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L'horaire des trains a été changé

L'Illustration, 18 octobre 1873.

(Bulletin bibliographique : L'Assassin du bel Antoine,

par M. Paul Parfait. 1 vol, Michel Lévy.)

La Chambre bleue de Prosper Mérimée nous montrait deux amoureux fort dépités en entendant, dans une chambre d'auberge, le bruit de la chute d'un corps et se croyant témoins de auditu d'un crime commis, pour parler comme au théâtre, à la cantonade. Ce que Méiùmée prit au comique, M. Paul Parfait l'a pris au tragique dans ce roman qui esjt, je pense, son premier roman et qui s'appelle V Assassin du bel Antoine. Un peintre, Julien Grandier, a, dans un hôtel d'une petite ville, un rendez-vous avec une femme mariée. Cette nuit même, un marchand de bestiaux, le bel Antoine, est assassiné dans la chambre n" 6 de l'hôtel, et Julien occupe le n" 5. Nécessairement, on l'accuse, et, pour comble de malheur, c'est précisément le mari de M'"^ de Marcillac, le juge Marcillac, qui est chargé de l'instruction de l'affaire. Julien n'hésite pas ; plutôt que de compromettre celle qu'il aime, il se laissera accuser d'un crime, bien plus, il déclarera qu'il est, lui, Julien, l'assassin du bel Antoine. Mais, à son tour, Hélène de Marcillac cherche à sauver Julien ; elle découvre l'assassin véritable, un certain Floquart, et le livre ellemême à son mari. M. de Marcillac, après avoir un moment hésité à se venger d'une façon effroyable, fait mettre Julien en liberté, mais il déclare qu'il veut sa vie. Un duel a lieu. Julien tire sans viser et tue M. de Marcillac. « A l'heure où vous recevrez cette lettre, écrit alors Hélène à Julien, je serai déjà réfugiée dans un couvent. Ne cherchez pas à me revoir. Il y a du sang entre nous. »

Ainsi finit ce livre très rapide, très émouvant, écrit d'un style preste et pittoresque. C'est un roman tout à fait attachant qui, transporté au théâtre, ferait un excellent drame.

Jules Claretie.

Revue politique et littéraire 18 octobre 1873, page 382.

On lira avec plaisir les Dernières Nouvelles de Prosper Mérimée. C'est un agréable volume où l'on retrouve la facilité, l'aisance, l'humour, la fantaisie piquante, le ton alerte et dégagé de l'auteur de Colomba. Nous sommes transportés tour à tour en Lithuanie, en Russie, en Espagne et autres pays encore. Le merveilleux qui a cours dans ces contrées lointaines est un des principaux éléments de ces aimables récits, et ce qui leur donne une saveur particulière, c'est le scepticisme du narrateur. Il semble que le contraire dût se produire. La naïveté du conteur, persuadé que ses histoires sont arrivées, est en général la condition première de l'illusion et de l'intérêt. Ici, on se demanderait volontiers si le conteur ne se moque pas quelque peu de ceux qui l'écoutent. A l'instant où nous allons trembler, il nous semble distinguer une intonation railleuse, saisir un geste moqueur ; puis voici que le ton semble maintenant sérieux et convaincu ; puis voici que perce de nouveau une légère pointe d'ironie. Que croire? Que ne pas croire? Il n'y a jamais qu'une demi-illusion, et aussi, pour tout dire, un demi-contentement. On en veut à l'auteur, on a envie de le prendre à partie :

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?

Oui, mais aussi, par contre, on est piqué, réveillé, inquiet et les récits sont si prestement menés et terminés si vivement que ces secousses ne nous fatiguent pas. Elles nous tiennent sur le qui-vive, et notre attention ne s'engourdit jamais. Je ne conseillerais pas ce procédé à un auteur qui aurait moins d'esprit que n'en avait Mérimée. Mais avec tant d'esprit, et du meilleur, vif, alerte, effleurant sans jamais appuyer, on pouvait tout se permettre.

Lisez la première de ces nouvelles, peut-être la meilleure, Lokis, et vous passerez probablement par les impressions que je viens de dire. Une sorcière, des prédictions sinistres,

Dernières Nouvelles. 13

un homme qui est un ours,ou un ours qui est un homme, une jeune mariée dont cet ours boit le sang comme s'il était vampire, tout cela est fait pour vous donner le frisson, et en même temps vous sentez que ce n'est qu'un conte. Faut-il y voir une intention philosophique? Mérimée veut-il donner à entendre qu'il y a un animal dans chaque homme? Je n'en sais rien, il n'en savait rien sans doute lui-même. C'était plutôt simple fantaisie d'imagination. Chemin faisant, tout en racontant cette sombre histoire, le rapprochement philosophique lui apparaissait peut-être un instant, mais il ne s'y arrêtait pas. Il aimait mieux se taire pour quelques minutes, puis sourire de sa peur, et en même temps se moquer un peu de nous qui avions senti un léger frisson.

Dans ce volume, on trouvera la Chambre bleue, histoire toute parisienne et d'un genre tout différent. C'est de ce récit que M. de la Rounat a tiré la pièce du même nom qui est jouée avec succès au théâtre du Vaudeville. La donnée en est au moins leste, les détails assez scabreux ; mais là encore l'esprit sauve tout, et aussi le style, qui est charmant, — je parle du style de la nouvelle.

Maxime Gaucher.

Le Siècle, 26 octobre 1873.

Il est rare que les ouvrages posthumes ajoutent quelque chose à la gloire de leur auteur. Les Dernières Nouvelles de Prosper Mérimée n'ajouteront pas à la renommée du célèbre conteur — il est vrai qu'il serait malaisé d'y ajouter — elles ne lui ôteront pas non plus.

Le talent de l'auteur est si personnel que, même si l'on ignorait de quelle main ces Nouvelles sont sorties, il est peu de lecteurs qui ne diraient aussitôt de quel nom elles doivent être signées. On retrouve ici la même sobriété dans la description, la même fermeté dans le style, le même art à choisir les détails saisissants, la même brièveté nerveuse que l'on

admire dans Colomba, dans Carmen, dans la Mosaïque. On y trouve aussi le même goût pour les histoires étranges et terribles, pour les caractères violents, les passions extrêmes. On peut observer les mêmes allures superstitieuses, le même soin à accumuler des fatalités dont l'auteur n'a l'air de se moquer que du bout des lèvres.

On y rencontre les mêmes méprises destinées à tromper le lecteur et sur lesquelles repose l'intrigue, dont Mérimée a maintes fois tiré un si bon parti : disons le mot, on y rencontre le même goût de mystifier son public. Enfin, pour être complet, on ne trouvera pas moins dans ce volume que dans les précédents les réflexions sceptiques, ironiques, amères, et aussi ce faible pour les gravelures, qui n'est ni le côté le plus élevé, ni le côté le plus sympathique du talent de Mérimée.

La plupart de ces Nouvelles portent des dates déjà anciennes. La dernière composée paraît être celle qui ouvre le volume, Lokis. La scène se passe en Russie, aussi bien que celle du Coup de pistolet que l'auteur nous donne comme traduit d'Alexandre Pouchkine, et dont la première moitié est véritablement saisissante. Le Viccolo di Madama Lucrezia nous conduit à Rome, tandis que Djumxine (sic) nous transporte en Algérie et que les Sorcières espagnoles nous ramènent dans cette Espagne que l'auteur connaissait si bien et qui l'a, à diverses reprises, si heureusement inspiré.

Il s'est fait grand bruit autour de l'une de ces nouvelles, La Chambre bleue. On sait qu'elle a été trouvée dans l'appartement de l'Impératrice, aux Tuileries, copiée de la main de l'auteur, qui n'y avait point ménagé les fautes d'orthographe. L'édition actuelle reproduit le fac-similé du dessin * dont l'auteur avait orné le frontispice de son manuscrit. Le dessin n'est vraiment pas bien méchant : il faut en rabattre de tout ce qui a été jadis imprimé sur l'élégance du crayon de Mérimée. L'auteur a bien fait de tenir aussi une plume pour aller à la postérité.

Il est regrettable que l'on n'ait pas également reproduit le post-scriptum que l'auteur avait ajouté au manuscrit de la

Chambre bleue : Composé et écrit par Prosper Mérimée, fou ordinaire de Sa Majesté VImpératrice Eugénie. Ce postscriptum est instructif.

On a mis en ces derniers temps la nouvelle de Mérimée au théâtre. Il n'est pas besoin d'ajouter que la nouvelle où il y a la langue de Mérimée est fort supérieure à la saynète du Vaudeville. Ceux qui voudront être édifiés sur les allures du monde qui se réunissait aux Tuileries sous le dernier régime, le ton qui régnait dans les conversations et les propos qui y étaient autorisés, n'ont qu'à lire la petite nouvelle : La Chambre bleue. Voilà les livres que les familiers faisaient et copiaient pour leur dévote souveraine.

Si nous avions à dire quel est dans ce volume le récit-que nous préférons, nous nommerions sans hésiter Federigo...

Journal des Débats, 6 décembre 1873.

(Prosper Mérimée, Lettres à V Inconnue.)

... 11 a si peur de paraître pédant qu'il fuit jusque dans l'autre extrême^, le ton dégagé, le sans-façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit vulnérable ; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé n'est pas l'effet de la contrainte, et si le gentleman en lui n'a pas fait tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment dans la Vénus d'Hic, il s'en est servi pour mystifier le lecteur. Ailleurs, dans Lokis, une idée saugrenue, à double entente, étrange de la part d'un esprit distingué, gît au fond du conte, comme un crapaud dans un coffret sculpté. 11 paraît qu'il trouvait du plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli visage bien effaré par le dégoût le faisait rire...

H. Taine.

1. Pour la clarté de la phrase, il faudrait ici deux points et non pas une virgule : « ... il fuit jusque dans l'autre extrême : le ton

Revue politique et littéraire, 20 décembre 1873, p. 584. (La Littérature sous le Second Empire : Prosper Mérimée.)

Nous ne savons s'il reste à publier encore d'autres œuvres inédites de Mérimée. En somme, il a peu écrit, et il n'aura pas même atteint le chiffre d'une vingtaine de volumes, ce qui n'est guère pour notre temps et pour une carrière littéraire de plus de quarante années. On vient de publier de lui un volume de nouvelles, quelques-unes déjà connues, mais dont une a fait grand bruit comme ayant servi à amuser la cour sous le dernier régime. Elle se nomme, comme on sait, la Chambre bleue : il s'agit d'un couple amoureux, d'un jeune homme et d'une jeune femme non mariés et ne pouvant pas l'être, qui se sont promis de passer quelques heures dans une chambre d'auberge. Leur conversation est sans cesse interrompue, soit par un incident, soit par un autre, tantôt par un banquet d'officiers donné dans la salle voisine et où règne la plus franche et la plus bruyante cordialité, tantôt par une lourde chute, celle d'un cadavre sans doute, dans une autre chambre dont ils ne sont séparés que par une porte et d'où une mare de sang s'écoule dans leur chambre. Ce sang est tout simplement une bouteille de vin de Porto qu'un Anglais ivre a renversée avec lui ; il paraît que les deux amants n'ont pas conservé assez de sang-froid pour s'assurer si ce qui cause leur effroi est bien, en effet, du sang ; ce qui n'est guère vraisemblable. Mais la terreur des coupables à la pensée que la justice va venir les prendre comme témoins, et compliquer ce que leur situation a de mystérieux et de délicat par une comparution en justice, est fort amusante. En définitive, ce petit récit a été trop promis pour ne pas causer aux amateurs de scandale un certain désappointement,

Eugène Despois.

Le Correspondant, 10 janvier 1874.

... Que dire des Dernières Nouvelles? Ne vaudrait-il pas mieux n'en rien dire? Pourtant, nous ne croyons pas devoir les passer tout à fait sous silence ; car, enfin, au milieu de toutes nos infirmités, il nous est permis de profiter de nos rares avantages et peut-être arrivera-t-on à conclure que la foi sincère, la confiance naïve, la simplicité de cœur et d'esprit ont du bon, si l'on sait quelles imaginations le scepticisme malade appelle à son aide pour se distraire d'imstges plus menaçantes et plus sombres. Éliminons d'abord les traductions de Pouchkine, les récits d'ancienne date (1846), les bribes recueillies dans de vieux tiroirs. Il n'y a de vraiment neuf dans ce volume que Lokis et la Chambre bleue, cette Chambre bleue, spécialement écrite pour l'Impératrice et qui, j'aime à le croire, n'aurait pas été publiée si le 4 septembre n'y avait pas mis la main.

Lokis tient plus de place qu'il ne vaut dans la correspondance de l'auteur avec l'inconnue. Il y revient avec une persistance et une prédilection visibles, en homme content de son œuvre et qui voudrait faire partager son contentement. Il paraît que la dame avait demandé et obtenu des retouches. « A Saint-Cloud, lui dit-il, j'ai lu l'Ours devant un auditoire très sélect, dont plusieurs demoiselles, qui n'ont rien compris, à ce qu'il m'a semblé. » J'avoue, à ma honte ou à mon honneur, qu'en lisant Lokis dans la Revue des Deux Mondes je n'avais pas été plus perspicace que les rosières de Saint- Cloud. L'extrême bizarrerie du sujet m'avait paru palliée plutôt que sauvée par l'habileté de l'exécution ; voilà tout, et je n'y avais pas entendu plus de malice. Mais du moment que Mérimée, qui savait probablement ce qu'il avait voulu faire, nous impose, page 333 et suivantes^, son interprétation personnelle ; du moment que pour l'édification de cette femme qu'il a aimée et qu'il devrait respecter il tourne et

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