ne plus rien valoir du tout.

Vous avez bien raison de ne me pas conseiller l'acquisition d'un manoir en ce pays. Décidément, il

n'y fait pas encore assez chaud. C'est, comme vous dites, dans la Haute-Egypte qu'il faut aller planter sa tente et préparer tout doucement sa crevaison.

Mais vous me faites rire avec vos idées de retraite. Cela est bon pour moi qui ai, toute ma vie, eu le goût et l'habitude de l'oisiveté.

Pour vous, elle serait, je pense, intolérable, et si vous en étiez réduit k la contemplation des merveilles naturelles, avec la distraction de la pêche au crocodile et du narguileh, vous deviendriez promptement enragé et vous mourriez misérablement, à moins que le Pacha ne vous donnât une mosquée à construire.

Cependant, comme vous savez qu'on s'habitue à tout, il ne serait peut-être pas mal de commencer un peu à ne rien faire. Venez-vous-en ici pour faire votre apprentissage.

Le temps est magnifique et a l'air de se fixer. Voici le moyen le plus simple de venir. Il faut retenir à Paris une place à la diligence des Arcs à Cannes. C'est environ six heures de voiture. Un peu moins quand on trouve place au courrier. Moyennant quoi, partant de Paris à huit heures moins un quart, vous êtes le lendemain vers huit ou neuf heures du soir à Cannes, où vous savez que vous avez un lit et du mouton à discrétion, ainsi que des oranges.

Quand je puis sortir, je vais tirer de l'arc ^ dans les bois et j'abats des pommes de pin à coups de flèche , mais vous ne pouvez vous figurer comme elles tiennent. .l'ai mis jusqu'à (juatre flèches chi-

noises dans la même pomme sans parvenir à la faire tomber.

Si vous venez, veuillez passer auparavant chez moi pour prendre les lettres qui m'auraient été adressées et aussi une grandissime flèche chinoise de quatre pieds de long, dont le fer est de cette forme :

Elle est quelque part dans mon cabinet, derrière le divan.

Vous avez peut-être gardé un bon souvenir du mérite de nos architectes cannais. Cette année ils se sont surpassés. Trois grandes maisons sont tombées peu après qu'on en avait posé la couverture, et, par miracle, personne n'en est mort. C'était fort bien à voir. Le pêle-mêle de pierres, de poutres, de boulines cassées, etc., ressemble à une décoration d'opéra. Le bon c'est que l'entrepreneur d'une de ces maisons tombées fait un procès au propriétaire sur ce que c'est à ses mauvais conseils que la ruine doit être imputée, et, à cet efifet, il demande 5,000 francs pour dédommager les ouvriers qu'il avait engagés, s'en rapportant d'ailleurs à l'équité du tribunal pour fixer le montant du dédommagement à donner à lui, architecte, pour la perte de considération, conséquence de la chute de la maison susdite.

M. Woolfield, un de nos riches Anglais, a l'idée de faire bâtir un grand hAtel nouveau, en sus des quinze ou seize qui existent déjà et qui ne coûtera

LETTRES A VIOLLET-LE-DUC ©y

que trois millions. Il sera dans une position magnifique, mais il a la malencontreuse idée de faire construire cela par un architecte anglais. Si l'on avait l'esprit de bâtir avec le style d'architecture approprié au climat on pourrait faire quelque chose de charmant.

Comment vous trouvez-vous de votre nouvel archi-pointu ' ?

Je l'ai vu plusieurs fois et il m'a semblé peu de chose. C'est peut-être une qualité. On m'assure que les ratichons du diocèse ne le reçoivent pas avec plaisir.

Si ce qu'on m'écrit de Paris est vrai, le prince Napoléon ne parlera pas, ni les gueulards cléricaux du Sénat non plus.

Il semble qu'il y ait un mot d'ordre général de ne rien dire de Rome ni de notre sainte religion.

Selon tonte apparence, je suis ici jusqu'au 15 février au moins. Alors je viendrai peut-être faire d'une pierre deux coups, voter au Sénat et à l'Académie.

Mille amitiés et compliments.

Cannes, 28 février [1863].

Mon cher Ami, Je partirai, selon toute apparence, mardi prochain. Je pense que l'ingénieur du chemin de fer me con-

diiira à la prochaine station, en sorte que je serai jeudi ou vendredi à Paris.

Mon intention est d'y montrer ma figure en divers lieux, singulièrement au Luxembourg, pendant une quinzaine, après quoi je reviendrai ici faire mes pâques. Je ne vois pas pourquoi vous ne profiteriez pas des charmes de ma compagnie pour venir ici. Le chemin de fer sera ouvert dans quelques jours et il vous portera en dix-neuf heures à Cannes. De là vous pourrez aller jusqu'à Gagnes (ne pas confondre), où vous trouverez un omnibus pour Nice.

J'ai donné au ministre de Portugal, M. de Païva', une lettre pour vous. Je ne sais ce qu'il a à vous demander. Il est venu vous voir, ne vous a pas trouvé et a laissé sa carte. C'est un excellent homme, très susceptible, qui s'est plaint à Dantas, à ce qu'il paraît, que vous ne lui ayez pas rendu sa visite. J'ai dit à Dantas que probablement vous étiez en tournée. Je suppose qu'il a pour vous quelque commission de sa cour. Vous ferez bien d'aller le voir.

Je vais toujours couci-couça, respirant assez juste pour ne pas étouffer et ne pouvant me guérir d'un rhume que j'ai apporté ici. Je ne sais comment je me comporterai à Paris. On dit que vous avez un temps admirable. Assurément, il ne peut être plus beau que celui que nous avons. Il fait si chaud depuis quelques jours, que nous n'avons presque plus de neige sur nos montagnes. 11 y a quinze jours, il faisait aussi beau, mais on voyait la neige à sept ou huit lieues.

Il me semble, d'après vos journaux, qu'on a beaucoup d'inquiétudes à Paris sur tout. Les affaires du Mexi(|ue me paraissent les plus graves, car je ne crois pas que nous puissions trouver un prétexte pour nous battre avec les Prussiens. Ils ne sont que trop disposés à se battre contre leur imbécile de roi, et, à moins qu'on ait trouvé pendant mon absence un moyen de diriger les ballons, je ne vois pas trop comment nous pourrions aller porter secours aux Polonais.

Les Russes disent avec beaucoup de vraisemblance que le Bon Dieu a fait la cervelle de tous les Polonais avec le sperme d'un ciron mâle, et je ne puis oublier qu'en 1848* j'ai entendu parler polonais sur toutes les barricades. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'estqu'ils sont bons catholiques. M. de Montalembert et ce grand homme des Débats, Saint-Marc Girardin, font, à ce qu'il parait, des tartines en leur faveur.

Je vois d'ici un échantillon de la cuisine électorale. Les ratichons se donnent beaucoup de mouvement, parce qu'ils tiennent par-dessus tout à se mêler de ce qui ne les regarde pas. Dans quelques arrondissements ils font cause commune avec les rouges; ailleurs avec les légitimistes. Ici, et je crois en général, ils s'allient aux candidats dont ils espèrent tirer quelque carotte. Voilà pourquoi ils sont et seront toujours très empressés de servir les gens de la domesticité de (^ésar, dans l'idée saugrenue (|u'ils en obtiendront plus de chandeliers, plus d'ostensoirs et

92 PROSPEIl MÉRIMÉE

d'autels à la romaine que de tous autres candidats. Si cela fait leurs affaires, je doute que cela fasse celles de César, et il serait bien temps qu'il y mît ordre*.

Je vous crois trop de bon sens pour être allé à la réception du prince de Broglie'^. Je suppose que les belles dames du faubourg Saint-Germain sont encore tout émues de ses nobles accents.

Je crois qu'on donne M. Dufaure-^pour successeur à M. Pasquier, et que nous parviendrons, si nous avons un peu de n'importe quoi, à nommer Littré à la place de Biot. Ne perdez pas l'occasion, quand elle se présentera, d'être aimable pour les cornichons de l'Académie des Inscriptions.

Adieu, mon cher ami, à bientôt j'espère.

Biarritz, villa Eugénie, 22 septembre 1863.

Mon cher Ami,

Je viens de recevoir votre lettre qui me jette dans une grande perplexité. Je croyais que cette commission*, ou soi-disant telle, était tombée dans l'eau ou qu'on aifrait eu le bon sens de s'en rapporter à vous pour toute l'affaire, érection comprise.

Je n'ai pas eu la moindre nouvelle du Prince^ ni de Ferri Pisani. J'ai la conscience d'être comme une cinquième roue à un carrosse et j'ai, comme vous

savez, peu de goût pour la mer. Enfin, je suis invité ici par un ordre supérieur pour tout le mois.

Une dernière considération, c'est que si j'allais à Ajaccio je serais obligé de faire le tour de l'ile pour aller voir des gens avec qui j'ai des liens d'hospitalité*. Le temps et l'envie me manquent pour tout cela. J'approuve et je signe tout ce que vous résoudrez et j'aime mieux croire que d'y voir.

Je suis ici avec Panizzi'^. Les eaux nous avaient rendus malades tous les deux. Il n'y a rien de plus traître que ces eaux thermales. Nous avons eu l'estomac et le tube intestinal révolutionnés. L'air de la mer nous a remis merveilleusement. On est ici sans cérémonie aucune, en plaisante et bonne compagnie. Nous attendons M. Fould. Nous faisons de très belles promenades. César "^ me semble marcher lentement. On voudrait tout expliquer. On est trop curieux. Il y a des mystères inexplicables, par exemple César mettait-il un bonnet de coton, ou un madras, ou une couronne de laurier pour se coucher?

La question cléricale^ embête ici comme à Paris. Les Italiens embêtent surtout. Il n'y a personne de l'autre côté des monts depuis Cavour. Les Anglais aussi compliquent la question en demandant qu'on la résolve dans le plus mauvais moment.

Ma solution, qu'on ne suivrait pas, serait d'exciter le S. -P. à faire des bêtises, ce à quoi il est naturellement porté. S'il en faisait et délie grosse, on aurait un bon sujet de le planter là.

On nous apporta hier cinq loques emmanchées de cinq bâtons: ce sont des drapeaux pris aux Mexicains'. Ab ungue leonem. Ce doivent être de fameuses canailles.

Adieu, mon cher ami, je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Excusez-moi auprès du Prince. Vous savez qu'à la Cour la maxime est qu'il n'y a qu'un respect.

J'attends des lettres de Paris pour savoir où l'on en est de l'affaire du musée Campana*. Il paraîtrait que nous n'avons rien fait. Je n'ai pas rencontré ici notre ministre pour me plaindre à lui du peu de cas qu'on a fait de nous et de notre rapport en particulier.

Mille amitiés et compliments.

Paris, 5 décembre 1863.

Mon cher Ami, Que devient notre affaire des Beaux-Arts. Vous aurez lu la note de M. Beulé-^ qui me semble si extraordinaire de style que je ne puis l'en croire auteur. Cela est grossier et je suppose que l'Empereur ne l'a pas lu. Vous feriez bien de représenter à S. M. combien il est urgent d'en finir par une note dans le iWo- «iVew/- qui indiquerait l'intention bien arrêtée de passer outre et de faire exécuter le décret du 13 novembre*. Tout serait dit alors, et les opposants viendraient demander, comme à l'ordinaire, des

commandes ou des places dans la nouvelle organisation.

Je reçois une lettre de mon philosophe, M. Cousin, qui ne digère pas le refus de l'Angleterre'. Il voudrait que l'Empereur y répondît par un « remerciment public aux diverses puissances qui ont accepté le congrès. Il les avait invitées lui-même, il ne peut charger un commis de les remercier. Ce remercîment contiendrait une apologie de sa proposition en la restreignant lui-même à ses points les plus favorables et en lui ôtant tout air d'utopie ou de menace. Il justifierait aussi aux yeux de la France, par le refus public, absolu, effronté de l'Angleterre, l'inaction à laquelle (grâce à Dieu) nous sommes condamnés. » Je vous ai copié les phrases de M. Cousin et je voudrais bien que vous pussiez les redire à l'Empereur. Vous pourriez ajouter que lord Russell, dans sa réponse, n'a pas dit un mot de la chose la plus intéressante pourtant pour l'Angleterre. L'Empereur, dans son admirable lettre, proposait de réduire, d'un commun accord, l'efFectif de toutes les armées de l'Europe. Le grand cheval de bataille des ministres anglais, c'est l'état militaire menaçant de la France. Nous ne pouvons essayer un système de cuirasse pour les vaisseaux, un nouveau canon, qu'ils ne dépensent des sommes folles pour nous surpasser. N'eût-il pas été bien facile de convenir dans un congrès qu'on ne se ruinerait plus à entretenir des armées? Supposé que le congrès se fiH refusé à traiter les nombreuses questions du moment et qu'on en fût resté à

Vuti possidetis, on pouvait néanmoins se faire bénir par tous les financiers en s'occupant du désarmement général. Il me semble qu'il y aurait de belles choses à dire là-dessus, bien qu'à vous dire le vrai, je ne voudrais pas pour ce pays-ci qu'il mît trop tôt au croc son grand sabre qui lui a été souvent bien utile. Ne trouvez-vous pas qu'il eut mieux valu ne pas défendre M. Boitelle que de le défendre comme on a fait?

Le petit speech de M. de Morny a fait bon effet dans la Chambre. Je ne l'aurais pas conseillé. Mais il est certain que le résultat est bon et augmente son autorité.

Si vous voulez représenter à Pietri que j'attends avec la même impatience les Mémoires de Nassau, vous me ferez plaisir.

Je vous prie également de dire à S. M. que, depuis huit jours, je cuis mon rhume au coin du feu à lire du grec et du latin pour faire la tâche qu'il m'a donnée, et que je serais bien reconnaissant s'il voulait me dire quelle étendue à peu près doit avoir ce travaiP. D'après ce que j'en ai fait déjà et ce qui me reste à faire, il me semble que cela formera au moins une quarantaine de pages in-4°. Est-ce trop? ou n'est-ce pas assez? Je fais ce que je peux pour être bref. Ai-je tort?

Adieu, mon cher ami, je tousse, j'étouffe et je suis très mélancoliquement votre bien dévoué.

P. Mérimée.

J'attends l'adresse pour aller me guérir à Cannes.

Décembre 1863.

Mon cher Ami,

Avez-vous lu la tartine de Beulé'? Si vous ne l'avez pas lue, lisez-la, il y a un coup de griffe à votre adresse, mais vous n'en mourrez pas.

Nous avons eu deux séances à la Commission d'enseignement. Nous pataugeons un peu. Les membres ne sont pas forts. Je regrette beaucoup qu'on ne les ait pas mieux choisis. Cependant, il me semble que les plus méchants commencent à se résigner et à chercher leurs avantages particuliers. J'ai soulevé une tempête aujourd'hui en disant que les pensionnaires de Rome étaient des élèves de première classe et qu'ils n'avaient pas de brevet de génie.

Je pense que l'adresse finira avec la semaine et que je partirai dimanche soir. Je voudrais bien vous voir avant pour causer avec vous d'une réponse à Beulé. Il ne faut pas, ce me semble, lui contester les vingtsix grands peintres, les sculpteurs de génie, etc., qu'il nomme. Si on discutait la gloire de ces messieurs on augmenterait le nombre des ennemis. Le public les discutera bien assez et, pour un grand nombre d'entre eux , apprendra leur noms. Je crois qu'il serait bon de dire, avec beaucoup de délicatesse, qu'on trouverait difficilement de grands artistes hors de l'Institut, mais qu'il suffit de mettre ensemble quarante grands hommes pour qu'ils deviennent bêtes; que le jugement des œuvres d'un

Lettres de Mériméi- 7

artiste par un corps est nécessairement éclectique, ce qui veut dire, en matière d'art, détestable; que les juges ne s'entendent que sur les défauts, tandis que c'est par les qualités qu'on peut et qu'on doit juger. Ne pourrait-on pas dire un mot du respect de la tradition qui conduit une compagnie vénérable siégeant à Paris à réprimander M. Labrousse pour avoir trouvé à Pœstum une colonne de plus qu'un académicien n'en avait trouvé? On pourrait encore pousser quelque argument ad hominem à Beulé en lui demandant comment l'Académie des Beaux-Arts aurait accueilli son escalier ^ qu'il a eu l'adresse d'offrir à l'Académie des Inscriptions. Je voudrais quelques insinuations sur les scandales récents dans les jugements des derniers concours. Sont-ils assez patents pour qu'on en puisse parler? Si je ne me trompe, le grand prix d'architecture a donné sa démission, n'osant pas encourir le mauvais vouloir de ses camarades.

Le grand cheval de bataille est celui-ci'^ : l'enseignement est donné par le gouvernement. Il en a la responsabilité. Son devoir est de le perfectionner. Doit-il s'en remettre à une compagnie qui se recrute elle-même et sur laquelle lui, gouvernement, n'a aucune action? Il faudrait encore se moquer un peu de ces vingt-cinq représentants de la France à la villa Médicis. Quel avantage trouve-t-on à les réunir dans une coterie, où ils perdent leur temps et n'apprennent

pas même l'italien? Les artistes étrangers qui vivent seuls à Rome ne travaillent-ils pas? S'ils sont moins bien logés que les pensionnaires français, s'ils n'ont pas de si bons dîners, leurs gouvernements leur donnent assez d'argent pour payer des modèles et étudier plus sérieusement. Vous devez avoir par devers vous une grande quantité de faits curieux et instructifs qu'il serait bon de publier.

Notre adresse^ avance lentement. Outre le discours du général Gémeau, nous avons eu aujourd'hui d'autres capucinades humiliantes pour le premier corps de l'Etat et pour le sens commun.

M. Rouher n'a pas été fort^. Il a défendu les élections perfas etnefas, sans s'apercevoir qu'il accusait S. M. d'avoir donné à M. de Persigny^ son congé sans motifs. L'élection de Pelletan et celle de Dijon montreront-elles en haut lieu ce qu'on gagne en France à vouloir faire de la force quand on est faible au fond? On me dit que Thiers est très monté^, très accaparé par les rouges et très outrecuidant. Il dit qu'il ne veut pas renverser la dynastie, mais qu'il ne faut pas le pousser à bout.

Nous marchons vers un grand gâchis, d'où nous ne sortirons pas, probablement, sans un retour au gouvernement parlementaire ou à une révolution, et peut-être à tous les deux.

Quelques changements de préfets, quelques avances faites aux gens ralliables auraient peut-être empêché

bien des tracas. Ici, le bourgeois trouve que vous

demeurez trop longtemps là-bas et que vous vous

amusez trop.

Remerciez Pietri de son certificat qui met mon innocence en sécurité.

Depuis l'homélie de M. Gémeau, j'ai eu une grande peur d'être brûlé'. '

Cannes, 2 janvier 1864.

Mon cher Ami, J'avais déjà écrit à M. F.- à l'instigation de Courmont lorsque j'ai reçu votre lettre. Il me semble, d'après le Moniteur, que l'affaire est en bon état, puisqu'on annonce officiellement qu'on ne fera plus de changements au décret du 13 novembre^. Il est certain que la guerre allumée par Beulé^ continuera toujours, car il n'est pas homme à en démordre facilement, mais si la chose marche tellement quellement il ne sera bientôt plus écouté. Il serait bon que, pendant quelque temps, Nieuwerkerke et Courmont fissent très grise mine aux récalcitrants et les avertissent nettement qu'ils n'ont rien à espérer du gouvernement tant qu'ils lui feront de l'opposition. Les artistes étant éminemment couillons, comme vous le remarquez très bien, ils ne tarderont pas à se rallier

au plus fort. Je suis inquiet de nos jurys*, quoique nous ayons du temps pour les former. Il faudrait, par avance, s'assurer d'un certain nombre d'hommes solides et honnêtes pour composer les premiers jurys, .le voudrais que, parmi les amateurs, on ne fît aucune difficulté de mettre des hommes d'opposition. Par exemple, verriez-vous quelque inconvénient à ce que M. Duchatel et Vitet fussent jurés? Le duc de Luynes serait encore un bon choix. Tâchez donc de les sonder ou de les faire sonder.

Je n'ai pas été très content de la seconde partie de l'article de M. Ernest Chesneau, dans le Constitutionnel'^. 11 met cependant assez au jour les ficelles qui font mouvoir toute cette opposition. Votre article a-t-il paru?

J'ai écrit à Courmont, qui ne m'a pas répondu. Insistez auprès de lui pour que les jurés, en donnant leurs bulletins, signent leur nom. Cela leur déplaira sans doute, mais il faut avoir du courage. Ktes-vous allé voir les sangliers et les vaches landaises? Il me semble que nous sommes un peu trop Bas-Empire.

Que dit-on à Paris en politique? Il me semble que cette affaire de Danemark ^ embête les Anglais. Augustin Thierry, quand il a inventé les nationalités, ne se doutait guère "des bêtises que cela ferait faire.

Est-il vrai, comme le disent quelques-uns, que le discours de Thiers^ ait produit un immense effet? ou qu'il ait paru du réchauffé, comme d'autres, également dignes de foi, le prétendent? II me parait que,

102 PROSPUH MÉRIMÉE

pour dire ce qu'il a dit, il fallait qu'il eût un immense besoin de parler.

Je suis toujours fort enrhumé. Je me traite par l'arsenic de mon asthme. Pelletier qui devait venir ici renâcle. Bœswillwald est attendu, mais ne me donne pas de ses nouvelles. Si vous voyez le maréchal Vaillant, tâchez qu'il me réponde au sujet de certains arbres à envoyer à Biarritz.

Adieu, mon cher ami, je vous souhaite une bonne

année et, quand vous n'aurez rien de mieux à faire,

écrivez-moi. Il court très peu d'idées en ce pays et

nous avons besoin qu'on nous en envoie de Paris.

Mille amitiés.

P. Mérimée.

Cannes, 13 janvier 1864.

Mon cher Ami,

Je suis tout consterné de ce nouveau malheur de Fould'. Trois morts en moins d'un an, c'est accablant. J'ai écrit un mot hier au ministre. Avez-vous vu quelqu'un de la famille?

J'ai été très content de l'insertion au Moniteur de la lettre de Beulé^ et de la réponse du maréchal, où vous êtes pour beaucoup, je pense. Cette réponse est parfaitement concluante; elle a peut-être le défaut de l'être trop et pour être logique il faudrait, après avoir réformé l'Hlcole des Beaux-Arts, supprimer l'Académie ou du moins la réformer aussi. Il paraît.

LETTRES A VIOLLET-LE-Dl'C 103

et c'est un grand point, que sur la question de légalité on est parfaitement inattaquable, et on me dit que le Conseil d'Etat traitera cavalièrement le pourvoi de l'Ecole. J'ai été surpris que Beulé n'ait pas été plus fort dans sa polémique et surtout, qu'habile à manœuvrer comme il est, il n'ait pas conseillé à son Académie d'avoir recours à d'autres moyens.

Le maréchal m'a écrit en réponse à une lettre de félicitations' que je lui avais adressée. Il rapporte modestement à ses collaborateurs les éloges que je lui donnais, mais il me dit qu'il a eu le mérite de vouloir et de persister; que nos adversaires ont employé le vert et le sec, mais qu'il a résisté de tous les cAtés avec vigueur. Il parait prévoir d'autres attaques, mais je n'ai pas compris de quelle part elles pourraient venir.

D'après ce que dit le Constitutionnel, il paraît que la majorité de la presse s'est déclarée pour le décret-. 11 serait bon défaire mettre de temps en temps, dans les journaux de l'opposition surtout, quelques articles, afin d'empêcher les meneurs de profiter de la politique pour faire du tapage aux cours de l'Ecole.

Courmont me dit^que la Commission d'enseignement supérieur est accouchée d'un mauvais règlement. Je ne comprends pas pourquoi on l'adopterait. La Commission n'étant que consultative ne peut imposer ses avis au ministre qui est parfaitement en droit de faire prévaloir le sien. Courmont m'a écrit que Constant Dufeu^ avait envoyé sa démission ; que

lui, Courmont, la lia avait renvoyée en le priant, avant de persister, de lire la lettre du maréchal et que, depuis vingt-quatre heures, il n'avait pas reçu la démission. Où en est l'affaire à présent? Peut-on trouver des professeurs assez braves pour encourir la haine de l'Institut et, peut-être, pour passer quelques mois sans élèves, car je ne doute pas qu'on emploiera tous les moyens possibles pour qu'on n'aille à la nouvelle Ecole? Au milieu de toute cette tempête dans un verre d'eau, que fait Lenoir? Y a-t-il quelque proposition faite pour des cours gratuits? Courmont m'a tenu d'abord au courant; maintenant il ne me dit plus rien.

Je n'en sais pas davantage en matière politique. J'ai lu ce matin le commencement du discours de Thiers*, dont je n'aurai la fin que ce soir. Je voudrais bien savoir au juste l'effet qu'il a produit. Un succès de salons, je suppose. Il me semble exceptis c.vcipiendis qu'il est dans la situation de Samson chez les Philistins; il a peut-être assez de force pour ébranler le temple, mais à condition d'être écrasé dans les débris.

La nouvelle conspiration mazzinienne* a-t-elle causé chez vous la sensation qu'elle a produite ici? Elle est de nature à faire réfléchir les bourgeois, mais je doute qu'elle ait le pouvoir de les empêcher de nommer Garnier Pages.

Quant à Renan 3, est-il vrai que l'opposition démocratique et dévote l'ait trouvé trop compromettant?

J'ai VU votre frère qui travaille beaucoup, grâce au temps vraiment merveilleux que nous avons. Je vous écris en ce moment les fenêtres ouvertes. Votre frère me paraît avoir des opinions un peu téméraires sur le décret du 13 novembre. Tâchez de le convertir et de lui persuader d'écrire dans les Débats à ce sujet.

Quand viendrez-vous de notre côtéPNous voudrions vous montrer Cannes dans sa splendeur et jamais je ne l'ai vue plus rayonnante.

Je suis toujours poussif ; cependant, depuis que je suis le traitement arsenical de Trousseau, je me trouve un peu mieux.

M"* Lagden a été malade quelques jours et nous a donné un peu d'inquiétude. Elle est assez bien maintenant et commence à sortir.

Adieu, mon cher ami, donnez-moi des nouvelles des hommes et des choses.

P. Mérimée.

Janvier 1864.

Mon cher Ami,

Voilà une excellente leçon i. Je regrette qu'elle soit trop courte. Il me semble que, pour des crapauds encore peu familiers avec ces questions, vous leur donnez un peu trop de quintessence.

Ne vaudrait-il pas mieux entrer dans de plus longs développements sur les ordres et sur les différentes

espèces de monuments grecs et romains? On bien, peut-être, votre intention est-elle de revenir plus en détail là-dessus, auquel cas je n'ai plus rien à dire.

Vous verrez mes observations, très insignifiantes, mais j'ai fait la guerre aux mots.

T. àv. P. M.

Cannes, l®*^ février 1864.

On m'écrit que vous avez été l'autre jour magnifique d'impassibilité, d'indilTérence et de mépris devant les gamins de l'Ecole ^ Les relations que je reçois de Courmont et de du Sommerard me font espérer que vous avez gagné la bataille et qu'il n'y aura plus de tapage. Nieuwerkerke, en faisant relâcher les polissons qui l'avaient suivi, a fait de la bonne politique et j'espère qu'elle portera ses fruits. Maintenant il faut laisser au temps à calmer les irritations de l'Institut et à ouvrir l'appétit des artistes. Si Courmont leur tient la dragée haute, je ne doute pas qu'ils ne viennent bientôt à composition. Je suis très affligé des débats de l'adresse'^, surtout en ce qui concerne M. Thiers, pour qui j'ai toujours et malgré tout beaucoup de faible. Son discours sur le Mexique m'a semblé déplorable. 11 est sénile. Cette manière de prendre toutes les questions ah ovo comme si on avait afTaire à des écoliers, on l'appelle sans doute dans l'opposition de la clarté. Cela me semble de la niaiserie, et quand on connait le pèlerin

LETTRKS A VlOl.LET-LE-DUC 107

on a fort envie de rire de sa pédanterie en histoire et en géographie, lorsqu'on sait qu'il répète la leçon apprise la veille.

C'est toujours le même homme expliquant à R

(illisible) l'administration communale etdépartemen-

tale que ledit R venait de lui apprendre. Ce qui

passe la permission pour quelqu'un qui se dit homme d'Etat, c'est la proposition de traiter avec Juarez. M. Rouher a été très bien, ce me semble. Je regrette seulement qu'il n'ait pas mieux opposé l'un à l'autre Thiers et Berryer. Les deux propositions également insensées des deux grands orateurs montrent le peu d'idées qu'a l'opposition. Je voudrais que le gouvernement en eût beaucoup et, malheureusement, je crains que ce ne soit aussi son côté faible.

Le succès ébourifîant de l'emprunt me fait trembler'. Tant d'argent doit faire venir l'eau à la bouche du maître, et l'Europe est si en train de faire des bêtises, que la tentation doit lui venir de tondre la largeur de la langue dans ce pré allemand si agité. Ce serait le moyen de rendre un peu d'harmonie au corps germanique, maintenant travaillé d'indigestions. Si nous restons tranquilles, je ne doute pas qu'un de ces jours il ne tombe dans le fossé quelque morceau pour le soldat.

Je suis ici toujours soufTreteux, moins de mes étouffements, mais travaillé par une toux obstinée qui ne me laisse pas dormir.

Je suis très exactement le traitement de Trousseau, et j'attends patiemment.

108 l'KOSPER MÉUIMÉE

Adieu, mon cher ami, tenez bon et vous triompherez.

Mille amitiés.

P. Mérimée.

Ces dames me chargent de tous leurs compliments pour vous.

Cannes, 9 février 1864.

Mon cher Ami,

Je vous remercie de m'avoir écrit au milieu de tous les tracas que vous venez de traverser. J'espère que vous avez gagné une bataille décisive. Les polissons ameutés par vos illustres confrères ont, je crois, rendu leur cas plus mauvais, et trop montré le bout de l'oreille. Courmont, qui m'a envoyé une relation très détaillée, dit que vous avez été admirable au milieu du tumulte. Je vous blâmerai seulement d'avoir paru leur offrir de céder la place à un autre, si c'était au professeur qu'ils en voulaient. Il ne faut pas habituer les moutards à décider. Ils sont maîtres de ne pas suivre les cours, mais il ne leur appartient pas de témoigner de leur opinion sur leur professeur autrement que par leur plus ou moins d'assiduité. Je ne doute pas que, dans fort peu de temps, tout ne s'arrange et que les vieux ne meurent abandonnés dans leur coin.

Le second factum de Beulé', je parle de sa lettre

au maréchal, vaut mieux que le premier; ce n'est pas beaucoup dire.

Il se plaint, et pour ceux qui ne connaissent pas les choses, il a raison, d'un manque de procédé envers l'Institut. Les bourgeois ne savent pas que, si on avait consulté l'Académie avant de publier le décret, tout aurait fait fiasco; mais l'Académie a encore une réputation, surtout en province, et nous avons l'air d'avoir voulu l'étrangler entre deux portes. Je ne sais quand le Conseil d'État statuera sur la protestation ou requête de Beulé. Le plus tôt serait le mieux.

Courmont me dit qu'on n'en finit pas avec les ateliers, mais il est persuadé que les élèves n'y manqueront pas; c'est le grand point. Je regarde comme très probable que les vétérans de l'Ecole, admis par tolérance au prochain concours, déroutés comme ils le sont ou le seront, et jugés par des juges impartiaux, j'espère, ne brilleront pas ou seront peut-être fort ridicules. Ce serait très beau, si la première année un garçon de talent nous tombait du ciel, comme pour prouver la bonté de la réforme. En attendant, il faut être modeste et dire qu'on n'en verra les effets qu'à la longue.

J'espère que les Danois seront plus durs à cuire qu'ils ne se sont montrés'. Il me semble que derrière de bons retranchements 20,000 hommes doivent tenir plus longtemps. Enfin, le Bon Dieu est toujours avec les gros bataillons^. Je soupçonne les Prussiens de vouloir accaparer l'huître. Les Anglais se con-

duisent en puissance de troisième ordre ^. Ils disent des sottises à tout le monde et ne veulent pas se battre. Leur adresse met un peu de beurre dans nos épinards; elle montre que notre alliance est quelque chose et ([u'elle vaut bien quelques sacrifices.

J'ai été charmé, comme vous, du succès de l'emprunt. Je crains seulement que ces quatre ou cinq milliards ne montent la tète à quelqu'un et qu'il ne cède à la fantaisie de pêcher en eau trouble. Il y a sans doute un grand coup de filet à faire, mais le temps n'est pas encore venu.

Quelle drôle de chose que le sort d'une idée? Qu'eût dit M. de Voltaire si on lui avait parlé de nationalités?

Je ne croirais pas impossible que les Allemands, tout fiers d'avoir forcé le Danemark, ne nous demandassent le pays de Bœswillwald^ et la Lorraine au nom de ce principe des nationalités. Nous pourrions riposter en réclamant la Franconie, qui est incontestablement le pays des Francs.

Je tousse toujours, mais moins. iN'ayez nulle peur que l'arsenic me fasse partager le sort de M. Lafarge. J'en prends des doses infiniment petites, et l'efTet qui devrait s'ensuivre, si je n'étais pas réfractaire, serait de me faire respirer plus à l'aise et de me rendre plus beau. Les Tyroliennes en absorbent énormément, ce qui leur donne de très gros culs et leur permet de monter lestement le Stiltzerjoch et autres montagnes aussi ardues. Pour ce qui est de la

beauté, vous me direz sans doute qu'il n'y a pas besoin d'arsenic pour moi; quant aux montagnes, elles me font terriblement souffler.

Le pauvre Klenze est mort*. C'est dommage; c'était un homme d'esprit et un bon homme, qui avait plus de sensorium commune ([ue toute l'Académie, Je l'avais vu à Biarritz l'automne passé, ayant quatrevingts ans et faisant des projets. Vivons autant que lui et ayons comme lui un bon estomac.

Adieu, mon cher ami. Tenez-vous en joie et écrasez l'infâme.

Cannes, 25 février 1864.

Mon cher Ami,

Il me semble que vos tribulations sont finies pour tout de bon. La bêtise de ces gens-là est incomparable. Courmont m'a donné des détails de leurs menées qui sont prodigieux. Je me fais un plaisir de lire la lettre au maréchal pour qu'il vous empêche lie faire votre cours. Tout va pour le mieux, et Courmont, le pessimiste par excellence, commence à voir les choses en couleurs de rose^.

J'ai envoyé votre lettre aussitôt reçue à votre frère, mais il venait d'en recevoir une de vous en même temps, attendu que nous avons été pendant quarante-huit heures séparés de Paris par des nutrailles

de neige et que les lettres de trois jours sont arrivées à la fois. Nous avons eu de la pluie, mais de l'autre côté des montagnes c'était de la neige. Maintenant, il fait très chaud ici et le printemps se décide tout à fait à nous visiter. Je me prépare à retourner à Paris dès que j'apprendrai qu'il n'y fait pas si froid. J'ai passé six semaines bien mauvaises et je ne veux pas revenir pour me faire repincer par la grippe. Je suis confondu du tnanifeste des ouvriers de Paris' qui devrait être daté de 1848. Vous devez savoir mieux que personne quelle est la valeur de cette pièce. Est-elle le produit d'un petit nombre de fous enragés, ou bien est-ce l'opinion de tous ces aristocrates de nos faubourgs qui veulent des privilèges pour eux qu'ils appellent de la liberté? J'ai connu, il y a bien longtemps, un vieillard qui se disait confident des idées politiques de Robespierre. Elles consistaient à supprimer toute individualité et à remplacer toute action personnelle par l'intervention de l'Etat. Il me semble que mon homme avait bien retenu la leçon et que nos républicains n'ont rien trouvé de mieux. Croyez-vous que cela ouvre enfin les yeux à la bourgeoisie à Paris? J'en doute, car je la tiens pour aussi encroûtée que peut l'être l'Académie des Beaux-Arts elle-même.

Sainte-Beuve a fait un article très bon 2. J'espère qu'il aura plu à tout le monde autant qu'à vos amis. Je regrette qu'il n'ait pas dit un certain nombre de choses, mais elles étaient trop étrangères à ses études.

FjCs Prussiens et les Danois me font endêver autant que les fédéraux et les confédérés^. Je meurs de peur que l'envie ne prenne à quelqu'un de se mêler de la guerre. La tentation est forte de prendre le rôle de médiateur de la Confédération du Khin et de pêcher dans cette eau si trouble. J'espère pourtant qu'il n'en sera rien, car le vrai moyen de mettre tout le monde d'accord serait d'intervenir. Nous jouerions bientôt le rôle de M. Robert lorsqu'il veut séparer Sganarelle et sa femme. L'embarras des Anglais est assez amusant '. Je ne doute pas qu'ils ne fassent en ce moment les plus grands efforts pour nous emprunter notre griffe. Un homme assez bien informé me dit que la reine d'Angleterre dit à ses ministres, lorsqu'on délibère devant elle sur les affaires présentes, qu'elle va consulter Albert. Elle sort et revient au bout d'un quart d'heure, disant qu'Albert est pour reconnaître le prince d'Augustenbourg.

On a mis en un cabanon mon gargotier qui disait seulement que Victor-Emmanuel l'avait chargé de ses intérêts. Il me semble qu'il ne serait pas mal de lui donner pour compagnie S. M. B.

Votre frère m'a montré une jolie vue de Cannes qu'il est en train déterminer. Je pense que cela aura du succès au Salon et que cela attirera du monde à Cannes. 11 a pris son point de vue de la route de Grasse.

Nous avons eu trois jours de gelée, ce qui n'était pas arrivé depuis (fua cents ans, au dire des doctes.

Lettres de Mérimée 8

Il y a pas mal d'orangers grillés, car ils s'étaient persuadés, d'après le temps que nous avions en janvier, que le printemps était venu. Les fleurs sont aussi fort arriérées, les anémones commencent seulement à paraître.

A propos d'apparition, nous avons eu celle d'une baleine entre les deux îles.

Adieu, mon cher ami, à bientôt j'espère. Je vous

souhaite de la santé et des forces, je n'ai pas besoin

d'ajouter, et du courage, car vous en avez plus que

vous n'en avez besoin.

P. Mérimée.

8 mars 1864.

Mon cher Ami,

M. le Maréchal m'a fait part de votre résolution de quitter l'Ecole et il m'en a paru très peiné. Courmont vous a écrit à ce sujet ^ et vous a dit combien cette retraite aggraverait les embarras contre lesquels l'administration doit lutter. Je me demande si vous avez bien réfléchi aux conséquences que peut avoir votre détermination, non seulement pour le succès de la réforme de l'Ecole, mais encore pour vousmême. Je comprends parfaitement l'impatience que vous devez éprouver, le dégoût que vous inspire cette opposition de gamins, la perte de temps occasionnée par ce cours et surtout le mauvais sang qu'il vous fait faire. A vous parler vrai, je ne me sentirais pas,

moi, le courage de continuer, mais je vous dirai comme le prédicateur : faites ce que je dis, non ce que je ferais. Moi, je suis vieux et poussif, vous êtes jeune et vous avez la force des lions. Vous êtes obligé à plus d'énergie que moi.

Vous vous plaignez de la manière dont on exécute le décret du 13 novembre. Il est vrai qu'on a fait des concessions que je regrette, mais il reste deux améliorations considérables, l'âge pour les concours et le jugement par jury. Les détails du règlement de l'École, qui nous déplaisent, peuvent disparaître. On a été un peu faible. On a conservé dans l'École des gens qui sont des ennemis et qui nous trahissent. On en a mis dans le Conseil de l'enseignement supérieur qui ont tout fait pour gâter la besogne. Tout cela est regrettable sans doute, mais cela peut changer avec le Conseil lui-même; et avec l'expérience qu'il aura acquise, il faut espérer qu'il ne retombera pas dans les mêmes fautes. D'un autre côté, il est probable que les élèves qui auront tâté d'un jury comprendront qu'il ne faut pas travailler pour lui comme ils faisaient pour messieurs de l'Académie. Enfin il me semble, que le temps est pour nous et c'est une raison pour attendre.

En ce qui vous concerne, je vois à votre démission plusieurs inconvénients*, je dis inconvénients ^oa/vous. Je n'ai pas besoin de vous dire quels mauvais résultats elle aurait pour l'École.

1" Vous faites plaisir à vos ennemis.

2" Vous paraissez céder à une contrainte, à une menace.

3° Vous risquez d'être accusé d'avoir trop présumé de vos forces.

Si votre cours n'avait pas été commencé, s'il était à refaire, je vous déconseillerais probablement de vous jeter dans tous ces tracas.

Mais vous avez fait, à ce qu'on m'a dit, six ou sept leçons; vous n'en avez que trois ou quatre pour terminer, ou bien pour arriver aux vacances. Ne feriezvous pas bien de boire encore ces trois dernières gorgées du calice?

Je vois, d'après ce que m'a dit M. le Maréchal, qu'il est disposé à faire prendre toutes les mesures que vous lui dicterez. S'il faut faire le coup de poing, nous viendrions avec des renforts; mais je ne crois pas qu'il y ait lieu. Il s'agit de trois jours de patience, après lesquels vous pouvez, sans le moindre inconvénient, reprendre votre liberté; surtout si vous publiez vos leçons avec un petit bout de préface, dans laquelle vous pourriez vous soulager la rate en disant à chacun son fait.

N.^ m'a paru très fâché de votre démission, mais un peu piqué que vous ne l'ayez pas prévenu avant de prendre une résolution. Les défauts que vous lui connaissez ne l'empêchent pas d'être un bon garçon, mais il faut flatter un peu son humeur pour qu'il marche droit dans la bonne voie.

Je conclus en vous priant encore de réfléchir avant de voir le maréchal.

Dans le cas où vous consentiriez à rester, je vous

engagerais à faire vos conditions de la manière la

plus précise'.

P. Mérimée.

Mai 1864.

Mon cher Âmi,

Je suis allé chez Sainte-Beuve aujourd'hui. Il était sorti, mais j'ai dit à son secrétaire que j'étais encore trop souffreteux le soir pour dîner en ville. Je tâcherai la semaine prochaine (après dimanche en huit). Vous n'oublierez pas que vous dînez mercredi avec moi. J'ai Pelletier et Du Sommerard, du vin de Madère rouge, et, si vous étiez disposé à l'indulgence, je pourrais vous lire après dîner une petite drôlerie-'.

Mille amitiés.

P. Mérimée.

Paris, 24 novembre 1864^.

Mon cher Ami, Je vous remercie de vos lettres. Veuillez remercier les personnes augustes et autres qui seraient fâchées de me savoir de l'autre côté de l'Achéron. J'ai eu deux bonnes nuits, ce qui m'a un peu remis. Mon médecin dit que je n'ai rien au cœur, que mes poumons sont médiocres, que je dois me garder des

rhumes, que j'ai un rhumatisme des muscles à la base du thorax, que je dois prendre les eaux d'Aix et de Barèges, etc.; conclusion : que j'ai le temps de mettre ordre à mes affaires.

Je pars demain pour Cannes. Je m'en vais de ce pas remercier et payer M"" Viollet-le-Duc. Sophie, je pense, ou, à son défaut, Du Sommerard paieront le papier et les peintres.

J'espère que les acteurs actuels ne font pas oublier la troupe de Morny'. Ce qu'on raconte à Paris de nos représentations est à mourir de rire. C'est toute une allocution politique que nous avons adressée à S. M.

Veuillez ne pas oublier de demander à S. M. ses instructions pour le projet de chapelle à Biarritz. Bœswilhvald' dit qu'en employant de l'ardoise on sera obligé de donner plus d'élévation au toit. Il voudrait surtout savoir si S. M. veut des azulejos'^ à l'intérieur, ou des peintures, ou des badigeonnages, ou de l'or. Le prix de tout cela, vous le direz. Il diminuera la hauteur de la chapelle et fera une petite sacristie.

Adieu, mon cher ami. J'espère vous voir cette année ou l'autre à Cannes.

Mille amitiés et compliments.

P. Mérimée.

P.-S. — Ecrivez-moi un peu avant votre départ de Paris. Nous avons une chambre et, si elle était occupée, nous trouverions bien le moyen de vous

caser quelque part. Si je parviens à respirer un peu, je reviendrai pour le commencement de la session et pour voter à l'Académie, et je reviendrai passer encore quelques journées de printemps à Cannes.

Cannes, l**" janvier 1865.

Mon cher Ami,

J'ai reçu la lettre ce matin, mais non l'article' que vous m'annoncez et que j'attends avec impatience. C'est la politique qui a tourné la tête à Vitet^. Il ne peut admettre que quoi que ce soit de bon se fasse par ce gouvernement-ci, et au risque de se contredire et de dire des bêtises, il faut qu'il l'attaque. Je n'avais pas été trop content de la réponse de Chesneau. Je compte sur la vôtre.

Il paraît qu'on n'a pas fait de pétition au Sénat. II est vrai que la chose était trop bête et ne pouvait mener à rien. Je n'en suis pas fâché, car j'aurais été peut-être obligé de faire un speech et de dire de gros mots à mes confrères académiques.

Courmont m'écrit que votre successeur, Taine^, sera peut-être mal reçu-, comme satellite du pouvoir et ennemi du pape, mais qu'on est résolu à sévir contre les tapageurs. Pourquoi ne l'avoir pas fait plus tôt?

Je suis bien fâché des mauvaises nouvelles que vous me donnez de la santé de l'Impératrice. Déjà, en prenant congé d'elle, au moment de partir pour

120 PROSFER MÉRIMÉE

Madrid ' , j'avais été frappé de son changement. Je crois, comme vous, qu'elle mène une vie des plus malsaines et qu'elle ferait bien de se tenir pendant quelque temps dans un repos absolu.

Est-il vrai (ju'on ait été plus en cérémonie à Compiègne que de coutume? Il n'y a pas de mal à cela.

Ce pauvre Bacciochi me fait de la peine. On me dit qu'il a une maladie étrange, le contraire de la paralysie et l'impossibilité de demeurer un instant en place. Comment appelle-t-on cette maladie-là?

Je vais, pour ma part, tout doucettement au monument. Je me suis enrhumé il y a quinze jours et j'ai toussé depuis lors à me rompre le crâne. A force de codéine j'en suis à peu près quitte. Un médecin de Madrid, homme d'esprit, m'a dit que je n'étais pas asthmatique, mais que j'avais mal au plexus soléaire, mais que l'un valait l'autre. Je crois pourtant que le plexus est plus comme il faut que l'asthme.

Le pape me fait rire^. Son Encyclique est bouffonne et doit bien embêter Dupanloup etMontalembert, mais je voudrais bien savoir ce qu'en dit papa^.

Je me demande s'il est bon d'y faire attention ou bien de la traiter comme une niaiserie qui ne mérite pas de réponse. Mon sentiment serait d'y répondre par un acte, qui serait d'envoyer en France la moitié de notre armée et de donner l'ordre à l'autre moitié de se tenir prête à partir à la première bulle nouvelle.

II me semble que le Conseil d'Etat aurait aussi quelque chose à dire à cette occasion, mais je le crois plus qu'à moitié clérical.

Je voudrais que vous fussiez dans le vrai, lorsque vous dites qu'il n'y a pas de catholiques en France. Malheureusement elle est pleine de gens qui, non seulement ont horreur de penser, mais qui ne veulent pas qu'on pense. Il est certain (ju'il n'y a personne assez hardi pour avouer qu'il accepte toutes les propositions papales, mais aussi il n'y a personne pour les désavouer hautement. Quel est l'homme du monde qui ne fasse baptiser ses enfants, qui ne fasse porter ses parents morts à l'église? Je déclare dans mon testament* que j'appartiens à la confession d'Augsbourg et je vous prierai de veiller à ce qu'on ne me porte pas à Saint-Thomas-d'Aquin. Après les facéties du pape, je ne connais rien de plus drôle que ce qui se passe en Allemagne. La prépotence timide de la Prusse, la colère encore plus timide des petits Ktats et la susceptibilité rétrospective de l'Autriche sont parfaitement amusantes.

J'attends avec impatience que la Chambre prussienne s'ouvre pour que la farce s'accuse encore davantage.

Je ne crois pas absolument impossible qu'on ne prie l'Empereur, un de ces jours, de se souvenir qu'il est le neveu du protecteur de la Confédération du Rhin.

Adieu, mon cher ami, si le hasard ou les besoins

de votre commerce vous menaient dans nos parages, soiivenez-vous que vous y avez un couvert et du mouton rAti ou grillé.

Je vous répondrai au sujet de votre article lorsque

je l'aurai lu.

Cannes, 11 janvier 1865.

Mon cher Ami,

Je voulais, avant de vous écrire, lire le factum de Vitet', et dans ce désert j'ai eu quelque peine à me le procurer. Franchement, ce n'est pas grand'chose et cela montre la détresse des burgraves qui prennent de pareilles machines d'opposition. J'approuve complètement votre réponse^ et pour le fond et pour la forme, qui est plus que polie; elle est bienveillante. Peut-être auriez-vous pu entrer dans plus de détails pour édifier les bourgeois. J'aurais désiré, par exemple, que vous montrassiez les résultats du système des concours continuels dans l'enseignement de l'architecture. Lorsque la chose a été débattue dans le Conseil supérieur, tous les architectes ont été unanimes pour dire qu'il n'y avait pas d'enseignement sans concours. I^es savants polytechniciens se sont joints à eux et nous avons été complètement battus. Pour le gros public, les concours semblent le plus sûr moyen d'exciter l'émulation, et les jugements, à moins de scandales rares, sont des arrêts de la Providence.

ïiOrsqu'on voit dans le monde les forts en thème que nous avons connus au collège, on change un peu d'opinion, mais cependant le sentiment général est en faveur des concours.

Il y a dans notre école un défaut capital qu'il faudrait attaquer sans cesse, c'est le goût théâtral, qui tient peut-être à l'éducation imparfaite donnée aux jeunes artistes. On leur donne des sujets grecs et ils n'ont jamais vu que les Grecs du Théâtre-Français. La plupart s'imaginent de très bonne foi que Hippolyte avait une tunique abricot, parce que M. Menjaud est ainsi costumé rue de Richelieu.

IjC vieux Klenze s'étonnait qu'en France on n'obligeât pas les jeunes gens qui étudient à l'Académie à montrer un diplôme de bachelier es lettres. Je me garderais bien de l'exiger, mais il faudrait faire honte aux ignorants.

Le hasard a fait, l'année passée, que mon projet d'esquisse a été adopté. C'était le dévouement de Decius, dont Rubens a fait un fort beau tableau, comme vous savez. Or, parmi les élèves, il n'y en avait pas trois qui sussent ce que cela voulait dire.

Je suis de votre avis sur la faiblesse et la vieillesse de l'administration, mais il ne faut pas se lasser de la pousser vers le bien et de lui conseiller un peu d'énergie.

Ne croyez pas que l'Encyclique' soit une réponse au traité du 15 septembre. Elle était décidée dans le sacré collège depuis au moins deux mois avant le 15 septembre. Ces gens sont ainsi faits. Ils sont

bêtes; accoutumés à nous voir avaler leurs bêtises, ils en augmentent tous les jours la grosseur.

Je voudrais bien savoir ce qu'au fond en pense le maître et quel remède il compte employer.

Remarquez qu'il en est de même que pour l'Ecole des Beaux-Arts. Si les professeurs sont des imbéciles, les élèves aussi sont des crétins. Le pape est un niais du vil" siècle, mais les bourgeois sont encore plus niais que lui.

Savez-vous une drôle de chose? Thiers veut', ou du moins voulait, il y a quinze jours, attaquer à la Chambre le traité et se faire le champion du pape. Je ne crains qu'une chose, c'est que ses amis les rouges ne l'empêchent de se livrer à cette excentricité.

Je suis bien content de l'espérance que vous me donnez de vous voir en nos parages. Tous nos amis m'ont manqué de parole, mais je compte sur votre bonne promesse. Je serai ici, à moins de force majeure, jusqu'à la fin de février, mais, d'après votre lettre, je pense vous voir arriver ce mois-ci. Ecrivezmoi un mot pour qu'on aille vous prendre à la gare.

Mille amitiés.

Cannes, 21 janvier 1865.

Mon cher Ami, Vous m'aviez fait espérer votre prochaine arrivée dans nos murs et vous ne m'en parlez plus dans

votre dernière lettre. Boeswillwald et Du Sommerard, qui m'avaient donné le même espoir, gardent le même silence. J'en conclus que vous êtes tous fort occupés de l'Encyclique, probablement! Je suis de votre avis au sujet de l'appel comme d'abus'. Du moment qu'on ne saisit pas les appointements, ces messieurs se moquent de l'avis du Conseil d'Etat et môme en sont enchantés, parce que cela leur donne un air de martyrs qui est très bien porté dans le beau monde. D'un autre côté, il ne me parait pas possible de ne pas employer les armes que la loi vous donne avant d'en chercher d'autres meilleures.

Après le blâme du Conseil d'Etat, je voudrais qu'on usât de petites rigueurs, bien innocentes, contre les communautés non autorisées et tout le corps ecclésiastique en général, que pendant quelques mois on refusât tous les legs faits aux couvents, qu'on poursuivit les legs frauduleux et les prêtres sodomites (dût la réputation de l'atelier des travaux de Notre- Dame en souffrir un peu). Rien que l'attention de la police portée sur leurs faits et gestes amènerait bientôt des pourparlers amicaux. J'avoue que pour cela il faudrait que la justice fût un peu plus ferme qu'elle n'est*.

Aujourd'hui, anniversaire de la mort du roi martyr, je vois ({u'un trappiste défroqué est poursuivi en escroquerie par ses ex-collègues pour avoir contrefait un ratafia de leur composition. Le ministère public conclut en faveur des Trappistes. 11 aurait dû

126 l>ROSI>KK MÉHIMÉE

leur demander leur patente de distillateurs et les accuser de frauder l'Etat et de vendre des remèdes secrets.

Selon moi, il ne s'agit que de vouloir pour les rendre traitables. A la façon dont quelques évêques défendent l'Encyclique ', il est facile de voir combien ils la désapprouvent, et probablement le pape luimême, à l'heure qu'il est, s'aperçoit qu'il a fait une mauvaise campagne. Si Thiers persiste dans son projet de plaider pour Sa Sainteté, nous aurons de bons moments à l'ouverture de la session, et toutes les nouvelles que j'ai de Paris me prouvent que c'est bien là son plan de campagne. O vanité et envie de faire croire qu'on plaît à des donne titolate, comme disent les rufHans de Naples qui en tiennent à juste prix !

Je vois qu'on va publier le premier volume de César'-. Cela me fait de la peine et je doute que l'auteur en tire beaucoup d'agrément. J'ai dit tout ce que j'avais à dire en ma qualité d'honnête pédant. Je m'en lave les mains.

Nous avons eu ici Des Varannes, qui commande notre station et un bâtiment microscopique avec lequel il veille sur nos côtes. Nous avons fait ensemble quelques bonnes excursions. Edouard Fould est aussi à Cannes où il va bâtir à côté de Courmont. L'infortuné (c'est de Courmont que je parle) ne se doute pas de la quantité d'eau et de sable qu'on met dans son ciment. J'ai bien peur que la maison ne tombe

SOUS le poids du rez-de-chaussée, accident assez fréquent à nos architectes.

Nous venons de traverser la période des grands froids, c'est-à-dire qu'il a gelé deux nuits sur nos montagnes. Le vent du nord a cessé et nous pourrons vous offrir un temps présentable si vous nous honorez de votre visite. Prévenez-moi, en tout cas, pour qu'on aille vous chercher à la gare.

Adieu, portez -vous bien et ne vous souciez pas des

excommunications.

Cannes, 15 février [1865?].

Mon cher Ami,

Vous avez beau me parler de la douceur du temps qu'il fait à Paris, je n'y crois que de sorte. Vous voulez dire sans doute qu'il n'y a dans vos rues qu'un décimètre de cette crotte délayée dans de la neige fondue et que l'air a la transparence et la limpidité de la moutarde. Je vous remercie. Je ne suis pas pressé d'aller en tâter. Si j'avais de l'argent je serais charmé d'être votre locataire', mais je n'ai pas le moyen d'avoir un domicile ailleurs que rue de Lille. Je me réjouis même de n'avoir rien dans mon escarcelle pour acheter un terrain à Cannes, qui tend à devenir un des grands centres de civilisation européenne.

Lord Brougham vient d'acheter 150,000 francs un bois qui s'est vendu 4,000 francs il y a vingt ans.

Voilà les Anglais délivrés d'une forte peur'. Ils sont, depuis quelque temps, bien sujets à ce mal. Les canons rayés, les vaisseaux cuirassés les rendent malades. A présent on m'écrit que l'Empereur est plus populaire à Londres que pendant la guerre de Crimée. C'est à la note de Thouvenel qu'ils attribuent la fin de la querelle américaine. Je ne m'attendais pas que les Yankees filassent doux. Je les tenais pour des coquins solides et ils deviennent des blagueurs poltrons. Il n'y a pas assez de mirlitons à la foire de Saint-Cloud pour trompeter leur héroïsme et la campagne des princes d'Orléans aussi qui les ont rejoints et lâchés.

Si le gouvernement, ici, voulait se donner la peine d'attendre les bêtises de ses ennemis-, je ne doute pas qu'il n'en eût bon marché. Je ne crains que les goûts aventureux du ministre de l'Intérieur, comme aussi le zèle de ses pi'éfets, et encore les discussions de M. Rouland avec les pointus. Pourquoi leur écrire et leur faire des phrases quand on a les articles du Code civil à leur appliquer?

Vous ne feriez pas mal de rappeler à Alexane^, comme vous l'appelez, les promesses qu'il vous a faites, et en même temps d'attendrir M. Fould pour qu'il donne son visa en cas d'augmentation^. Je lui en écris quelques mots de mon côté. Il est probable que le premier mouvement du Corps législatif sera de générosité et qu'il ne faudrait pas le laisser tomber dans l'eau. Plus tard, il y regardera de plus près.

Nous avons ici pas mal de inonde et assez amusant. Cousin ^ qui a une laryngite et se croit menacé d'apoplexie, vient souvent déjeuner avec nous et nous régale de tirades sur les temps anciens et modernes, dites, jouées et mimées au mieux, comme il sait faire. Nous avons encore quelques Anglais et Anglaises aimables et nous passons le temps assez bien. Il est vrai qu'il est admirable. On dit qu'il y a neuf mois qu'il n'a plu. Cette sécheresse a mis le feu sous le ventre du conseil municipal qui étudie sérieusement le canal qui doit porter à Cannes les eaux de la Siagne. Le projet est si beau et me semble d'exécution si facile, vu la hauteur d'où vient l'eau, que je voudrais qu'il tombât en bonnes mains. Un joli aqueduc construit à la romaine dans la vallée entre Cannes et Grasse serait à lui seul un aimant qui amènerait ici cent artistes peintres tous les ans.

A propos d'artiste, vous ai-je parlé des propriétés de la gomme adrageath'^ P Les couleurs gommées par icelle ne se mêlent point. Elle ne laisse pas de luisant quand elle est sèche. Si vous partez de cette admirable mienne découverte, vous en tirerez plus d'un corollaire et vous ferez votre fortune.

Adieu, mon cher ami, rappelez-moi au souvenir de M""* V. L. et de nos amis. Je suis toujours souffreteux. J'ai une crise par semaine et ne respire guère les jours ouvrables.

Lettre* de Mérimée 9

Cannes, 8 mars 1865.

Mon cher Ami,

Je n'ai pu répondre plus tôt à votre bonne lettre, parce que je reviens d'une excursion de huit jours dans la montagne, où je suis allé voir un pont naturel qu'on appelle Ion pont de Dion.

J'ai voulu voir de l'architecture de M. de l'htre et

voici ce que c'est :

A est une montagne très

escarpée le long de laquelle coule la Siagne, E.

B est un éperon partant de la chaîne A à angle droit, haut d'environ 160 mètres, presque vertical.

La Siagne a creusé cet éperon et s'est ouvert un chemin.

ce sont des grottes très profondes où l'on pourrait loger. Stalactites, lierres, etc. On a vue sur la rivière et toute facilité pour faire le saut,

D sont des arbres gigantesques qui ont crû dans le rocher.

Figurez-vous cela de couleurs très tranchées, un peu dures, ayant besoin d'être glacées pour être vraisemblables. Le malheur, c'est que l'architecte n'a pas

songé à donner l'échelle. Les lièges et les chênes verts qui ont poussé dans les crevasses semblent des broussailles. Cela gagne beaucoup quand on voit quelques figures humaines se promener dans les grottes.

Je vous dirai ce que M. Martin du Nord disait à Louis-Philippe : « Ce que vient de dire Votre Majesté n'est pas absolument dépourvu de bon sens. » Il est évident qu'il y a en France une inquiétude générale, un besoin de changement. Mais découvrir ce qu'on veut n'est pas chose facile. Je crois que jamais on n'a éprouvé dans ce pays un grand besoin de liberté. Ce besoin, le lendemain d'une révolution, est encore moindre. Je crois, au contraire, que c'est d'être gouverné qu'on a soif, et, surtout, d'être administré.

C'est, malheureusement, ce à quoi on ne pense guère.

En province, les questions de politique générale ne préoccupent guère, mais les bêtises des préfets et des sous-préfets mettent les gens dans de mauvaises dispositions contre le gouvernement, et ils disent, non sans raison : il ne s'occupe pas de nous. A mon avis, et je l'écrivais dernièrement à M. Fould, la raison pour laquelle les préfets et les sous-préfets font des bêtises et n'administrent pas, c'est qu'ils ne savent rien des intentions du gouvernement. Les uns le croient, au fond, papiste et font les dévots pour être bien en cour. Les autres, et c'est le plus grand

132 PnOSFER MÉRIMÉE

nombre, ne croient rien du tout et, de peur de faire mal, ne font rien du tout. Il en est de même du Sénat et du Corps législatif. En changeant radicalement de système, on a conservé les habitudes du parlementarisme. On fait des projets d'adresse en style énigmatique au lieu de s'expliquer franchement. li'Empereur veut-il ou ne veut-il pas restera Rome? Qu'il le fasse savoir. Croyez qu'alors il n'y aura plus tout ce tapage que vous avez entendu l'autre jour. Le grand mal, entre vous et moi, c'est qu'on se demande souvent s'il veut réellement, s'il a un but et un plan arrêté.

L'affaire de Palikao^ me semble déplorable. D'une part, le général me semblait aussi bien récompensé que le valait la défaite de ce tas de magots. D'un autre côté, il est inconcevable que, voulant lui donner plus, on n'ait pas sondé auparavant l'état des esprits. Enfin, la lettre du Moniteur e^^X. encore plus inconcevable que tout le reste. Vous savez comment et par quel tour elle a été insérée, sans qu'un des correcteurs du Moniteur en ait été averti.

J'avoue que je ne comprends guère l'autre lettre au président du Corps législatif. Je ne vois pas conimentellearrange l'affaire. Cependant, il paraîtqu'elle a été prise comme une transaction et qu'elle n produit bon effet.

Quant à ce tapage pour l'affaire Kenan-, j'y comprends encore moins.

Il semblerait qu'il y a eu à la fois sifflets des pa-

pistes et sifflets des républicains qui ne pardonnent pas à Renan d'être allé en Syrie aux frais de la princesse. Dans tout cela, la faute me semble être au ministre qui ne s'est pas clairement expliqué avec lui. Mais, l'homme étant donné, comment en attendre une explication claire? Le pauvre Rouland ne sait et ne voit pas plus loin que le bout de son nez.

Vous me parlez d'un coup de balai pour faire place nette. Plût au ciel que cette bonne idée entrât dans l'esprit de (]ésar, non seulement dans les ministères, mais et surtout autour de lui.

.le pense être à Paris vers le 25 ' . Vous savez quelles espèces de conversations on a avec notre ami; à quoi pourrai-je être bon?

Je trouve que le Prince a bien parlé^, mais que Billaut a été sensé et gouvernemental en présentant le seul argument qui me semble ad rem. Pourrezvous soutenir la doctrine de la non- intervention après avoir abandonné Rome? et surtout après y être allé? Nous portons la peine d'une vieille bêtise. Cela est dur, mais c'est la loi de nature. Seulement, il faudrait ne pas se laisser manger la laine sur le dos et faire ses conditions pour rester. Si ces conditions étaient carrément posées, il n'est pas impossible qu'elles fussent acceptées ou du moins qu'on obtint une issue pour sortir.

Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de nos amis.

134 l'ROSPER MÉRIMÉE

Avril 1865.

Mon cher Ami,

Il s'agit du prix biennal ' , institué par S. M. et qui est de 20,000 francs. Cela vaut la peine d'être couru.

Les deux concurrents, peu aimés l'un et l'autre, sont Oppert, l'Assyrien, et Mariette, l'Egyptien^

Le premier est juif, un peu blagueur et charlatan. L'autre a dit des choses désagréables de la Vierge à propos d'Isis et d'Horus. Il est, de plus, au service du pacha d'Egypte, ce qui déplaît.

Paulin Paris m'a dit qu'en tout cas il voterait pour vous.

Laborde a dit de même, bien qu'il n'ait pas trop espoir de réussir.

Cependant je vous conseille de faire quelques visites.

Avril 1865.

Mon cher Ami,

La commission du prix biennal s'est réunie aujourd'hui et n'a pu s'entendre. On a proposé Mariette, Oppert et vous. Natalis de Wailly a dit qu'il n'entendait rien à la question et qu'il ne votait pas. Oppert et Mariette n'ont pu avoir la majorité, et il a été décidé que la commission conterait son cas à l'Académie, qui décidera.

Rien n'est donc perdu encore. Paulin Paris tâche de recruter des voix pour vous.

Je comprends que des visites vous déplaisent, mais cependant vous feriez bien d'écrire aux gens que vous connaissez, à M. Leclerc par exemple.

Il est possible que l'Académie ne veuille ni de Mariette, ni d'Oppert. Le rapport se fera d'aujourd'hui en quinze.

P. Mérimée.

Paris, 6 mai 1865.

Mon cher Ami,

Puisque vous allez en Corse *, ayez donc la chose de me rapporter une canne ou trique un peu grosse en bois de myrte. De mon temps cela coûtait un franc. Je vous ouvre un crédit pour cet objet.

Bon voyage et mille amitiés.

P. Mërimék.

Paris, 25 mai 1865.

Mon cher Ami,

Mille remerciements de la canne. Je suis bien aise de n'être pas allé la chercher moi-même, et je regrette fort une partie de l'éloquence dépensée dans ce pays des myrtes^.

Si vous n'aviez rien h faire de mieux samedi, vous

136 PROSFEH MÉRIMÉE

seriez bien aimable de dîner avec moi. Il y a bien

longtemps que nous n'avons causé.

P. Mérimée.

Paris, i',\ septembre 1865.

Mon cher Ami,

La Princesse ne sait pas combien les provinciaux sont lents à répondre. J'espère pourtant lui donner bientôt des nouvelles.

Je pars lundi ou dimanche pour Biarritz*.

La princesse Anna'' ne faisait qu'un cri après vous l'autre jour.

Je lui ai donné votre adresse. Je ne sais qui, à qui elle s'intéresse, avait à vous consulter.

J'ai laissé Londres-* au désespoir de la mort des bœufs et des vaches dont le lait se gâte. Plus de roastbeef ni de thé. Je n'ai vécu que de grouse.

On bâtit beaucoup d'hôtels gigantesques dans le goût du Louvre, style officiel français, et beaucoup d'églises.

Il est impossible d'être plus populaire que l'Empereur ne l'est actuellement en Angleterre.

Lord Palmerstoii pisse dans ses culottes et s'en va grand train. C'est dommage, c'était une très belle ruine.

Vous avez mis dans le Moniteur, vous ou Bœswillwald, que la reine d'Espagne avait fort admiré la cathédrale de Bayonne, noble édifice du vu* siècle^!

Adieu, mon cher ami, à vous revoir vers le l®"" octobre.

Vous avez connu le pauvre Grasset, consul à Corfou '. Il est mort subitement il y a quinze jours. Sainte a noi.

Adieu, portez- vous bien.

Mai 1866.

Mon cher Ami.

.le ne dîne pas, malheureusement, chez le maréchal, lundi, mais je m'en console en pensant que vous dînerez avec moi la semaine prochaine. Excepté lundi, tous les jours me conviennent; donnez-moi le vôtre.

Je m'attendais à ma défaite '; mais je pensais qu'on me permettrait de répliquer. J'avais préparé une petite tartine pour prouver qu'il n'y avait aucun danger à casser la décision du Corps législatif, et qu'il n'y avait pas pour nous de meilleure occasion que celle-là pour user de notre prérogative.

Ce diable de Bonjean-^ qui est plus lourd qu'un éléphant et qu'un mastodonte, avait tellement ennuyé et tellement fatigué, que, lorsqu'il s'est rassis, personne ne voulait plus écouter et que la grande affaire était d'aller dîner; quoi voyant, je n'ai plus soufflé mot.

Il me semble que vous voyez les hommes et les choses en noir et en laid. Le fait est que tout ce qui se passe est plus béte que jamais. Je me demande

s'il en résultera quelque chose, et je n'en suis pas bien sûr. J'entends quelque chose autre que l'anarchie.

Pourtant, de cette alîaire d'Allemagne' devrait sortir une révolution, quel que soit le parti qui triomphe. La guerre de Sept ans a fait deux grands pouvoirs en Allemagne : celle-ci pourrait n'en laisser qu'un seul. Mais les Allemands sont si lents à penser et à se débrouiller que les arrangements après la guerre pourront durer plus que nous.

Notre maître a cédé à une colère intempestive. Il a pu voir les inconvénients qu'il y a à ne pas dire à ses serviteurs ce qu'il pense et à leur dicter un plan qu'ils ne comprennent pas.

Le discours de M. Rouher^ était bon, s'il avait eu pour effet d'arrêter celui de M. Thiers. Si la Chambre avait eu de l'esprit, du bon sens ou du tact politique, ou enfin si elle s'était trouvée un peu plus experte en matière d'oraisons, le discours de M. Thiers aurait fait fiasco. Je n'y vois, pour ma part, qu'une certainehabiletéà jeter sur l'Empereur le blâme que mérite M. de Bismarck. Les conclusions sont insensées et indignes d'un homme d'Etat. Elles rappellent M. Prudhonime.

Il y avait lieu de se fâcher qu'on fît tant de cas de pareils discours, mais il était dangereux de dire crûment à la Chambre qu'elle était bête, et encore plus grave de dire aux gens en habit de drap fin qu'ils ne valent pas les paysans et les ouvriers.

A présent, il me semble qu'on cherche à apaiser les messieurs. Je ne sais trop si on réussira. Le plus drôle, c'est la peur qu'a toute l'Europe, et qui, peutêtre, aura pour effet d'empêcher les Allemands de se couper la gorge. Je suis bien persuadé qu'on ne pensait pas à eux.

Adieu, mille amitiés. J'attends vos ordres.

P. Mérimke.

Biarritz, villa Eugénie, 2 octobre [1866].

Mon cher Ami, Vous connaissez le pays aussi bien que moi et vous me demandez ce qui se fera demain'. Cependant, en rapprochant et commentant toutes les données que nous avons, nous arrivons à la probabilité du départ pour dimanche prochain. Il se peut qu'on ne parte que lundi, mais si vous ne vous mettez en route que le 8 ou le 10, ne vous attendez pas à nous retrouver ici. Tout le monde va bien^, excepté l'Impératrice qui est toujours enrouée le soir, grâce à une espèce de grenouillère fort humide où elle se tient pour entendre la musique militaire vers la fin de la journée. L'Empereur est très actif et de très bonne humeur. Le Prince impérial fait des progrès en tout, et en gaminerie particulièrement. La vie (|ue nous menons est fort peu agitée. On ne se promène guère, on est mungé la nuit par les cousins.

140 IMSOSPER MÉRIMKK

et on médit de son prochain. I^e temps est magnifique, trop chaud seulement pour qui n'est pas, comme moi, un lézard métamorphosé.

M. Villemain avait inventé de m'envoyer à Montbard haranguer la statue de BulTon au nom de l'Académie française, dontj'étais directeur jusqu'au l®"" octobre. Or, l'inauguration de ladite statue a lieu le 8 octobre. J'ai répondu que le 8 je n'étais plus que son très humble serviteur, qui l'envoyait promener ainsi que le chantre du K {illisible).

La chapelle de BœswilKvald a plu'. Cependant l'officier du génie, quoique Strasbourgeois, ou peutêtre parce que Strasbourgeois, a trouvé (jue c'était bien cher, et que x, y, z devaient produire, etc., etc. La seule chose que j'y trouve à redire est la couleur des briques qui est trop vive. .le pense que la pluie, la poussière et le sel, qui joue un grand rôle ici, changeront assez vite cette teinte trop crue.

Je ne sais pas encore si j'aurai mon appartement à Cannes. M"" Lagden est à débattre les conditions. Je pense que le choléra y regardera à deux fois avant de passer la chaîne de l'Esterel. En tout cas, je suis convaincu qu'il vaut mieux en crever au chaud qu'au froid.

J'ai lu à S. M. la partie de votre lettre (jui concerne Pierrefonds : cela a paru lui faire grand plaisir, et il m'a dit qu'il avait là une chose unique.

Voici un pointu qui vient déjeuner et à qui il faut parler. Je vous quitte. Si vous êtes un jour ou deux

à Paris en octobre, tâchez donc que nous buvions

un coup ensemble.

P. Mbuimék.

P. -S. — M. Oppermann vous envoie mille amitiés.

Biarritz, villa Eugénie, 6 octobre 1866.

Vous prenez la mouche bien à tort. Il n'est nullement question de Compiègne quant à présent, et je crois qu'il serait matériellement impossible d'y être le 20 de ce mois. Quant au roi de Portugal, il est probable qu'il commencera son voyage par l'Angleterre. Je doute que le l*"" novembre on soit à Compiègne. Si vous êtes prêt pour ce jour-là, omne piinctum tulùsli. Parmi les causes d'incertitude, outre notre incertitude même, il y a la question du choléra. C'est à cause de lui, je crois, que nous différons notre retour, non pas à cause de nous, mais à cause du môme que vous savez*, et je trouve qu'on a raison, surtout si, comme on le dit, c'est à Saint- Cloud qu'il a fait son apparition.

Si l'épidémie prenait un caractère trop méchant, on reviendrait sans doute au galop par devoir, et alors adieu Compiègne et les fêtes; sinon, il est sage de se tenir où l'on est.

Le temps, qui avait paru devoir changer, s'est rasséréné tout de suite après quelques heures de pluie, et le vent s'est remis à l'est ; c'est le vent du choléra, comme vous savez.

Si le départ est ajourné encore, je partirai tout seul , et je serai à Paris vers le milieu de la semaine prochaine^

Tout le monde se porte à merveille et on me charge

de compliments pour vous de divers côtés.

Mille amitiés.

Cannes^, 29 novembre 1866.

Je vois par le journal que vous êtes à Compiègne, et je regrette en ce moment de ne pas y être, car vous êtes si rare qu'on ne vous voit guère ailleurs. Si vous avez le temps, donnez-moi des nouvelles du maître et de la maîtresse du logis et du château de Pierrefonds, qui doit être bientôten état de recevoir des hôtes.

Est-il vrai que notre belle et bonne châtelaine veuille aller voir ce vieil entêté de PioNono-^, comme on le dit dans nos montagnes? Ne pourriez-vous pas lui dire un peu ce que c'est que Rome et les dangers qui l'y attendraient? Je ne parle pas d'émeute, ni de révolution, mais de toutes les intrigues cléricales, de toutes les embûches, de toutes les perfidies dont

elle serait circonvenue. Il faudrait pour y résister la finesse d'un Talleyrand et l'énergie d'un Bismarck. Un jour la postérité apprendra avec stupéfaction^ qu'en plein xix® siècle, après M. de Voltaire, l'Europe a été agitée parce qu'on insistait pour que les sujets d'un pauvre bon prêtre, très borné, fussent mal gouvernés par lui, etc.; que ce pauvre prêtre, entouré de la plus misérable clique du monde, conseillé par les plus mortels ennemis de la dynastie impériale, ne s'est jamais occupé que de faire du mal à cette dynastie, laquelle n'a rien épargné pour le soutenir sur sa chaire pontificale. Le tout sérieusement de tous les côtés. Si cela n'était pas si triste, ce serait à mourir de rire.

Nous avons eu la collection de M. deBlacas soufflée sous notre nez par le Musée britannique'. Je crois qu'il la paye un peu cher, mais il n'a pas tort. Si S. M. regrettait qu'on ne l'ait pas achetée, vous pouvez lui dire que nous ne pouvions lutter avec les Anglais et que nous aurions fait une folie là où ils agissent sagement. Le Musée britannique n'avait ni bijoux antiques, ni pierres gravées. Il était important pour lui de combler sur-le-champ une lacune très regrettable dans un pareil établissement, et l'administration anglaise a raison de faire un grand sacrifice. Nous, au contraire, nous avons déjà une collection très considérable. Elle serait devenue, il est vrai, la plus belle de l'Europe, mais nous devions cependant considérer qu'il y a bien des choses plus

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Importantes à faire. Ce qui serait à désirer, c'est que la somme qu'on destinait à l'acquisition du musée Blacas ne fût pas perdue pour nos musées.

Je vis ici en lézard. Depuis mon arrivée, je me trouve assez bien. J'avais emporté de Paris un rhume qui s'en va petit à petit.

Nous avons un temps merveilleux, même pour le pays. Cela n'empêche pas que de teipps en temps, le soir, je n'étouffe comme un poisson hors de l'eau.

Il y a ici une masse d'Anglais. On n'entend guère d'autre langue sur la plage. Tous les jours ils font des acquisitions et dans un temps donné tout le pays leur appartiendra. On bâtit des villas de tous les côtés, et toujours dans le style le plus déplorable et le plus en désaccord avec le climat. Enfin, c'est comme à Paris et au Louvre. Tiitto ilmondo epaese^.

J'ai vu dans les journaux que l'Académie des Beaux- Arts boude toujours^ et demande, comme le pape, qu'on lui rende l'état civil et les légations. A la bonne heure. Je pense qu'un de ces jours ces messieurs mettront les pouces; le plus sage, c'est de les laisser dans leur obscurité et de ne pas s'occuper d'eux. Ils sont comme les chats qui ne viennent pas quand on les appelle.

Je lis ici une histoire russe de Pierre le Grand qui me charme^. Voilà un homme qui avait une volonté et de la suite dans les idées.

Adieu, mon cher ami. Si vos affaires vous ame-

naient di qua dei monti, n'oubliez pas que vous avez

une chambre et un gigot de mouton chez moi.

Mille amitiés.

P. Mérimée.

Cannes, G décembre 1866.

Mon cher Ami,

Merci de votre lettre et des bonnes nouvelles que vous me donnez de vos hôtes. Je me réjouis de ce que vous me dites de Rome*. Je pensais bien que de la coupe aux lèvres il y a bien des hasards et des réflexions, dont quelques-uns, ou quelques-unes, empêchaient la chose d'avoir lieu. Pour tous les gens sensés, il est évident qu'il ne faut pas troubler l'Europe afin d'empêcher un vieillard quinteux de faire du mauvais sang. Tout ce qu'on a fait et fera pour lui, il en a su et en saura gré à J.-C. Il me semble que si j'avais un ami, vicaire du susdit, je me tiendrais moins obligé à le secourir qu'un pauvre diable n'ayant pas un si puissant protecteur.

Pour moi, voici l'état de la question : les ratichons feront-ils voter contre nous en 1869? Je réponds : oui; comme ils ont fait voter partout où ils ont pu commander des voix en 1864. Croire à la reconnaissance d'un individu est, dit-on, téméraire. Croire à celle d'un peuple, et surtout d'une caste, c'est vraiment par trop naïf. Le grand point avec les prêtres est de leur prouver qu'on ne les craint pas. Il faut

Lettres de Mérimée 10

PROSPEH MERIMEE

encore prouver qu'on ne les écoute pas et qu'on ne leur cède jamais.

Vous avez bien raison de déplorer l'attachement aux vieilles routines et les prodiges d'adresse qu'on fait pour les faire durer, au lieu de les laisser expirer tout d'un coup.

Lorsqu'on a changé les fusils à pierre pour les fusils à capsule, on a voulu faire servir les vieux canons, et, à force d'officiers du génie, on est parvenu à faire une arme qui ne valait pas grand'chose et qu'il a fallu remplacer, en payant beaucoup plus cher que si on n'avait pas voulu d'abord faire des économies de bouts de chandelles. Le grand point est de ne pas perdre son temps contre des impossibilités.

Est-il vrai que l'Empereur ait été sérieusement fâché qu'on ait laissé échapper la collection du duc de Blacas? Entre nous, cela tient, je crois, à la lambinerie du rapporteur, qui a permis à Newton de faire des offres réelles et de serrer le bouton aux héritiers. L'estimation qui avait été faite par notre commission était, à mon avis, beaucoup trop faible. Combien croyez-vous qu'ils évaluaient l'intaille qui représente une tête de Méduse? 2,000 francs. M, de Blacas l'avait payée 9,000 écus romains. Le fond des choses est que les savants ont été charmés d'avoir une occasion de montrer qu'ils savaient ce que le vulgaire ignore. Ils ont imaginé de trouver que les signatures de plusieurs de ces intailles étaient fausses et modernes. Connaissez-vous assez bien la signature de

Cassiodore (dont il existe peut-être jusqu'à deux exemples) pour vous prononcer comme M. Prudhomme dans une cour d'assises? Enfin, la chose est faite et il faut en prendre notre parti.

Où mettez-vous les armures et les armes de l'Empereur? Est-ce dans la grande salle de Pierrefonds? Il me semble que cela fera une décoration magnifique. Combien peut-on loger de monde dans le château?

Nous avons toujours ici un temps merveilleux. Il n'a plu qu'une fois depuis mon arrivée, et les nuages ne sont que les décorations d'un très grand artiste.

Je fais des gouaches et des aquarelles tous les jours, et je trouve quelques ficelles dont je vous ferai part peut-être un jour, si vous n'en êtes pas déjà l'inventeur.

Les Anglais abondent. Nous avons quantité de beau monde étranger. Peu de Français. Ils ne connaissent pas assez la géographie pour savoir ce que vaut ce pays-ci.

Je persécute l'Impératrice pour qu'elle se fasse bâtir une villa grecque dans l'île de Lérins. Diteslui donc un peu le coût très modique de cette jolie fantaisie-là, et le plaisir qu'il y aurait à se baigner dans une baignoire taillée dans le roc vif, en vraie eau de mer, mais chaude, en vue des Alpes couvertes de neige.

Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et ne vous

exterminez pas de travail.

148 PROSPEIt MÉRIMÉE

Cannes, 13 décembre 1866.

Mon cher Ami, Vous êtes un correspondant si aimable et si exact que c'est plaisir de vous écrire. Outre cela, vous me donnez des nouvelles qui me charment. Mais je crains qu'elles ne soient S. G. D. G., comme les brevets d'invention. Pourvu qu'on ne galvanise pas trop ce vieux corps en décomposition que nous abandonnâmes hier, 12, à l'amour de ses sujets, bene est. Les garibaldiens de Nice', dont il y a grand nombre, racontent que tout de suite, ou sous très peu de jours ou de semaines, le Sénat et le peuple romain présenteront au Saint-Père une humble requête tendant à ce qu'ils soient annexés au royaume d'Italie. Sur quoi le pape prendrait le chemin de quelque part. Victor-Emmanuel répondrait : Grazie tante, ma non si piio, perche c'è un patto'^. Le Sénat et le peuple romain répliqueraient en proclamant la république et nommeraient deux consuls avec maccoli^ dans toutes les rues. Victor-Emmanuel enverrait une compagnie de hersa<ilieri qui mettraient la république dans leur poche, nettoieraient le Vatican et mettraient un drapeau italien aux colosses de Monte-Cavallo. Après quoi, S. M. le roi d'Italie enverrait un chambellan dire au pape que son lit est fait, son couvert mis et que la maison est à S. S. Probablement, S. S. répondrait : accidente'* . Mais le tour serait fait. Voilà le programme de ces messieurs. Si les choses de-

vaient se passer ainsi, tout serait au mieux, mais je crains que les Bas-Bretons et les Angevins qui font la gloire des zouaves pontificaux n'aient envie de se battre et ne se battent. Ce qui amènerait de grosses afTaires.

Le pape me rappelle, avec son entêtement à gouverner ses sujets malgré eux, une lorette de mes amies qui voulait que son valet de pied portât de la poudre : « Mais, madame, lui disait-il, la cuisinière ne voudra plus de moi. » Le fait est qu'être forcé d'être sujet du pape, c'est encore plus désagréable que porter de la poudre. L'important est que nous n'en tirions pas.

Il y a une grande émotion dans le respectable public au sujet de la loi qu'on va faire voter sur le service militaire*, et cette nation est devenue si peu belliqueuse ([u'elle en a déjà la colique.

Si le Constildlionnel nous dit la vérité, la chose serait fort édulcorée. Je regrette, je l'avoue, que le service militaire ne soit pas obligatoire comme en Prusse. J'aimerais à voir les cocodès sous les armes. Croyez que beaucoup, après six mois, auraient beaucoup gagné et seraient moins ridicules que sur les boulevards avec des cocottes. Je voudrais encore qu'à l'exemple prussien, les étudiants obtinssent de ne servir sous les drapeaux qu'un an ou dix-huit mois, à la condition de s'équiper à leurs frais.

Il me semble que, malgré M. Duruy, il n'y a encore d'autre éducation qu'au régiment et que tout le

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monde gagnerait k passser par là. Ajoutez que nous sommes des démocrates et que nous avons, en matière de sang, deux poids et deux mesures. Celui qui a mille écus paye un homme pour être tué à sa place, et celui qui ne les a pas est tué lui-même, ce qui est désagréable.

Je suis tout souffreteux depuis trois jours, bien qu'il fasse chaud et beau. Mais que voulez-vous? je deviens tout patraque et m'achemine à grands pas vers le monument.

On dit que vous avez fait un tableau des trois Grâces que le bon Dieu en aurait pris les armes. On me dit aussi qu'About a eu du succès et je m'en réjouis'. Il a des idées folles et d'autres bonnes, comme Rabelais en avait, et les premières font passer les autres.

Adieu, mon cher ami. Si vous trouvez l'occasion de me mettre aux pieds de notre gracieuse souveraine, ne m'oubliez pas.

Mille amitiés.

P.-S. — Je vous ai dit, je crois, que l'affaire de la collection Blacas avait raté, parce que notre rapporteur ne s'était pas dépêché.

Cannes, 3 janvier 1867.

Mon cher Ami,

Santé et prospérité pour cette année et les suivantes. Je me suis fort réjoui de voir le voyage de

Home à vau-l'eau ' . II faut convenir que les Italiens ont de l'esprit et que nous sommes diantrement bêtes -, II est probable (|ue ce vieux têtu mourra d'une colère rentrée sous sa tiare, et je me demande si, lui mort, on fera un conclave, ou si on fera comme pour la machine de Marly, qu'on a remplacée par un système un peu meilleur?

Je suis tenté de croire que le christianisme est sur ses fins, et qu'il a trop présumé de la bêtise de notre temps. Mais je cherche ce qu'on peut mettre à sa place. Augmenter la gendarmerie et les sergents de ville, tout en laissant à chaque citoyen le droit de se payer une messe ou un sermon ad libitum. On m'objecte que les femmes, privées d'un grand moyen de passer le temps, deviendraient trop méchantes vers les quarante ans.

Ce que vous me dites de l'exposition m'afllige, d'autant plus que je ne crois pas qu'il y ait espoir d'amendement. Gâchis et désordre, voilà ce que nous convions l'Europe à venir contempler.

Après la cage de verre de Packington, lors de la première exposition anglaise, il n'y avait plus rien à faire qu'à augmenter les proportions. On avait trouvé du premier coup l'économie et un résultat tolérable. La construction était absolument dépourvue de prétention. Ou il fallait s'en tenir là, ou bien imaginer quelque chose de vraiment beau. J'ai peur qu'en matière d'art appliqué àl'industrie nousn'ayons fait un pas en arrière-^ tandis que vous verrez les Anglais en faire un en avant, grâce à leur école de

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Kcnnington. Je suppose que notre ami l'ecclériologiste Beresford va nous inonder de ses produits.

Du Sommerard m'écrit que Leplay ne dirige rien et que chacun lire de son cAté. Je ne crois pas que le prince soit rappelé, ni, s'il l'était, qu'il consentît à reprendre la direction de l'affaire, II sera trop content de pouvoir dire : « Je l'avais bien prévu. »

Je vois dans le journal qu'on a trouvé la tour de Jean-sans-Peur, haute de quarante mètres, et dont personne ne se doutait'. L'avez-vous vue, et qu'estce que cela vaut?

On m'écrit de différents côtés que votre salle d'armes de Pierrefonds fait merveille. J'espère bien que vous me mènerez la voir au printemps, car je ne suppose pas que vous ayez encore fini tous vos travaux.

Je suis toujours dans un état de santé bizarre et embêtant^. Très souvent, le matin, par le temps magnifique que nous avons, je me sens la force d'un lion, je marche, je tire de l'arc et je respire librement. Le soleil couché, le plus petit effort me fait mal. Je suis obligé de m'asseoir après avoir monté quelques marches. Il me semble que ma poitrine va éclater et je suis dans l'état d'un poisson hors de l'eau. Contrairement aux habitudes asthmatiques, la position horizontale ne me fait pas de mal, au contraire, elle m'est favorable. Jusqu'à présent, mes deux ennemis sont le froid et l'obscurité.

Je crains que vous ne voyiez juste lorsque vous pré-

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