‹ [Œuvres complètes] (volume 5)Chapitre 62 sur 71 · Lundi 22 septembre · texte numérisé non relu

Lundi 22 septembre

et je m'en réfère, comme je le ferai toujours, au jugement de la critique.

Cette Chambre bleue est une chambre d'auberge et jamais épithète n'a été moins justifiée ; car cette couleur n'y est représentée que par deux vieux fauteuils en velours d'Utrecht, cachés sous des housses. Ce qu'elle a de plus bleu, c'est le coin de firmament qu'y croient voir deux tourtereaux venus tout exprès pour y roucouler à l'aise.

Les voilà donc arrivés. Où? A Aill3''-sur-Somme, ligne du Nord, à neuf kilomètres d'Amiens et à cinq de Piquigny. D'où viennent-ils? De Paris, certainement. Qui sont-ils? Oh ! quant à cela, je l'ignore. Le monsieur est un homme du monde, il est jeune et amoureux, et extrêmement impressionnable. Il s'appelle Maxime. La dame est adorable : fine, élégante, distinguée, jolie plus qu'on ne saurait dire, pleine de grâces et de charme, et femme ! femme comme Vénus ellemême ! Elle a de l'esprit et du monde, car elle n'a absolument rien de maniéré et de gauche, et conserve au milieu de toutes les tribulations qui pleuvent sur ce couple intéressant une liberté d'allure qui tranche avec les ahurissements sans fin de son compagnon.

Ce n'est pas une cocotte, j'en réponds. Est-ce une femme mariée? Oh ! non. Je crois plutôt que c'est une jeune veuve, qui tient fort à sauver les apparences et à garder sa considération. J'ai entendu des personnes avancer même que c'étaient de jeunes époux. Quoi qu'il en soit, et quelle que puisse être leur situation vis-à-vis de l'état civil, il ne se passe rien entre eux dont puisse s'effaroucher la morale. C'est même là le fond de l'affaire : venus tout exprès, après des efforts sans nombre et des combinaisons laborieuses, pour savourer en liberté le bonheur de se trouver ensemble librement et sans gêne, ils finissent par s'endormir chacun sur une chaise, exténués de la lutte que leur a imposée toute une série de malencontres, et par s'en aller comme ils étaient venus.

D'abord, c'est l'hôte qui leur inflige sa présence et son bavardage, sous prétexte de dresser une petite collation, composée pourtant de la façon la plus sommaire. Puis, l'hôte

sorti, un bruit de sabres qui traînent, de voix animées, de rires éclatants se fait entendre dans le couloir. Le bruit se localise dans une pièce voisine et s'y établit souverainement. Ce sont des officiers du 5^ hussards qui paient la bienvenue aux officiers du 3^ chasseurs ; il y a changement de garnison à Amiens, et ces messieurs ont adopté la petite auberge d'Ailly-sur-Somme pour leurs réunions.

Cependant le bruit s'apaise. Une porte condamnée forme le fond d'un placard qui ouvre dans la salle du festin ; quand il est ouvert, on entend tout ce qui s'y passe ; mais quand il est fermé, on n'entend rien. Malheureusement, on l'ouvre à chaque instant, et cela tombe juste au moment où les sentiments exprimés par Maxime à sa jeune amie sont les plus entraînants.

Les amoureux ne sont pas endurants. Maxime s'insurge, jure, tempête, appelle l'hôtelier et le somme d'imposer silence à ses bruyants voisins. Le Vatel d'Ailly-sur-Somme n'a-t-il pas l'idée malencontreuse de chercher à attendrir les soupeurs en gaîté en leur disant que la Chambre bleue est occupée par une jeune mariée ! Alors, ce sont des rires, des plaisanteries à n'en plus finir ; on ouvre le placard tout exprès pour porter un toast à l'intéressante voisine, et Maxime de pester de plus en plus.

Enfin, le bruit s'apaise, quelque temps s'écoule, les amants sont près de tout oublier, quand éclatent tout à coup des fanfares retentissantes ; les sonneries des deux régiments embouchent l'air fameux : « La victoire est à nous ! » heureusement suivi de la retraite ; le défilé se fait tout le long du corridor, aux cris de « Vive la mariée ! » et la rumeur va s'éteignant, sous la forme d'un chœur chantant : « Bonsoir, madame la mariée », sur le motif : « Bonsoir, monsieur Pantalon. »

Alors, c'est autre chose : dans une chambre mitoyenne habite un Anglais riche à millions. Il a eu le matin avec un neveu dépenaillé et misérable une altercation que l'hôte a racontée aux voyageurs. Ce neveu n'a pas voulu quitter l'hôtel. Maxime et Juliette s'approchent de la fenêtre et aperçoivent dans le jardin un homme en observation sous la

chambre même du gros gentleman. Juliette a peur, Maxime la rassure, elle s'étend sur le canapé, Maxime examine le neveu de l'Anglais dont les allures lui semblent suspectes, puis il rentre dans le sentiment de la situation et dans la chambre après avoir fermé la fenêtre. Juliette s'est endormie ! Il essaie poliment de la réveiller. Rien ! Elle dort pour de bon. Alors, il s'assoit, la regarde et... s'endort à son tour. Une horloge lointaine sonne trois heures ; la petite pendule de la cheminée tinte à son tour trois petits coups grêles.

Tout à coup, un bruit violent se produit dans une chambre voisine. Maxime se réveille en sursaut, Juliette n'a pas bronché. Quelques gémissements sourds se font entendre, cela vient de la chambre de l'Anglais... Et cet homme dans le jardin? Y était-il donc à mauvaise intention? Bientôt le doute n'est plus possible : un liquide rouge se répand en passant sous la porte condamnée qui sépare la chambre bleue de celle habitée par l'Anglais ; c'est du sang ! Le malheureux a été assassiné.

On devine sans peine l'affolement de nos deux tourtereaux :1a justice va venir, les gendarmes, le juge d'instruction ; ils vont être arrêtés provisoirement ou, pour le moins, interrogés, cités comme témoins, forcés de comparaître en cour d'assises, et voilà Juliette compromise publiquement et ofTiciellement diffamée ! Il faut fuir ! Mais comment? Le jour est venu, tout s'éveille dans l'hôtel. Maxime appelle l'aubergiste et, avec un calme fébrile et laborieux, lui déclare son intention de partir sans retard. Là encore, de nouvelles malencontres ^. Enfin, au moment où l'hôte écrit la note des deux voyageurs qui semblent sur des charbons ardents, Anatole, le garçon d'hôtel, entre tout effaré, un seau et une éponge à la main. Le gros Anglais a cassé une bouteille de porto en se grisant pendant la nuit, et c'est le vin qui a coulé jusque dans la chambre bleue...

Ch. DE LA ROUNAT.

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