LA GRANDE REVUE
Octobre 1928.
Un rêve de Mérimée : « Djoumane »
Djouniâne est sans doute l'œuvre de Mérimée sur laquelle nous sommes le moins renseignés. Nous savons que ce conte posthume fut publié pour la première fois par le Moniteur universel le 9 janvier 1873, mais nous ignorons tout de l'époque et des circonstances où il fut écrit, de l'idée qui l'inspira. En l'absence de documents, nous en sommes donc réduits aux hypothèses.
Pourtant, l'étonnement que nous inspire la physionomie toute spéciale et quasi déconcertante de ce récit dans l'œuvre de l'auteur, nous conseille instamment de le considérer luimême comme un document humain probablement justiciable de l'analyse psychologique. Une « expertise » méthodique sera peut-être capable de nous apporter des clartés que nous refusent les procédés ordinaires de l'érudition, et peut-être pourrons-nous former une suite de conjectures assez concordantes, assez étroitement encastrées les unes dans les autres, pour n'avoir point trop à regretter l'absence des textes.
Contrairement à ce qui se passe le plus souvent avec Mérimée, c'est le cadre et l'atmosphère qui séduisent ici le lecteur. Les événements — d'un intérêt assez médiocre — se succèdent d'une manière passablement arbitraire et incohérente, en apparence tout au moins
C'est donc un rêve qui forme le sujet de Djoumane. Mais s'agit-il d'un rêve artificiellement reconstruit par des procédés littéraires ou d'un rêve réellement éprouvé qui aurait servi de matière première à l'auteur?
Les rêves littéraires présentent ordinairement un caractère commun fort remarquable : une absurdité laborieuse qui
n'est au fond qu'une logique renversée, un décousu apprêté où l'analyse décèle aisément des liaisons très rationnelles. Par contre, la psychologie moderne fait voir que l'absurde et le décousu du rêve sont tout à fait authentiques et vraiment irréductibles, du moins pour la pensée consciente. S'ils ont, en définitive, un sens et une grande cohérence, on s'en apercevra seulement en étudiant tout ce complexe secret de tendances, de souvenirs, d'obsessions qu'ils traduisent en leur fantasmagorie ésotérique.
Or, l'on trouve dans Djoumâne un exemple net de l'absurde littéraire. A la fin du conte, le lieutenant qui en est le héros rêve, avons-nous dit, qu'il boit une tasse de moka en l'agréable compagnie d'une belle Mauresque, lorsqu'au même moment il est réveillé par la voix du maréchal des logis lui annonçant que le café réglementaire est servi.
Cet exemple, d'ailleurs unique, où se révèle le coup de pouce de l'auteur, est précieux pour faire ressortir par contraste tous les illogismes véritables qui abondent dans Djoumâne. C'est ainsi qu'après la chute du lieutenant dans une nappe d'eau souterraine, il y a un trou dans le rêve : on a changé soudain le décor, les anciens accessoires du rêve ont disparu, soufilés d'un seul coup, sans cause apparente. « Je barbotai un instant tout étourdi, et, je ne sais trop comment, je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière. Ce curetaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n'en sais rien ^. »
Au moment même où le marabout se prépare à offrir la petite juive au serpent sacré, Mérimée note aussi ce détail : « Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds ^. »
Un peu avant, au cours de sa marche souterraine, l'officier a débouché dans cette immense galerie où de nombreux flambeaux, portés par il ne sait qui, semblent sortir des flancs du rocher^, c'est-à-dire apparaissent tout à coup par une
1. Dernières Nouvelles, p. 243 de l'édition Calmann-Lévy (ci-dessus, p. 75).