‹ [Œuvres complètes] (volume 4)Chapitre 25 sur 31 · HÔTEL DE VILLE DE SAINT-ANTONIN · texte numérisé non relu

HÔTEL DE VILLE DE SAINT-ANTONIN

15 août 1846.

Mon cher Ami,

J'avais depuis longtemps pris les mesures nécessaires pour faire commencer les travaux de l'ancien hôtel de ville de Saint-Antonin. Vous savez que la première opération consiste à consolider la tour du beffroi et qu'il est nécessaire, pour faire ces ouvrages, d'acheter une certaine maison Pages accolée à cette tour.

Il était convenu que nous emploierions nos premiers fonds à cette acquisition, afin de pouvoir étayer et travailler en liberté.

J'ai pressé la préfecture de Tarn-et-Garonne d'acquérir cette maison le plus tôt possible et j'ai envoyé les plans et instructions nécessaires. En effet, il y a un mois, le bureau des Monuments historiques a écrit en ce sens, mais ne voilàt-il pas que, sans que je sache ni d'où ni comment, tombe un contre-ordre à la préfecture. Tout est suspendu, acquisition et travaux : j'en reçois la nouvelle par mon inspecteur, fort inquiet de cette mesure qui peut compromettre la solidité de l'édifice, déjà fort malade.

Vous savez qu'il n'y a guère de temps à perdre pour empêcher cette tour de s'écrouler. Auriez-vous la bonté de faire lever les obstacles à la continuation de cette affaire? Cela fait mauvais effet et met le monument en danger. Je vous avoue que, dans un pays où tout est grossi, ce peu d'ensemble dans les ordres supérieurs nous enlève la confiance des autorités locales et nous ôte tout moyen d'action sur nos subordonnés. Ce malentendu, si c'en est un. m'empê-

chera de trouver un seul entrepreneur qui fasse des avances et, cependant, avec nos petites allocations annuelles, il faut en venir là ; voilà où j'en suis.

Je pars à Vézelay, et je vous supplie dé tâcher de me tirer de ce mauvais pas où l'on m'a jeté, je ne sais trop pourquoi. Vous, seul de la Commission, avez vu le monument, vous savez ce qu'il vaut '. Malheureusement, l'effet moral est produit et je vais me trouver dans l'embarras pour l'exécution. Nous avons bien assez de difficultés cependant à vaincre par la nature seule de ces travaux pour ne pas encore nous en faire naître de nouvelles. Et il ne faut pas se dissimuler que dans bien des départements l'État a la réputation de ne pas toujours payer ses travaux. C'est un vieux préjugé qu'un fait de ce genre ne peut guère détruire.

Mille amitiés.

ViOLLET-LE-DuC.

14 janvier 1854.

Mon cher Ami,

Je vous recommande deux églises qui ont besoin de passer en bonnes mains.

10 Celle de Notre-Dame-des-Prés du Mans. Vous savez que cet édifice est fort intéressant. Un Tournesac a fait, proche la façade occidentale, des percements de murs, pour établir des fonts, qui menacent de faire tomber cette façade. De plus, vers le transept on a exécuté des travaux déplorables.

Déjà, avant votre départ pour l'Espagne, je vous avais remis une note à ce sujet ^. Vous avez au Mans Lassus d'abord, puis un jeune architecte résident, Darcy•^ qui est architecte de la ville, je crois, et que vous devriez charger de cette affaire. M. Darcy est très capable, il est de la jeune phalange des Millet ' et autres. Mais il serait prudent de retirer cette affaire des mains des ratichons.

2° L'église Saint-Jean de Châlons-sur-Marne. Cette église est, s'il vous plaît (la nef), du xi« siècle, avec une charpente encore apparente sous un plafond de planchers. Transept

lotiras tle Mihrimée 14

fort beau du xhi^ et quantité de parties très belles et curieuses.

Millet, qui est à Châlons-sur-Marne, pourrait être invité à vous adresser un rapport sur cette église et une estimation de la dépense nécessaire pour rendre à cette nef si curieuse son aspect primitif. Vous savez mieux que moi que les églises à charpente sont fréquentes dans la Marne, mais presque toutes ont été voûtées au xiii® où xi\^ siècle. Celle-ci fait la suite de Vignory. C'est la transition entre les églises à charpente et voûtées.

Bien à vous.

ViOLLET-LE-DuC,

Lettres de Mérimée a Madame Lenormant

Vendredi 8 février 1867.

Madame ',

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et je vous remercie beaucoup de ce que vous me dites à l'occasion de la mort de M. Cousin -. Rien de plus triste et de plus inattendu, et cependant il nous avait parlé plusieurs fois de la probabilité pour lui d'une fin semblable. Il craignait par-dessus tout de demeurer paralysé comme son père l'a été, à ce qu'il paraît, pendant plusieurs années, et cette misère lui a été épargnée.

Je regrette bien. Madame, de n'avoir pas la force de rien écrire sur le roman de M^^e de Boigne^ ; mais qu'en dire? Il me gâte, pour parler franchement, le souvenir très vif que j'en avais conservé. Je n'y trouve rien de son tact, de sa connaissance des hommes et des choses, et même pas beaucoup de son esprit, si ce n'est dans de petites méchancetés qui ne sont pas à leur place, ce me semble. Si je trouvais quelque chose à en dire ce serait pour m'étonner que l'œuvre soit si différente de l'ouvrier, et il vaut mieux se taire.

Je n'ai pas lu l'article de M. de Pontmartin ', mais je connais le pèlerin, à qui ne manquent ni les dents ni les griffes, et il avait une trop bonne occasion de les exercer.

Comment est l'autre roman? Et doit-il être aussi publié?

Je suis ici avec Panizzi, qui est venu passer quelque temps avec moi '-'. Je suis toujours assez poussif et souffreteux et je vois avec chagrin s'approcher le moment où il faudra retourner à Paris.

Dès que je serai de retour. Madame, j'aurai l'honneur de vous voir et de vous dire de vive voix combien je suis fâché de ne pouvoir faire ce que vous désirez ; mais en vérité je n'en ai pas le courage.

Veuillez agréer, Madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.

P. Mérimée,

6 juin 1867.

Madame,

Je comptais avoir l'honneur de passer chez vous en sortant de l'Académie, mais j'ai été obligé de rentrer chez moi pour montrer le buste de Cousin, dont je suis en ce moment dépositaire-*.

Il y a, malheureusement, trois ou quatre ans que j'ai été cassé par M. Haussmann^ qui trouvait, non sans raison, que je fréquentais peu sa commission et que j'y tenais de mauvais propos.

Nous n'en sommes ni mieux ni plus mal, et je lui parlerai de l'affaire qui vous intéresse^; mais vous savez qu'il professe la plus grande ignorance en matière d'art. Toute la question pour lui est de savoir si le tableau meublera; c'est son expression.

Je suis toujours bien souffreteux, et je suis obligé de vivre en ermite.

Veuillez agréer. Madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.

P. Mérimée.

212 appendices

Lettres de Madame Mérimée a Viollet-le-Duc (1846)

Cher Monsieur,

Je vous remercie du beau raisin que vous avez la bonté de nous envoyer, mais je ne vous pardonnerai ces envois qu'à la condition que vous serez assez aimable pour en venir manger votre part avec nous lundi prochain.

Mon fils ne dîne pas chez lui demain et ne pourrait vous recevoir. Venez donc dîner avec nous lundi, à six heures et demie, ou plus tard, si cela vous convient ; vous serez tout porté pour passer la soirée avec lui.

Votre bien obligée et bien dévouée.

V^ Mérimée.

Ce 20 avril {?).

Je vous demande mille fois pardon, cher Monsieur, de vous ennuyer encore de nos affaires, vous qui êtes déjà si accablé des vôtres. Mais Prosper perd patience et je voudrais avoir l'adresse de l'homme au bureau pour le presser un peu. Autre accident assez contrariant : le tapissier qui a fourni les meubles les a recouverts d'un velours où le coton domine de telle sorte qu'il déteint et colore en rouge au plus léger frottement ; ainsi un pantalon blanc ou une robe d'une couleur claire après une pause sur ces meubles auraient le derrière rouge. J'en ai dit quelques mots au tapissier quand il est venu lundi prendre mesure de la fenêtre ; il prétend que tous les velours foncés ont cet inconvénient. Je sais le contraire. Mais cela serait ainsi qu'il aurait dû en prévenir.

Prosper veut les faire recouvrir sans vous en parler. Je crois qu'il est convenable que vous fassiez des reproches à ce tapissier qui n'a pas dans cette occasion justifié la confiance que vous avez en lui. J'ai vraiment des remords de vous entretenir de ces misères. Prosper me gronderait de vous en parler. Pardonnez-moi et comptez sur ma bien vive

reconnaissance. Présentez mes bien afTectueux compliments à Madame. Aussitôt que je serai en état de sortir, j'irai la voir et m'excuserai auprès d'elle de l'ennui que je vous donne.

V® Mérimée.

Articles suh le Dictionnaire raisonné DE l'Architecture française

ET

SUR le Dictionnaire raisonné du Mobilier français (1854-1860)

Le Moniteur universel, samedi 30 décembre 1854*. Bibliographie. Dictionnaire raisonné de V Architecture française du XI" au XVI" siècle, par M. Viollet-Leduc. l®"" volume; chez Bance, éditeur.

La publication de ce Dictionnaire^ était attendue avec impatience dans le monde des archéologues et des artistes; en effet, la réputation bien établie de son auteur promettait non seulement un ouvrage intéressant et qui man([ue aux études, mais encore l'exposition définitive d'un système fondé sur des principes fort différents de ceux qu'on enseigne dans nos écoles d'architecture.

* P. 14.37-1438; l'urlicle csl signé P. Mérimée. — Trois de ces articles (ceux du îiO décembre 18.')4, 3 janvier 1855 cl 14 février 1859) ont eu un tirngc à part (inipr. Bonnventure et Ducessois). C'est ce nouveau texte, légèrement remanié par Mérimée, que je publie, mais en indiquant les variantes. Spielberch de Lovenjoul ne signale aucun tirage à part pour les deux autres articles.

Le premier volume de M. Viollet-Leduc n'a pas trompé l'attente du public; cependant, Dieu merci, ce n'est pas le manifeste d'un novateur fougueux, plus ardent à renverser les vieilles théories qu'habile à les remplacer par des préceptes utiles: c'est le résumé consciencieux de longues recherches' fortifiées par l'expérience. Il enseigne un art peu connu, étudié jusqu'à présent plutôt par les érudits que par les artistes. L'auteur s'est formé, non point par les livres, mais par la pratique de travaux considérables; enfin il présente, au lieu d'hypothèses plus ou moins ingénieuses, des observations exactes et qui, pour la plupart, lui sont personnelles.

Il y a une quinzaine d'annés, M. Viollet-Leduc revint d'Italie avec ses portefeuilles remplis de notes et de dessins'^. Il n'avait point été pensionnaire à rx\cadémie de France à Rome, mais il avait voulu visiter les édifices célèbres de l'Italie et de la Sicile. Il s'était tracé lui-même un plan d'études, et probablement peu d'architectes auraient pu s'en proposer un plus complet. A son retour en France, il fut attaché, comme inspecteur^, à des travaux publics en cours d'exécution à Paris; c'est ainsi que la plupart des architectes débutent dans leur carrière, lorsqu'ils ne la bornent pas à la direction de constructions privées.

La Commission des Monuments historiques^, instituée auprès du ministère de l'Intérieur, qui débutait aussi elle-même, remarqua les dessins de M. Viollet-Leduc et s'aperçut avec plaisir qu'il

n'avait pas négligé d'étudier les moniunents du moyen âge. Elle le recommanda au ministre, qui lui confia la restauration de l'église de Vézelay'. C'est un édifice immense, plus vaste que la plupart de nos cathédrales, bâti pour l'abbaye la plus riche de France, et probablement par les maîtres les plus célèbres du moyen âge. I^es voyageurs qui l'ont vu il y a douze ans • se rappelleront peut-être en <|uel état l'avaient mis le vandalisme et la négligence. Telle était la situation de cette église, que plusieurs fois les autorités locales avaient réclamé sa démolition au nom de la sûreté publique.

I/entreprise de la restaurer exigeait une véritable audace. D'un cAté, une responsabilité effrayante; de l'autre, des ressources très bornées. Ajoutez qu'on était alors dans le premier mouvement d'enthousiasme rétrospectif pour le moyen âge; on commençait à vanter ses monuments, mais on croyait qu'il n'en devait rien coûter pour les conserver. On avait déjà beaucoup écrit à leur louange; mais, jusqu'alors, rien n'avait été fait pour les maintenir debout. Les théories ne manquaient pas plus que les conseils officieux des amateurs; quant à la pratique d'une restauration, tout était encore à inventer. M. Viollet-Leduc accepta résolument cette tâche laborieuse, et se montra aussi habile architecte qu'archéologue intelligent. Les travaux se terminèrent heureusement et avec une sage économie. Maintenant, l'église de Vézelay est restituée de la manière la plus complète, et, si un de ses abbés du xin'' siècle

revenait au monde, il la retrouverait sans doute telle qu'il l'avait laissée.

Le gouvernement, appréciant comme il le devait les efforts et le zèle du jeune architecte, le récompensa dignement en le chargeant de travaux non moins considérables'. M. Viollet-Leduc a désormais attaché son nom aux belles restaurations des églises de Semur, de Saint-Nazaire de Carcassonne, de Montréale, d'Amiens, enfin à celle de la cathédrale de Paris, dont il est l'architecte, conjointement avec M. Lassus. Récemment il a été nommé, par M. le ministre des Cultes, l'un des inspecteurs généraux des édifices diocésains. Je cite les services rendus par M. Viollet-Leduc à l'archéologie et aux arts, d'abord pour acquitter une dette de reconnaissance, ensuite parce que raconter son éducation d'ai-tiste c'est dire l'autorité que mérite le livre dont j'ai à rendre compte.

Commençons par quelques explications sur la disposition même de l'ouvrage-. Chaque mot du Dictionnaire est suivi de sa définition , et d'une ou plusieurs planches si ce mot est un membre d'architecture. Vient ensuite une discussion historique et critique dans laquelle l'auteur fait remarquer les progrès ou la décadence de l'art. Les planches, exécutées avec un rare talent, rendent les descriptions pour ainsi dire palpables. M. Viollet-Leduc excelle à reproduire le caractère et le sli/le dans ses cro- (juis, et, grâce aux perfectiomienients modernes de

la gravure sur bois, ses vignettes conservent la netteté et la verve des dessins originaux. Elles sont intercalées dans le texte, et par une heureuse innovalion, ou, pour mieux dire, par un retour judicieux aux usages anciens, des vues perspectives cl cavalières remplacent les élévations géométrales. De la sorte, le lecteur comprend mieux, il apprécie facilement l'effet pittoresque; c'est en quelque sorte une réalité substituée à une convention. Voilà pour l'exécution matérielle du livre.

J'ai entendu quelques critiques adressées au plan même de l'ouvrage ^ et la forme de dictionnaire a été blâmée par des juges dont l'opinion en matière d'art est d'un grand poids : « L'auteur, dit-on, doit se répéter dans ses articles et revenir sans cesse sur les mêmes explications. Deux membres d'architecture, par exemple, qui se trouvent toujours réunis dans un monument, devraient avoir une histoire commune, car les modifications <{ue l'un des deux a éprouvées ont toujours exercé une certaine influence sur l'autre; cependant, ils auront dans le Dictionnaire deux articles distincts et plus ou moins éloignés, selon la place occupée dans l'alphabet par les lettres <[ui commencent leur nom. «On ajoute, ctcette observation est plus grave, « (ju'un ouvrage composé d'articles sans enchaînement logique les uns avec les autres peut difficilement éviter un certain désordre, ef l'on doit appréhender que le caractère général de lail du niovcn âge ne soil pas apprécié au milieu de

la confusion des observations techniques. Pourquoi l'auteur n'a-t-il pas adopté un plan plus méthodique qui, passant de l'ensemble aux détails, aurait présenté les dispositions secondaires comme les conséquences du système général.'

A mon avis, ce sont des craintes que l'on exprime plutôt que des critiques applicables à la partie de l'ouvrage déjà publiée. Attendons. Tous les plans ont leurs inconvénients comme leurs avantages. Je ne prétends pas ([uc l'ordre alphabétique soit le plus logique, mais c'est incontestablement le plus commode. Il faut se rappeler qu'il n'existe pas aujourd'hui un seul ouvrage pratique sur l'architecture du moyen âge, tandis que les théories abondent. L'artiste ou l'archéologue qui consultera le Dictionnaire de M. Viollet-Leduc pour un cas particulier aimera mieux sans doute trouver réuni dans le même article tout ce qui se rapporte à la question qui l'intéresse, que d'avoir à feuilleter plusieurs volumes pour en extraire ce qui a trait à cette question. 11 est vrai qu'après avoir décrit les différentes formes d'archiçolùes, par exemple, et les changements arrivés dans leur disposition, l'auteur, ayant à traiter des voussoirs*, sera forcé de rappeler quelques-unes de ses premières explications, peut-être même de se répéter; mais le mal n'est pas bien grand, après tout, et d'ailleurs pourrait s'éviter au moyen de quelques renvois. Quant aux théories sur l'art du moyen âge,

* Le Icxlc du Moniteur porluil : voussures.

rien n'empêche qu'elles ne se produisent dans un dictionnaire, et il y a des articles pour les questions générales comme il yen a pour les faits particuliers. Dans le premier volume, déjà publié, le lecteur trouvera, au mot Arc/iilectiire, un travail historique fort étendu sur toutes les phases par où a passé l'art de bâtir dans notre pays. (Nous y reviendrons tout à riieure.) Les mots Construction, Proportion, Harmonie, etc., obligeront nécessairement l'auteur à présenter ses idées sur l'ensemble de l'art, et, si je puis m'exprimer ainsi, sur sa poétique. Loin de blâmer M. Viollet-Leduc de la forme qu'il a adoptée, j'y trouve cet avantage, que les théories s'y produisent à l'occasion d'observations pratiques. Lorsqu'il sera arrivé au terme de sa tâche, il est possible qu'il soit conduit à embrasser tout son sujet dans une vue d'ensemble et à nous donner le résumé de cette masse d'enseignements particuliers dans une espèce d'épilogue, qui serait alors comme la déduction logique de l'ouvrage entier. Le prince de Ligne raconte qu'à sa première campagne il fut détaché avec son régiment pour faire des fascines. Tous ses officiers raisonnaient comme lui fortification à merveille; malheureusement, pas un ne savait comment se fait une fascine, et, sans un vieux sergent qui le leur enseigna. Dieu sait comment ils s'en seraient tirés. M. Viollel-Leduc ne veut pas que ses lecteurs ignorent comment se fait une fascine et ne croit pas ([ue la connaissajico de ce délai! empêche de savoir la fortification.

Accoutumé à des observations positives, M. Viollet-Leduc ne s'est guère préoccupé des théories que les poètes énidits ou que les archéologues à imagiiiutioii ont inventées dans leurs cabinets. Nous ne sommes plus d'ailleurs au temps où M, Boisserée', réclamant, dans un beau mouvement de patriotisme, l'invention de l'architecture gothique pour l'Allemagne, imprimait sérieusement que l'idée des hautes voûtes ogivales avait été suggérée aux maîtres de pierres par l'aspect des allées de sapins aux branches entre-croisées dans les vieilles forêts de la Germanie. Ces fantaisies sont abandonnées aujourd'hui, mais des opinions autorisées continuent à rattacher uniquement à l'invention de l'ogive la transformation opérée dans l'architecture vers la fin du xiii^ siècle. Probablement, l'article Ogive à\x Dictionnaire nous fera connaître précisément l'opinion de l'auteur sur ce point, mais dès à présent l'article .1/chitecture nous la fait pressentir. M. Viollet-Leduc nous montre la marche incessante de l'art et la suite naturelle de ses progrès; on n'y voit point de révolutions brusques et violentes.

En tout pays, l'art de bâtir est l'expression des besoins particuliers au climat sous lequel il se développe'^. Il se modifie suivant la nature des matériaux dont il dispose, surtout selon le degré de civilisation du peuple qui le pratique, mais partout l'origine de l'art est aussi obscure que celle des langues; et, de même qu'il n'y a pas de langue dans laquelle on ne

découvre les traces d'un idiome préexistant, les monuments les plus anciens conservent longtemps la tradition de formes appartenant à une civilisation antérieure. On enseigne dans les écoles que les temples doriques ont été bâtis en imitation des anciennes cabanes de bois, habitations des premiers Hellènes. Cela me parait aussi ingénieux que les voiUes des forêts germaniques, mais il n'en est pas moins vrai qu'en construisant les temples doriques on a imité et perfectionné quelque chose qui existait auparavant.

Que si l'on arrive à une époque où les recherches peuvent s'appuyer sur des données historiques, l'in- Huence d'un art antique sur un art relativement moderne devient tout à fait évidente, et pour apprécier ce dernier il faudra tenir grand compte de son point de départ. Notre architecture française procède de l'architecture romaine. M. VioUet-f^educ rejn arque avec beaucoup de justesse qu'à l'époque où commença la société du moyen âge elle n'avait pour bâtir d'autres modèles (jue ceux (jue les Romains avaient laissés, mais qu'elle était pauvre, ignorante, et qu'elle avait déjà perdu en partie la tradition des procédés matériels des constructions antiques. Les monuments romains demeuraient encore debout, mais ils semblaient défier l'industrie des barbares qui venaient de les conquérir.

C.harlemagne essaya une restauration de la société. A la vérité, il parvint à reconstituei* une administra-

lion copiée sur celle du Bas-Krnplrc, maïs il ne put faire de ses barbares des artistes ou des savants. Il eut une cour et des fonctionnaires tels quels, mais pour se procurer des architectes et des professeurs, il fut réduit à les demander d'un côté à Ravenne, où survivait encore un débris de la civilisation romaine, et d'un autre côté à l'Orient, où commençait une civilisation nouvelle, mais fortement empreinte ellemême des traditions romaines que les Arabes avaient soigneusement recueillies. Ces tentatives pour ressusciter l'art, qui sont attestées dans notre pays par quelques monuments encore existants, furent abandonnées à la mort du grand empereur. Un flot nouveau de barbarie survint, qui acheva de détruire ce qui restait de souvenirs antiques.

Les couvents' rassemblèrent quelques débris de ce grand naufrage et les gardèrent précieusement. C'est à la faible lueur entretenue dans les cloîtres que devait se rallumer le flambeau de la civilisation. M. Viollet-Leduc nous montre l'ordre de Saint-Benoît, et particulièrement le monastère de Cluny, comme un centre où s'enreo-istraient toutes les découvertes utiles, d'où partaient incessamment des missionnaires zélés pour les répandre dans le monde chrétien. Tout ce qui se savait en Europe, on l'apprenait à Cluny : tout ce que savait Cluny était aussitôt transmis aux monastères de sa filiation. I^ors- (ju'un religieux partait du chef-lieu de l'ordre pour réformer une de ses dépendances, il apportait, avec

des règles (ie discipline, des plans et des méthodes pour bàtlr. Tout en rendant pleine justice à Tln- Huence civilisatrice des monastères, M. Viollet-Leduc fait remarquer les conséquences fatales qu'à la longue elle pouvait avoir sur les arts. Associés à des idées religieuses et transmis comme des préceptes de fol, les enseignements des monastères devaient être contraires à toute invention et à tout perfectionnement. C'est à une cause semblable qu'il faut attribuer la durée et l'absence de progrès, en un mot le caractère hiératîf/tie particulier aux arts de l'Egypte.

Il y a, ce me semble, dans cet aperçu de M. Viollet-Leduc, un grand fond de vérité, mais peut-être aussi quelque exagération. Au commencement du XI® siècle, époque où l'auteur regarde l'enseignement des ordres monastiques comme encore à peu près exclusif, on trouve pourtant dans les édifices une assez grande variété de formes et de dispositions pour fali'e douter qu'il existât des règles générales, ou que ces règles fussent absolues. En France, du moins, on remarque alors un grand nombre de tentatives d'innovation, et même une certaine disposition à la singularité, (jue je suis tenté d'attribuer à un sentiment de rivalité entre les dilîérents ordres monastiques cherchant à se surpasser par l'originalité de leurs constructions. Si l'on aperçoit une tendance bien réelle aux fwnri/s et à l'uniformité d;ins l'art, c'est surtout à la réforme de (Mairvaux qu'elle

peut être reprochée; mais lorsque cette communauté parvint à l'apogée de sa gloire l'art était déjà libre et ne relevait plus des cloîtres. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître avec M. Viollet-Leduc ([ue les premiers progrès de l'architecture du moyen âge en France coïncident avec les commencements de l'émancipation des communes. C'est alors que les talents individuels prennent leur essor : la liberté, l'émulation amènent des perfectionnements continuels.

Dans les cloîtres, le sentiment de nationalité avait été absorbé au profit de l'esprit de coterie religieuse. Le plan d'un édifice du Midi s'importait sans changement dans le Nord : il était adopté comme propre à la communauté répandue sur toute l'Europe. Remise aux mains des laïques, l'architecture ne tarda pas à se modifier en styles particuliers partout où existaient des nationalités distinctes, (^est ainsi qu'en France, à la fin du xi" siècle et au commencement du xii", on observe dans chacune de nos provinces une architecture caractéristique, implantée ou née sur le sol, s'y développant avec plus ou moins de succès dans son activité particulière. Jusqu'à présent, on n'a guère vu dans l'architecture des xi® ou XII* siècles (dans l'architecture romane, pour me servir de l'expression la plus usuelle) que des caractères généraux. Ses dispositions ont été décrites et en quelque sorte réglées comme si elles eussent été communes à toute la France. M. Viollet-fjeduc a

trop bien étudié nos monuments pour n'avoir pas reconnu (|ue ces dispositions changent selon les centres de civilisation ou de nationalité. Il marque avec précision les différents styles provinciaux contemporains; U trace et définit leurs limites, il fait mieux, il montre avec beaucoup de sagacité les causes qui les ont produits et leur ont donné leur caractère. Ici s'applique cette remarque que nous faisions tout à l'heure sur l'influence persistante de tout art ancien sur l'art qui lui succède. Les provinces au sud de la Loire reproduisent avec plus d'exactitude que les autres les formes des monuments romains, parce qu'elles en gardaient encore d'admirables modèles. Dans la vallée du Rhin, les imitations des édifices de Ravenne, déjà tentées sous Charlemagne, reparaissent plus heureuses et plus grandioses. Dans le Périgord, des négociants vénitiens introduisent un type de leur pays qui s'y naturalise, mais en se modifiant bientôt. Je n'essayerai pas de suivre M. Viollet-Leduc dans les détails de ce grand mouvement de l'art; je dois citer pourtant une observation qui m'a frappé par sa justesse. Les motifs de décoration d'une origine évidemment orientale sont fréquents dans les monuments de la Normandie. Faute de pouvoir les attribuera un souvenir des croisades, car ils se montrent dès le commencement du XI® siècle, on en fait honneur aux pèlerins d'outre-mer; mais jusqu'à présent personne n'a pu dire dans quels édifices ils les avaient décou-

verts. L'explication du Dictionnaire a réveillé aussitôt chez moi un grand nombre de souvenirs qui la confirment. Selon M. Viollet-Leduc, ces motifs d'ornementation, si fréijuents dans les contrées sans communications immédiates avec l'Orient, seraient empruntés aux étoll'es historiées, fabriquées dans le Levant et alors répandues dans toute l'Europe. Que l'on compare les anciens vêtements sacerdotaux conservés encore dans plusieurs églises, ou bien les étolï'es brodées qui enveloppent des reliques avec les ornements peints ou sculptés de la Normandie, il sera impossible de méconnaître leur singulière ressemblance. Ces étoffes tissées en Orient offrirent longtemps à nos artistes du Nord des modèles nombreux et variés. Il leur était, on le sent, beaucoup plus facile de s'en inspirer que de deviner une ornementation nouvelle dans les descriptions, voire dans les dessins des pèlerins revenus de la terre sainte.

Tandis que llorissaient* séparément dans nos provinces plusieurs écoles déjà célèbres, une révolution politique se préparait, qui devait bientôt en amener une dans les arts. L'autorité royale s'étendait et se consolidait, et avec elle croissait le goût du beau et du grand qui, de la cour, se répandait dans toute la nation. Nous partageons entièrement l'opinion de M. Viollet-Leduc sur l'influence extraordinaire exercée par les rois de France. Protéger les lettres et les arts fut pour eux une maxime de gouvernement fidèlement observée pendant plusieurs

* Le texte du Moniteur portait : /leurissaient.

siècles. Leur séjour devint un centre de réunion pour les hommes distingués dans toutes les professions, et il n'est pas surprenant que le plus remarquable développement de l'architecture se soit manifesté d'abord sur le domaine royal.

La faveur de princes éclairés, le mouvement intellectuel excité par une centralisation croissante, le concours d'artistes éminents qu'attiraient le luxe et les encouragements d'une cour et d'un public d'élite, enfin la liberté et la sécurité mieux alï'ermies* autour du trône que partout ailleurs auraient sulfi peut-être pour produire de grandes choses. Quelques circonstances favorisèrent encore les progrès de l'architecture dans les terres qui formaient l'apanage des rois de France. Au xi" siècle et pendant une partie du xii'', les constructions qu'on y avait élevées en fort grand nombre y avaient été exécutées beaucoup plus maladroitement que dans le reste du royaume. Dépourvu des grands modèles antiques, fréquents au sud de la Loire, le domaine royal, du moins sous le rapport de la construction proprement dite, était demeuré dans une sorte d'infériorité. En Auvergne, on avait trouvé tout d'abord une méthode ingénieuse pour oontrebutter les larges voûtes en berceau des nefs centrales, au moyen de demi-voûtes couvrant les collatéraux. En même temps, dans le Périgord et dans une partie de la Saintonge, un système de coupoles avait prévalu, qui offrait aux édifices une couverture solide et durable. Dans la vallée du Khin

* Le lexle «lu Moniteur poi-lail : p/its grandes.

et en Provence, des matériaux très résistants, des murs énormes appareillés avec une précision presque romaine n'avaient pas encore laissé voir le vice des voûtes en berceau*. Cependant, sur les bords de la Seine et de la Marne, les architectes, moins favorisés par la nature des matériaux et par le climat, en étaient restés aux grossières imitations des constructions romaines et commençaient à en observer les inconvénients. Ici, des voûtes mal contrebuttées** renversaient les murs sur lesquels on les avait élevées ; là, des couvertures en charpente construites à grands frais s'enflammaient et entraînaient la destruction*** des édifices. On ne voyait que des ruines nouvelles. Telle était la situation des choses dans le domaine royal, et la population naissante, éprise de l'amour du luxe et passionnée pour la nouveauté, demandait à l'art des édifices vastes, aérés, solidement couverts, n'ayant, en un mot, aucun des défauts que l'expérience avait démontrés. En France, il est rare qu'un appel fait au talent ne soit pas entendu : le style gothique répondit au vœu général.

* Le texte du Moniteur portait : en plein cintre. ** Le texte du Moniteur portuit : « grande poussée. *** Le texte du Moniteur portuit : la ruine.

Le Moniteur unà'ersel, mercredi 3 janvier 1855*. Dictionnaire raisonné de l' Architecture française du XI" au XVI'> siècle, par M. VioIIet-I.ediic. l*"^ volume; chez Bance, éditeur.

M. Viollet-I^educ entrera probablement dans plus de détails sur les origines de l'architecture gothique'. 11 se borne, dans l'article que nous analysons, à constater sa première apparition sur le domaine royal et ses développements vraiment prodigieux sur cette terre privilégiée. Si l'on étudie aujourd'hui le style gothique, on est tout d'abord frappé du sens profond qui a présidé à toutes ses dispositions. Tout y est logique, fortement raisonné, et l'on serait tenté de croire que sa théorie a été inventée et calculée dès avant toute expérience. Le problème qui préoccupait les artistes à la fin du XII* siècle peut être formulé ainsi : Couvrir la plus vaste surface possible avec le plus petit cube de matériau.r possible; élever des masses énormes à la plus grande hauteur avec des points d'appui les plus légers possible. Des voiUcs minces, mais portées sur des nervures solides** ([ui, en se ci'oisant, répartissent la poussée sur des points calculés, où est ménagée une résistance suflisante au moyen d'arcs-boutants rendus inflexibles par un poids déterminé; tels sont les procédés pratiques ([ui ont résolu ce grand pro-

* p. 9 et lO; l'arlicte est signe P. Mi^rimée. ** Le lexle du Moniteur |ioi'luil : encadrées de nervures sulides.

blême d'une manière complète. Ce qu'on ne peut trop admirer dans ce système, c'est que tout s'y enchaîne* par une sorte de nécessité, et que les formes et la décoration même semblent une conséquence de la construction. Pas un détail qui soit inutile, pas un membre utile qui ne devienne un motif heureux pour l'art. Ces longues et sveltes colonnes qui forment en se groupant des piliers solides sont appelées, en quelque sorte, par les nervures des voûtes qui viennent s'y reposer. Ces pinacles, dont les pointes dentelées signalent de loin les grands édifices, ce sont les poids dont il faut charger les piliers qui résistent à la poussée des voûtes. Cette poussée se trouvant répartie sur un petit nombre de points déterminés, on a pu percer les murailles de baies immenses, car le verre dans un édifice gothique remplace les murailles.

En observant dans toute l'ordonnance les combinaisons les plus ingénieuses, on est tout près de conclure avec M. VioUet-Leduc que l'architecture gothique est le fruit du calcul et du raisonnement. D'un autre côté cependant, si, de cette analyse idéale, on passe à l'examen sur place des monuments de la première époque gothique, on remarquera presque toujours les traces d'essais malheureux, de réparations exécutées pendant la construction même, enfin une sorte de tâtonnement et d'indécision dans l'œuvre. Les architectes se sont-ils trompés dans

* Le texte du Moniteur portuit : tout s'encbaine.

leurs calculs, ou l'expérience a-t-elle introduit graduellement des perfectionnements dont on a fait ensuite un corps de doctrine? Pour moi, je pencherais, je l'avoue, pour cette seconde hypothèse, en observant que tous les membres de l'architecture gothique existent, soit dans leur complet développement, soit à l'état de rudiments, dans le style qui l'a précédée. L'arc en ogive, les voûtes divisées en nervures et qui répartissent leurs poussées sur quatre points déterminés, les colonnes en faisceaux, les arcs-boutants eux-mêmes sont connus dans les monuments de l'époque romane. Il est vrai qu'on n'avait pas encore compris toutes les qualités de résistance qu'offre l'arc ogival ; les nervures n'avaient encore servi qu'à porter des voûtes de médiocre dimension : les colonnes groupées, encore grosses et trapues, ne faisaient qu'accuser la lourdeur inutile des piliers; les arcs-boutants enfin étaient plutôt un palliatif ([u'un moyen avoué par l'art. Le mérite des architectes du xiii" siècle serait surtout, à mon sentiment, d'avoir deviné tout le parti ([u'ils pouvaient tirer de ces dispositions, d'en avoir [)énétré les qualités essentielles et de les avoir appliquées à toutes leurs conséquences. Eu résumé, si mon opinion sur l'origine de l'architecture gothi<[ue diflere de celle de M. Viollet- Leduc, ce serait sur un point seulement. J'estime qu'elle a combiné et perfectionné des dispositions déjà connues ; M. Viollet-Leduc sembh; croire qu'elle les a créées. Je suis prêt à reconnaître cpiil y a des

perfectionnements qui ressemblent fort à des créations.

L'auteur du Dictionnaire remarque judicieusement que l'architecture gothique, destinée à satisfaire aux besoins de la société du moyen âge, diffère des principes de l'architecture romane aussi complètement que nos mœurs diffèrent de celles des anciens. Il est impossible de juger les deux arts si l'on demeure au même point de vue. Une des grandes critiques formulées contre le moyen âge par un archéologue éminent, M. Quatremère de Quincy', c'est que ses monuments manquent de proportions. Il définit les proportions : « Les rapports de grandeur fixes et nécessaires existant entre les membres d'un même édifice et l'ensemble de cet édifice. » Ainsi, étant donné le diamètre d'une colonne, le chapiteau doit être dans un rapport de grandeur déterminé avec ce diamètre. Toutes les parties du monument, en un mot, doivent se mesurer les unes par les autres. Voilà ce qu'enseignent Vitruve et l'école classique, et ce que l'étude des monuments de l'antiquité ne parait confirmer que jusqu'à un certain point. Si j'ose exprimer ici* toute ma pensée, une disposition qui permet de mesurer le tout par une de ses parties, et les parties par le tout, peut avoir son mérite, mais elle ressemble un peu à une convention arbitraire. Pourtant c'est un précepte sacré, et les professeurs vous avertissent de ne pas confondre la règle des proportions

* Ici n'était pas dans le texte du Moniteur.

avec ce cjue le vulgaire appelle proportion, qui n'est que le rapport naturel indiqué par le simple bon sens comme devant exister entre le tout et ses parties. Ainsi, dans un édifice médiocre, les ignorants, voyant une porte trop haute et trop large, trouveront qu'elle n'est pas en proportion. — C'est un jugement instinctif, diront les savants; le vrai défaut de cette porte, c'est qu'elle n'est pas mesurable par le diamètre de la colonne à côté. — On arrive par la règle des proportions à des résultats fort extraordinaires. J'entre pour la première fois dans l'église de Saint-Pierre à Rome, et je suis médiocrement frappé de sa grandeur. Mon cicérone me dit que quatorze voitures passeraient de front sous un de ses arcs; je n'en veux rien croire : il faut un mètre et le calcul d'un ([uart d'heure pour me convaincre, fia belle chose que de tromper ainsi les gens! Mais pourquoi faire un édifice colossal s'il ne doit point paraître tel?

Si le but de l'art est de plaire aux yeux en satisfaisant la raison, esl-il certain qu'on ne puisse pas y atteindre en observatit simplement cette proportion comprise du vulgaire, et sans s'inquiéter des rapports exacts de mesures exigées par la science, que l'œil ne saisit pas toujours, et ([ui, à vrai dire, se jugent surtout sur un plan lorsqu'on a le compas à la main? M. Viollet-Leduc déclare hardiment ([ue, faute de ces proportions conventionnelles, les \v\onuments golhi<[ues n'en sont pas moins admirables;

bien plus , il loue les architectes du moyen âge d'avoir suivi un système tout opposé, en s'appliquant à rendre facilement appréciable la grandeur réelle de leurs édifices. Ils ont eu soin, en effet, de présenter :iux spectateurs un moyen prompt de mesurer, une espèce de base réelle dont l'œil comprend tout de suite la dimension, et qui sert comme à' échelle pour les autres grandeurs. Or, l'œil ne pouvant compter rapidement au delà de certaines limites, l'imagination y supplée, mais en exagérant, selon sa coutume : en sorte que beaucoup d'édifices gothiques paraissent plus grands qu'ils ne sont en réalité, résultat qui vaut mieux, je crois, que la mystification de Saint-Pierre. V échelle que les maîtres du moyen âge paraissent avoir préférée, c'est la moyenne de la stature humaine, et non sans raison, car cette mesure est une de celles que l'œil juge le plus vite. On accusera peut-être M. Viollet-I^educ de se laisser entraîner un peu loin par son admiration pour le style gothique, lorsqu'il cherche à retrouver cette échelle, non seulement dans l'ensemble d'un monument, mais jusque dans les parties constitutives de son ordonnance. Il est assurément indubitable qu'on se fait à la simple vue une idée plus exacte de la grosseur d'un pilier gothique composé d'un faisceau de colonnettes (dont chacune n'a qu'un diamètre médiocre, c'est-à-dire facilement appréciable) que de la grosseur d'une colonne du Parthénon. Tout étant colossal dans le temple grec', il n'y

a .luciuie de ses parties qui puisse servir d'échelle pour indiquer la grandeur des autres. Mais M. Viollet-Leduc a-t-il bien raison de citer la cathédrale de Kcinis et ses piliers pour les opposer aux édifices de l'antiquité? Pour moi, les piliers de Reims seraient plutôt des anomalies dans le système gothique, car leurs colonnes me semblent d'une dimension colossale, et, ne pouvant comprendre la grosseur des colonnes, je ne comprends pas davantage celle du pilier. Je me hâte d'ajouter (jue, dans la même église, le spectateur trouvera facilement d'autres mesures à sa portée qui l'avertiront de la grandeur de l'œuvre. Mais, à dire la vérité, je crois ([u'il sullit souvent de fort peu de chose pour obtenir ce résultat. Vous dessinez dans le désert un colosse égyptien; rien n'indiquera sa grandeur à ceux <[ui verront votre croquis. Vienne un Arabe qui ^e perche sur l'oi-eille de la statue, à l'instant elle devient colossale. Dans un monument, une simple moului'o convenablement placée pour attirer l'attention et èti'c mesurée, répétée ensuite dans une autre partie de l'édifice, sert aussitôt d'échelle pour mesurer tout le reste.

Les arcliitccles du moyen âge ont excellé dans la disposition habile de ces moyens de faire apprécier ou même exagéier les grandeurs, et personne plus que moi n'est disposé à leur rendre pleine justice. Je suis même tellement convaincu de la nécessité de donner une échelle à toute construction (jue je ne puis admettre sur ce |)oint un oubli de la paît dos archi-

tectes grecs. Nous voyons aujourd'hui leurs monuments vides et ruinés, dépouillés de leurs peintures et de leurs accessoires indispensables. Si nous pouvions les voir dans leur état primitif, nous trouverions sans doute que leurs architectes ne leur ont pas donné des dimensions colossales sans s'assurer qu'on ne s'y méprendrait pas. Observons qu'un objet meuble peut fournir une mesure aussi fidèle qu'une partie de la construction. Les boucliers, par exemple, suspendus aux parois d'un temple, ne donnaient-ils pas l'idée du rapport de la stature humaine avec la hauteur de ces parois?

Mais pourquoi justifier les Grecs? M. Viollet-Leduc a trop de goût pour ne pas admirer leurs ouvrages. Revenons à l'architecture gothique. Rien de plus extraordinaire que la rapidité avec laquelle le style nouveau se répandit en quelques années dans le nord de la France. D'immenses constructions s'élevèrent de toutes parts comme par enchantement, et cela au milieu des progrès incessants de l'nrt, qui, à chaque essai, semblait prendre des forces nouvelles. Aujourd'hui on a peine à s'expliquer par quelles ressources on a pu bâtir tant d'édifices gigantesques, tous ornés avec un luxe admirable. La plupart de nos cathédrales gothiques ont été construites dans l'espace d'un demi-siècle, tandis qu'autour d'elles s'élevaient des abbayes, des églises paroissiales, des châteaux, des hospices, des hôtels de

ville. Ni la guerre ni les calamités publiques n'arrêtèrent cet immense élan, et l'imagination est effrayée lorsqu'on essaye de supputer la dépense représentée par cette espèce de fièvre architecturale.

La variété des styles, si tranchée pendant la période romane, peut s'observer encore pendant la période gothique ; mais déjà les différences d'école s'affaiblissent, et l'on remarque dans l'art une tendance à se régler par des principes généraux. L'Ilede-France, la Normandie, l'Anjou, la Champagne, la Bourgogne offrent chacune dans leurs monuments des caractères particuliers et distinctifs, mais pourtant on y observe une unité de système, et ce n'est «[ue par des détails secondaires que les styles provinciaux sont désormais reconnaissables. A ce grand mouvement, la France méridionale ne prend qu'une très-faible part. Sa prospérité commençait à décliner, et l'ascendant des populations du Nord était devenu prépondérant. Ntms avons déjà dit que l'architecture dans le sud du royaume avait atteint, au xii'' siècle, une supériorité relative. Les contrées d'outre-Loire, couvertes de grands édifices, n'éprouvaient pas les besoins qui avaient stimulé l'activité des habitants du domaine royal. Enfin, les idées de réforme religieuse qui fermentaient dans le Midi et l'invasion ([ui allait y poursuivre l'hérésie naissante devaient arrêter les progrès. L'architecture du Midi perd au xii® siècle son caractère national, et lescons-

tructions en général assez médiocres qui s'élèvent à partir de cette époque sont des importations étrangères et, en quelque sorte, des témoignages de conquête.

Les progrès de l'architecture avaient déterminé un mouvement analogue dans les autres arts du dessin, moins marqué toutefois dans la peinture que dans la sculpture. Tandis que les peintres conservent avec ténacité les traditions de l'art byzantin , les sculpteurs abandonnent les formes hiératiques de leurs devanciers pour s'attacher à une imitation plus exacte de la nature. Non seulement la statuaire s'assouplit et élargit son domaine, mais l'ornementation même trouve dans le règne végétal les motifs qu'elle avait cherchés jusqu'alors dans des arabesques convenues et consacrées.

Très rapidement la sculpture arrive à une perfection d'imitation qu'elle ne pourra dépasser; mais il semble que, par une loi fatale, l'habileté matérielle de l'exécution chez les artistes précipite la décadence de l'art.

D'abord les imagiers, contenus sous la direction des architectes , avaient traduit en quelque sorte leurs inspirations sur la pierre et le bois. Les feuilles qu'ils groupaient pour former des chapiteaux ou des rinceaux, largement travaillées, respectaient le galbe tracé par la main du maître de l'œuvre. Peu à peu, les sculpteurs devinrent plus indépendants; ils voulurent briller seuls. Au lieu de se

préoccuper de l'harmonie générale, ils s'appliquèrent à quelques détails où pouvait briller leur adresse; aux larges feuilles d'un elï'et si pittoresque, en usage au xiii® siècle, on vit succéder des végétaux aux formes grêles et mesquines, et, en apparence, rebelles à la sculpture. Mais le mérite de la difficulté vaincue commençait à l'emporter sur tous les autres, et l'on avait honte de la noble simplicité d'autrefois. La recherche devait partout remplacer le génie.

M. Viollet-Leduc a parfaitement deviné et caractérisé les premiers symptômes de la décadence, malheureusement bien rapprochés de l'époque la plus brillante de notre architecture. L'art du xni" siècle était intimement uni à la science; dès le xiv", ils commencent à se séparer. Devenus habiles constructeurs, les architectes voulurent renchérir sur leurs devanciers. Pénétrés de leur doctrine, ils crurent les surpasser en poussant à leurs dernières conséquences les principes qu'ils en avaient reçus. Le goût ex(juis des maîtres du xm® siècle les avait préservés de toute exagération : les maîtres du xiv" siècle s'y livrèrent avec sécurité, persuadés que leur science ne pouvait les tromper et qu'elle était un guide plus sur que leur instinct d'artiste. De là la roideur mathématique des monuments de cette époque, le mépris pour l'elTet pittores([ue et l'amour des combinaisons compliquées pour arriver à de futiles l'ésultats. Nous venons de dire que la disposition des nervures des voûtes avait amené celle des

colonnes en faisceaux pour les piliers, et nous en avons montré les heureux effets. Partant du même principe, on imagina que la plus petite moulure de la nervure devait se continuer sur le pilier, qui devint alors une espèce de prisme bizarre , hérissé d'arêtes, dont l'œil saisit avec peine l'agencement. Nous citons un détail entre mille. Le même esprit de raffinement s'appliqua à toutes les parties de l'ordonnance, et bientùt les dispositions magistrales s'altérèrent au milieu de ces perfectionnements indiscrets.

Au XV® siècle, on en était venu à se faire un mérite de déguiser la construction réelle, de* tromper le spectateur par mille artifices, de* contraindre la pierre à prendre les formes du bois ou du métal. Dès lors les grandes écoles ont disparu. Il n'y a plus que des maîtres isolés rivalisant d'extravagance, fiassée déjà des tours de force de l'art gothique aux abois, la cour de France se trouve tout à coup (aux premières guerres d'Italie) en présence de l'art romain restauré sous le climat où il avait fleuri autrefois. Cet art nouveau, ou qui semble tel, est aussitôt adopté, d'abord avec une prudente intelligence. On lui emprunte ce qui peut se transplanter, ce qui convient au ciel et aux mœurs de notre pays; mais, après quelques années, cette imitation raisonnable ne suffit plus. On prétend être plus Romain que les Ita-

* Le texte du Moniteur portait : à tromper... à contraindre.

liens eux-mêmes, et, dès lors, il n'y a plus d'art national parmi nous.

Nous avons suivi M. VioUet-Leduc dans ce rapide exposé des progrès et de la décadence de l'architecture pendant le moyen âge. Résumons d'après lui ses phases principales. Les premiers pas hors de la barbarie sont guidés par des traditions obscurcies ou par des exemples anciens d'une imitation trop ditljcile pour les ressources qu'on possède. Pendant longtemps les progrès ne sont que des essais timides poui- reproduire un type ancien qui fait autorité. Ces tentatives sont condamnées à demeurer stériles, parce qu'elles sont isolées, jusqu'au moment où il se forme un centre qui attire à lui les talents dispersés et les met, pour ainsi dire, aux prises les uns avec les autres. Tous les elîortsnléjà faits, tous les petits succès partiels, les découvertes pratiques, les méditations de la science, les ressources matérielles se réunissent dans un dépAt commun. Alors le raisonnement succède à l'imitation servile. On invente au lieu de copier. On ose critiquer l'œuvre de ses devanciers, en signaler les défauts, pour y chercher des remèdes, et l'art, ayant aperçu son but, y tend d'un pas ferme et rapide. Dès que ce but est atteint, une activité iifimense excitée par de prodigieux succès cherche un perfectionnement devenu peut-être impossible. On exagère d'abord toutes les qualités ([u'on a remarcjuées dans l'art nouveau; puis les faux ornements dont on le surcharge l'accablent et le

lettres >!<■ Mèrimi'i; lii

dénaturent. Le but et le moyen se confondent, et, au lieu de chefs-d'œuvre, on ne produit plus que des merveilles : c'est ce dont on se lasse le plus vite.

Si je me suis arrêté si longuement sur un seul des articles du Dictionnaire, c'est qu'à mon avis il peut faire connaître la méthode critique qui doit présider à tout l'ouvrage. La partie la plus considérable du volume déjà publié est d'ailleurs consacrée à des recherches techniques dans lesquelles il nous eût été dilficile de suivre l'auteur. Les architectes et les archéologues y trouveront une instruction solide et un grand nombre d'observations neuves et intéressantés. M. Viollet-Leduc a voulu écrire pour tout le monde et, sous sa plume, la science se dépouille de ses obscurités et de ses mystères. Toujours clair et précis, il sait rattacher les détails les plus pratiques à des considérations générales qui en montrent l'importance. Bien différent de quelques antiquaires dont l'admiration n'appartient qu'à ce qui est rare, il cherche avant tout le beau et l'utile. Chez M. Viollet-I^educ la curiosité de l'archéologue n'offusque jamais le goût de l'artiste, et son amour pour le moyen âge est toujours raisonné et raisonnable.

Le Monilenr universel, vendredi .'JO mai 1856*. Diclionntiire raisonné de F Architecture française du XI" au XVI*' siècle, par M. Viollet-Leduc. Tome H ; Bance, éditeur.

M. Viollet-Leduc poursuit rapidement la grande tâche qu'il a entreprise. U y a quelques mois, nous rendions compte du premier volume de son Dictionnaire raisonné de l' Architecture; le second volume est terminé et de tout point di^ne du précédent. Même exactitude pour observer, môme précision poui- décrire, même logique poui- tirer des conclusions générales d'une masse de faits particuliers. A voir le nombre de charmantes illustrations qui enrichissent le premier volume', on aurait pu craindre que l'auteur n'eût épuisé son portefeuille et qu'il ne lui restât plus de matériaux pour illustrer un nouveau texte. Il n'en est rien, et le second volume ne le cède au premiei- ni pour la variété ni pour l'exécution des vignettes. La gravure sur bois, qui conserve la louche et pour ainsi dire la main du dessinateur, oiVrait à un artiste aussi habile que M. Viollet-[-,educ des lessources précieuses qu'il a mises en œuvre avec tout le talent qu'on lui connaît. Ses dessins sont non seulement des i-eprésentations fidèles des objets (ju'il ilécril, mais encore ils en sont des explicati«>ns claires et complètes, où l'archéologue el

* P .".S'.l :/t(i, l';irli<l<' csl sijj;iié I». .M.Tiiiiée.

le constructeur peuvent trouver la solution de tous leurs doutes. Le système de plan cavalier, adopté pour un assez grand nombre de ces vignettes, et qui consiste à présenter les objets sous un angle visuel tel que serait celui d'un observateur placé sur un point très élevé, réunit les avantages d'un plan géomélral et d'une élévation. On pénètre ainsi dans l'intérieur d'un édifice, on embrasse ses dispositions d'un coup d'oeil, et l'on peut même en apprécier l'elîet pittoresque. Sans doute cette méthode est fondée sur une convention, car il n'y a guère que les aéronautes qui aient la réalité de vues semblables, mais celte convention est, après tout, beaucoup plus admissible que celle de Yélévation géométrale, et, d'ailleurs, infiniment plus commode. Par l'élégance de son crayon, M. Viollet-Leduc est parvenu à lui donner de la vraisemblance.

Dans notre examen des premières livraisons de l'ouvrage, nous avons indiqué le but et les tendances de l'auteur. Quelques critiques lui ont reproché une admiration trop exclusive pour le xin® siècle et une partialité avouée pour un art qui a sans doute jeté un vif éclat, mais qui a fait son tempe et ne peut renaître aujourd'hui. — L'architecture gothique, diton, a satisfait, et de la manière la plus heureuse, nous en convenons, aux besoins du xin* siècle; mais nous sommes au xix°, et nous avons d'autres besoins. Reproduire à présent cette architecture, n'est-ce pas vouloir rétrograder? Si l'on a blâmé, non sans

raison, riinltation en France d'un arl cré«^ par les Grecs et les Romains, ne doit-on pas condamner de même, et pour le même motif, l'imitation actuelle des contemporains de saint Louis, <jyi n'avaient ni chemins de fer ni bateaux à vapeur, et qui n'avaient pas lu M. de Voltaire? lia France d'aujourd'hui ne ressemble pas plus, grâce à Dieu, à celle de saint Louis ([u'à l'Athènes de Périclès ou à la Rome des C.ésars : nous n'avons donc pas plus à faire des copies de la Sainte-Chapelle que des copies du Parthénon ou du théâtre de Marcellus.

Nous croyons ces reproches injustes; nous les avons déjà combattusL Le second volume de ^L Viollet-Leduc nous fournirait de nouveaux arguments pour y répondre. Assurément, la France moderne ne ressemble guère à la France du moyen âge; pourtant on conviendra qu'elle s'en rapproche plus que de la Rome anti([ue. La religion n'a pas changé en France, le climat non plus: les matériaux de construction sont encore les mêmes; seulement ils coûtent plus cher. A tout prendre, nous serions plus commodément logés dans un hôtel français du Mil'" siècle ([ue dans un palais d(; Lucullus. Nous concédons qu'il y a de meilleurs moyens de chauirage (|ue les immenses cheminées gothiques, mais on n'y mourrait pas de fi-oid comme dans une maison athénienne bâtie loin du soleil tle l'Attique.

Au fond, personne ne demande sérieusement une reproduction servilc de raichileclure du xm'" siècle.

et, malgré toute son admiration pour le style de cette époque, M. VioUet-Leduc n'en conseille nullement l'imitation irréfléchie. La condition de toute bonne architecture étant de s'accommoder aux lieux et aux temps', l'art doit se modifier à mesure que les besoins changent, à mesure que la société prend de nouvelles habitudes. Si les maîtres qui ont élevé les plus beaux monuments du moyen âge revenaient au monde aujourd'hui, ils se garderaient bien de faire exactement ce qu'ils ont fait autrefois. Ils se conformeraient aux exigences de la civilisation moderne; selon toute apparence, ils changeraient la disposition de leurs édifices , mais peut-être ne changeraient-ils pas pour cela de principes et de système. On ne saurait trop le répéter, l'art gothique ne consiste pas dans certaines formes qui frappent tout le monde, que les uns trouvent élégantes et les autres bizarres. Il n'a pas même pour condition indispensable l'emploi de l'ogive, bien que certains antiquaires aient inventé le mot o^wal pour le caractériser. Les archéologues ont trouvé dans les détails de la décoration d'un monument des indices pour en déterminer la date, et, en les signalant, ils ont un peu trop attiré l'attention des gens du monde sur des objets d'une importance secondaire. Il en est résulté qu'en général on n'examine guère que l'ornementation dans un édifice du moyen âge, et qu'on le juge selon qu'elle plaît ou qu'elle déplaît. Il est vrai qu'un certain nombre de motifs d'ornemen-

lalioii ont leur raison d'être, qui est une conséquence de la construction (par exemple les pinacles, dont l'ollice est de peser sur les contre-forts pour les mettre à même de résister à la pression des arcsboulants) ; mais le plus grand nombre est indépendant d'un système d'architecture. Cependant, s'il s'agit d'apprécier la façade d'une église, les uns admireront les figurines sculptées dans les voussures du portail, d'autres n'y verront que des marmousets ridicules; celui-ci se plaira à examiner les signes d'un zodiaque, celui-là trouvera que c'était une peine inutile de les tailler en pierre, lorsqu'on les trouve gravés dans un almanach pour un sou. En résumé, la décoration a été jugée bien ou mal, mais la construction, personne ne s'en est occupé*. C'est comme si l'on prononçait sur le mérite d'un livre d'après sa reliure.

Cette manière d'apprécier un art fondé sur le raisonnement est assurément déplorable; pourtant, comme elle n'exige que des connaissances très superficielles, elle s'est accréditée. 11 faut même reconnaitre que c'est par suite de la facilité avec la([uelle on peut acquérir l'habitude de préciser la date d'un monument par l'observation de (juelques-uns de ses détails que l'architecture du moyen âge a obtenu la vogue, beaucoup de gens trouvant commode de paraître savants à peu de frais. Les romanciers formés à l'école (le W'alter Scott se complurent d'abord à décrire de vieux édifices et à en évoquei- les souve-

nirs. Puis des personnes pieuses, qui voudraient voir renaître la foi naïve de nos pères, ont pris sous leur patronage tout ce qui leur en paraissait l'expression. Pour eux, tout ce qui s'est fait dans un temps de croyance est beau et plein d'un sens profond. Critiquer un de ces monstres sculptés par un imagier du XIII* siècle, c'est presque une impiété. Grâce à ces eflPorts réunis, le moyen âge a repris faveur. Maintenant une actrice veut avoir une alcôve en ogive, un banquier se bâtit un château avec des créneaux et des mâchicoulis. Toutes ces fantaisies plus ou moins innocentes et fort répandues à présent n'ont d'autre inconvénient que d'assimiler à une mode un art qui s'appuie sur des principes solides et éternels comme le bon sens'. Il est temps de lui accorder une attention plus sérieuse et dont il est digne.

Nous avons, dans un premier article, exposé ces principes, et chaque page du Dictionnaire de M. Viollet-Leduc en développe les applications. Il s'est attaché surtout à démontrer la souplesse de l'architecture gothique et les merveilleuses ressources qu'elle offre à l'imagination d'un artiste. Les moyens pratiques dont elle dispose, et que l'auteur a le premier exposés avec détail, sont simples et faciles. Il n'y a point de matériaux dont elle ne s'accommode 2, bien entendu en les employant chacun dans les conditions qui lui sont propres, c'est-à-dire les plus convenables pour la solidité. L'invention des voûtes à nervures croisées ayant résolu le problème de cou-

vrir le plus vaste espace possible avec le plus petit cube possible de matériaux, elle olîre pour l'économie des constructions de notables avantages. Enfin, elle rejette toutes les conventions qui entravent le talent et (jui parfois l'obligent à sacrifier la réalité à lapparence. C'est ainsi que la symétrie qui, dans l'architecture moderne, est trop souvent une loi tyrannique, sans être inconnue aux maîtres du xiii^ siècle, n'a jamais prévalu dans leurs œuvres sur la convenance et l'utilité. Tels furent les principes que suivirent les grands constructeurs du moyen âge, principes qui ne diffèrent peut-être pas beaucoup de ceux qu'ont mis en pratique les architectes illustres de l'antiquité. Ils pourraient sans doute produire encore des monuments utiles et beaux, sans qu'il fut nécessaire d'y sculpter des zodiaques ou des monstres fantastiques. Voilà ce que M. Viollet-Leduc se borne à dire et ce (ju'il soutient par de vives et bonnes raisons.

Bien qu'il s'appli([ue surtout à traiter les questions qui touchent à la pratique et à la théorie de l'art, il n'a pas négligé d'examiner les ([uestions purement historiques <|ui se présentaient à lui dans le courant de ses études. Nous l'avons vu déjà, dans le premier volume, signaler avec justesse l'influence puissante et féconde exercée pai- nos rois et leur cour sur le développement de l'architecture gothique. I^e second volume nous offrira une autre dissertation pleine d'intéièt sur les (causes (pii ont {)rod(iit le grand

mouvement de l'art qui, vers la fin du xii® siècle, se manifesta par l'érection simultanée de tant de cathédrales. L'activité prodigieuse, l'immense déploiement de ressources et de capitaux que la création des chemins de fer excite aujourd'hui peuvent seulement fournir un terme de comparaison à l'ardeur que nos grandes villes mirent, il y a sept siècles, à bâtir des églises. L'intérêt, l'amour du gain expliquent les efforts auxquels nous assistons. Jusqu'à présent, on n'a attribué qu'à la ferveur religieuse les gigantesques constructions du xn" et duxiii^ siècle. De vieilles chartes relatent que tel corps de métier a fourni tant de charretées de pierres pour Vœuvre d'une cathédrale ; que telle princesse a donné tant de livres de plomb pour la couverture d'une nef, et, làdessus, on a conclu, un peu légèrement peut-être, que tout s'est fait gratis, sans qu'il en coûtât rien que des prières pour les âmes généreuses. C'est une de ces explications qui ne contentent que les esprits superficiels; mais un architecte habitué, comme \L VioUet-Leduc, à des calculs exacts a dû pousser plus loin ses recherches. Nul doute que des travaux si prodigieux n'aient exigé des dépenses énormes et l'emploi de toutes les ressources que possédaient des populations animées d'un vif enthousiasme. Mais cet enthousiasme était-il uniquement religieux? C'est ce que ne croit pas M. Viollet-Leduc, et les considérations sur lesquelles il se fonde ont un caractère de vraisemblance qu'il nous parait difficile de méconnaître.

Remarquons d'abord qu'il n'est nullement (juestion de contester la vivacité du sentiment religieux chez nos aïeux du moyen âge; mais, supposé même ([ue ce sentiment fût chez eux exclusif de tout autre, resterait à rechercher pourquoi il s'est traduit au xm" siècle par l'érection de grandes églises dans les villes, ce (jui ne s'était pas fait au xi" siècle ni au commencement du xii®: en un mot, pourquoi, à une certaine époque, les constructions de monuments destinés au culte ont pris des proportions gigantesques dans les chefs-lieux de diocèse, tandis qu'auparavant la plupart des fondations pieuses avaient pour objet l'érection d'un monastère ou d'une chapelle.

Il est un fait que tout le monde a pu observer, c'est que le grand mouvement de l'architecture monastique s'est opéré dans la période romane, c'esl-à-dirc du xi" au xii® siècle. Nos belles cathédrales ont été bâties de 1140 à 1300. Pendant cet espace de temps, dans toutes nos grandes villes du Nord on éleva à la fois, et comme à l'envi, des cathédrales gothiques. Pourquoi la ferveur religieuse, à une certaine épo([ue, s'attachail-elle aux abbayes!' Pourquoi, à une autre époque, s'est-ellc manifestée par la fondation de cathédrales.'

On a vu, dans le premier volume du Dictinniunie de M. \'iollct-Leduc, ([ue, vers la fin du xii*" siècle, l'art jus([u'alors concentré ou absorbé dans les cloîtres en était sorti et s'était en (|uel<[ue sorte se-

ciilarisé. Entre les mains des ordres monastiques il n'avait fait que des progrès fort lents, car chaque monastère regardait la disposition architecturale du chef-lieu de son ordre comme une règle presque aussi simple que la règle religieuse transmise par son fondateur. Au contraire, les laïques, libres de telles entraves, purent faire des essais, s'instruire en comparant leur méthode, et de ces tentatives sortit enfin l'art gothi([ue.

Cette architecture devait, sans doute, se produire plutôt dans les villes que dans les campagnes, s'appliquer plutôt à des églises paroissiales ou cathédrales qu'aux abbayes fortement attachées à leurs traditions; mais, avec quelque admiration qu'elle ait été accueillie d'abord, il est évident que l'amour de l'art expliquerait encore moins que le sentiment religieux la grandeur et le nombre des édifices qui surgirent de toutes parts en quelques années. — Une révolution politique n'aurait-elle pas secondé une révolution de l'art? N'est-ce pas là qu'il faut chercher la solution du problème?

Nous voulons parler de l'émancipation des communes et du rôle important que les villes furent appelées à jouer vers la fin du xii" siècle. Dans la longue lutte où l'aristocratie féodale succomba devant la coalition de la royauté et du peuple, une partie du clergé séculier, et surtout les évéques, se rangèrent du côté où était la force et aussi la raison et la justice. Il y avait longtemps qu'une

rivalité existait entre le clergé séculier et le clergé régulier. Le pouvoir immense des chefs d'ordres portait une atteinte grave à celui des évêques. En elîet, non seulement un assez grand nombre de monastères, relevant directement du saint-siège, étaient soustraits à leur autorité, mais encore la plupart des autres s'y dérobaient de fait par la nature de leur constitution monastique. Les évéques, de même que les abbés, étaient des seigneurs féodau.v; mais les premiers, eii contact avec les populations urbaines, riches, éclairées, énergiques, avaient partagé et (juelquefols dirigé leurs aspirations vers un régime meilleur. En général, ils usaient de leur autorité avec douceur et dans l'intérêt de leurs diocèses. Aussi, lorsqu'ils tentèrent de s'emparer du droit de justice, cette usurpation, car c'en était une, avait été favorablement accueillie. ^L Beugnot', en signalant ce fait dans son savant travail sur les institutions de saint Louis, explique parfaitement pourquoi les habitants des villes se soumirent sans peine à porter leurs causes devant ce nouveau tribunal. Ils y trouvèrent des juges équitables, pleins de mansuétude, et un code calqué sur le dioit lomain, au lieu de l'arbitraire des cours féodales. Les masses reconnaissantes s'habituèrent à considérer leurs évêques comme des protecteurs naturels et comme les seuls représentants de leurs intérêts les plus chers.

Dès ([u'il y eut des communes, elles voulurent

prouver leur existence par quelque grande chose. On se tromperait fort à croire que les premiers et les plus vifs instincts d^ine société naissante sont de pourvoir à ses intérêts matériels, surtout à ceux qu'une civilisation avancée et que nos habitudes positives nous font considérer aujourd'hui comme indispensables. Les Athéniens, sortant de leurs murailles de bois, et retrouvant leur ville en cendre, après la bataille de Salamine, n'eurent rien de plus pressé que de construire un temple magnifique. Ils entourèrent à la hâte l'Acropole d'un mur grossier, mais ils bâtirent le Parthénon du marbre le plus beau et appelèrent les plus grands artistes pour le décorer. De même, les premières communes de France ne songèrent pas à éclairer leurs rues, à les paver, à y disposer des bornes-fontaines, en un mot à créer, comme on dit aujourd'hui, des établissements d'utilité publique : elles élevèrent des cathédrales, parce qu'une cathédrale c'était l'église de la cité, le monument municipal par excellence, qui devait attester à la postérité la grandeur et la puissance de la ville qui l'avait fondé. Chaque bourgeois croyait acquérir d'autant plus d'importance que son église était plus vaste et plus richement décorée. Il grandissait à ses propres yeux à proportion que les tours de sa cathédrale s'élevaient et dominaient les environs. De là, cette rivalité de ville à ville pour se surpasser j)ar la^frandeur et le luxe de leurs nefs, la hauteur de leurs clochers, l'élégance

de leurs imageries. C'était la satisfaction la plus vive donnée au patriotisme d'alors, sentiment fort exclusif dans un temps où la France était divisée en provinces ennemies les unes des autres et où, dans un voyage d'une journée, on changeait plus d'une fois de lois et de coutumes.

On notera ([ue c'est dans le nord et le centre de la France que s'élevèrent les grandes cathédrales à l'époque de l'émancipation des communes. Le Midi avait joui depuis un temps immémorial d'institutions communales, souvenirs du régime romain. Il n'avait pas de révolution à faire, et ne prit que peu de part à celle qui s'opérait dans les provinces du Nord. Les cathédrales primitives étaient fort petites. En général, c'étaient les premières églises fondées au moment de l'introduction du christianisme, ou successivement rebâties sur le même plan consacré par de pieux souvenirs, fort souvent sur l'emplacement où reposait un des saints ([ui avaient apporté la lumière de rKvan<>ile dans le diocèse. Dans les nouvelles constructions, l'aire de l'église primitive fut atîeclée à une crypte ou bien devient la chapelle apsidale, M. Viollet-Leduc fait remarquer que les dimensions données aux cathédrales de la (in du xii" siècle sont d'autant plus extraordinaires ([u'elles n'avaient point enc(»re de chapelles latérales à la nef, et raremeiit des chapelles rayonnant autour du clueur. Le plus souvent il n'y aviiit qu'un autel. Ainsi j'i-tendue immense (ju'on attribuait à ces nouveaux édifices

n'était pas commandée par un besoin du culte comme celui qui a prévalu depuis et a multiplié les chapelles et les autels jusque dans les simples paroisses. C'est qu'en effet les cathédrales ne furent pas d'abord fondées pour permettre à une grande multitude de fidèles d'assister à la fois à plusieurs offices : elles servaient aux réunions des citoyens dans des circonstances importantes et solennelles. Souvent ils s'y rassemblaient pour conférer sur leurs intérêts politiques : on y célébrait même ces orgies bizarres, comme la fête des Fous, tolérées pendant longtemps par le clergé chrétien , comme dans la pieuse Athènes on permettait aux comiques de mettre en scène dans les bouffonneries les divinités les plus respectées. De même, dans le monde romain, notamment dans les Gaules, les théâtres ne s'ouvraient pas seulement pour les représentations scéniques, ils servaient encore pour les élections urbaines, pour les délibérations sur les affaires de la cité; en un mot, c'était le point de réunion pour toutes les solennités nationales.

[.e mouvement ou plutôt la fureur des constructions dura assez longtemps en France pour couvrir son sol de monuments splendides, mais dont la plupart sont demeurés inachevés. [iOrs([u'on suspendit les travaux, lorsque s'arrêtèrent tant d'œuvres commencées, ce n'est pas à l'affaiblissement du sentiment religieux qu'il faut l'attribuer, mais plutôt à l'affaiblissement du patriotisme local. Le pouvoir royal avait grandi; la féodalité avait perdu la plus

graiule partie de son pouvoir ; les communes s'étaient enrichies et avaient multiplié leurs relations. A mesure que se formait l'unité française, l'attachement exclusif des Français à leur clocher se relâchait, et bieiil(U des intérêts généraux allaient réunir en corps de nation des villes et des provinces longtemps étrani<ères l'une à l'autre.

Je viens de résumer la dissertation très étendue ([uc M. VioUet-Leduc a traitée au commencement de son article sur les cathédrales. Ses vues sont justes et expliquent naturellement un problème diflicile pour lu solution duquel on n'avait proposé encore (jue des conjectures hasardées. I^es recherches de M. Viollel-Leduc nous semblent neuves et intéressantes, et peuvent donner une idée de sa manière et de sa méthode, l/auteur aborde toutes les questions avec cet esprit prati(jue (jui le caractérise. 11 fuit les lieux communs, les phrases consacrées, et cherche courageusement à pénétrer au fond des choses. Chaque article ajouté à son livic en justifie davantage le litre : c'est bien un dictionnaire raisonné de l'architecture française.

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