Ibid., p. 246 (ci-dessus, p
sorte de génération spontanée, sans que leur présence trouve dans le cadre ou les faits son explication.
Remarquons en passant combien tout le tableau de cette foule confuse, rassemblée dans cette caverne indécise, est inattendu chez un artiste aussi précis, aussi direct que Mérimée. Tout s'entoure ici d'un halo brumeux, d'un enveloppement ouaté qui s'apparentent singulièrement aux descriptions dites atmosphériques de notre époque.
On pourrait encore citer beaucoup d'autres passages du même genre, mais ceux-là sont peut-être des échantillons suffisants de cet absurde et de ce décousu que l'on rencontre à chaque pas dans Djoumâne, aussi bien dans les détails que dans l'architecture générale du récit. Et l'on nous permettra de noter encore combien cette composition hasardeuse est surprenante de la part d'un écrivain dont le fantastique se développe ordinairement avec la sécurité d'une démonstration géométrique. Il semble que ce jour-là Mérimée ait été le précurseur, d'ailleurs tout occasionnel, du surréalisme moderne.
Dira-t-on cependant que ce ne sont point là des preuves irrécusables et qu'après tout le pasticheur de la Guzla était assez habile homme pour faire, s'il voulait, un rêve artificiel parfaitement ressemblant et capable d'embourber tous les experts.
Il n'est pas impossible, en somme, car on ne sait pas jusqu'où vont, dans rimitalion, les limites de la dextérité humaine. Néanmoins, si l'on considère que Mérimée a mis dans son œuvre — nous l'avons vu — tout l'illogisme des rêves vécus, et surtout — nous le verrons — toute leur logique occulte, absolument insoupçonnée avant les travaux des psychologues contemporains, il ne faut plus parler, nous semble-t-il, de dextérité, mais de miracle.
On nous demandera peut-être quelle a pu être l'intention de Mérimée, s'il a fait, comme nous le pensons, le récit d'un de ses rêves. Il a obéi, dirons-nous, une fois dans sa vie d'écrivain, à la tentation si naturelle à l'homme de vouloir faire partager à autrui ces émotions paradoxales, ces angoisses ténébreuses, ces joies fantasques que l'on éprouva
lorsqu'on était sur l'autre versant de la vie. Le rêveur est encore si frappé à son réveil de l'étrange atmosphère où s'agitèrent ses visions récentes qu'il ne résiste guère au désir d'en faire profiter son entourage. 11 éprouve d'ailleurs presque autant d'attrait pour ses cauchemars semés de cadavres (jue pour ses rêves ailés où tout le ciel fleurissait d'oiseaux blancs et roses. N'est-il pas tentant aussi pour l'écrivain de rendre, par la force de son art, la vie à ce monde nocturne où notre double émigré chaque soir?
Mais les écrivains résistent ordinairement, car ils ont l'intuition que notre bouche de chair ne pourra jamais faire entendre ce qu'a vu notre moi des ténèbres. L'œuvre littéraire, en effet, s'adresse nécessairement à la pensée consciente, la pensée des heures de veille. Elle doit donc en suivre les lois. Or, précisément, ce sont des lois tout autres qui régissent les songes.
Si Mérimée n'a pas résisté au désir d'écrire son rêve, il a du moins résisté à celui de le publier. Et si Djoumâne est une œuvre posthume, c'est peut-être parce qu'il en a compris le faible intérêt pour le lecteur.
Il y a cependant un autre moyen de comprendre un rêve ; c'est de s'armer de psychologie. Par ce mode d'interprétation, DjGuniâne nous semble prendre une physionomie toute nouvelle et un intérêt singulier.
Nous trouvons déjà dans ces souterrains inépuisables, où le lieutenant de Mérimée erre pendant la majeure partie du cauchemar, le rêve caractéristique de l'oppression respiratoire. Mérimée, malade de la poitrine, on le sait, eut sans doute cette nuit-là une de ces crises d'asthme qui ne lui étaient que trop familières. Cette crise s'accompagna probablement de sueurs abondantes, comme en témoigne la rivière boueuse où le lieutenant barbote désespérément, et encore ce puits ignoble où disparaîtra l'enfant juive.
Quant au scénario même du rêve, il se ramène facilement, réduit à l'essentiel, à quatre phases :
1° Un serpent, échappé soudain, pique à la jambe l'en-
fant qui accompagne le vieux charmeur de reptiles. Mais, contre toute apparence, cette piqûre se révèle sans gravité ;
2° Le serpent réapparaît sur la table du colonel, accommodé à la tartare ;
30 Le serpent mange définitivement la jeune fille ;
40 La jeune fille, ressuscitée pourtant, offre une tasse de café à l'officier français fort épris d'elle.
Ces quatre phases se répartissent elles-mêmes en deux périodes. La première, qui groupe les trois phases du début, est un cauchemar déclanché par l'angoisse respiratoire. L'obsession des images effrayantes que suscite ce pénible état physique est tout d'abord facilement repoussée. Mais, comme il arrive dans la plupart des cauchemars, par suite de la fatigue grandissante, elle se fait à chaque scène de plus en plus terrifiante, jusqu'au point culminant du sacrifice humain.
Dans la deuxième période, au contraire (quatrième phase), le cauchemar est terminé, et sans doute la crise asthmatique également. Dès lors, les visions du rêve deviennent aimables et réjouissantes. Elles composent un tableau voluptueux dont Mérimée a tiré avec esprit un joli chromo erotique.
Malgré son aspect quelque peu disparate, l'imagerie de ce rêve est très homogène. Si le reptile présent dans les trois premières phases est absent de la dernière, l'unité est loin d'en être brisée, comme on le pourrait croire. Bien plus, c'est sa disparition qui nous permettra de déterminer l'obsession qui hanta la nuit de Mérimée et de vérifier ce principe du D"^ Freud : « 11 est à remarquer que tous les rêves d'une même nuit, soumis à l'analyse, se ramènent invariablement à un seul cycle de pensées » {Le rêve et son interprétation, p. 92).
Peut-être n'est-il pas inutile pour la clarté de notre étude de rappeler brièvement un des aspects importants de la théorie moderne des rêves.
Dans la vie ordinaire, nombre de nos instincts sont, on le sait, violemment réprouvés par notre milieu comme dangereux pour l'ordre social. Notre sens moral (la censure dans
la terminologie freudienne) les refoule donc avec énergie dans les cryptes les plus secrètes de notre inconscient. Mais pendant le relâchement du sommeil, les captifs s'agitent et secouent leurs chaînes. Parfois, ils se libèrent de la façon la plus directe et la plus grossière. Parfois aussi, ils sont obligés de tromper la surveillance de la censure assoupie, mais non point abolie, et prennent alors les déguisements les plus étranges dans le magasin inépuisable qui leur est fourni par nos souvenirs anciens ou récents. Ils se vêtent de symboles et se meuvent parmi des fantasmes si déroutants qu'il est parfois difficile de les y retrouver et de les démasquer.
Quelle est donc l'obsession qui domine le rêve de Mérimée, et quels en sont les déguisements?
Les tableaux voluptueux de la fin en indiquent clairement la nature sexuelle. Mais une petite phrase curieuse, facilement méconnue à la première lecture, en précise le caractère : « Tandis que je suivais tous les mouvements (de cette jolie petite fille de treize à quatorze ans) avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang des enragés qui exécutaient leurs exercices ^. »
Le genre d'intérêt qu'y prend l'auteur n'est que trop évident. Mais le trouble éprouvé par cet homme mûr devant le charme équivoque de cet être trop jeune, demi-femme, demi-enfant, n'est-il qu'accidentel dans le rêve, ou bien en forme-t-il la trame essentielle? Faut-il considérer Djoumâne comme un film à épisodes tout entier rempli par le duel entre ce désir pervers cherchant à se réaliser et la censure toute occupée à le refouler?
Dans cette hypothèse, obsession et censure mèneront, pendant la première partie du rêve, une lutte douloureuse, dramatique, incertaine, assez semblable à ces conflits moraux qui déchirent les héros des tragédies antiques.
Dans la seconde période, au contraire, elles se seront réconciliées, parce que, sans doute, l'obsession aura enfin trouvé le déguisement capable d'apaiser la censure.
Or, précisément, nous trouvons dans notre texte une