Ibid., p. 232 (ci-dessus, p
truquage, l'enfant ne court aucun danger. Elle joue dans la représentation des saltimbanques arabes le rôle, si l'on peut dire, de compère. Une pincée de poudre magique la guérira sur-le-champ.
Pourtant la censure n'est point satisfaite pour si peu. Bientôt le serpent reparaît sur la table du colonel, devenu anguille et accommodé à la tartare, et le rêveur sent le cœur lui lover. Traduction dramatique de son dégoût moral devant le désir pervers qui l'obsède.
Le docteur du régiment se moque bien de ces préjugés et mange carrément les deux parts d'anguille. Traduction : il y a des gens qui se moquent bien de l'âge des filles et qui ne s'embarrassent guère de leur acte de naissance.
Voici maintenant que débute l'épisode assez long du combat avec Sidi-Lala. Rêve d'agitation provoqué peut-être par le café, car le café joue à plusieurs reprises son rôle dans le rêve. Quant au sens symbolique de cette partie du songe, sans doute est-il celui d'un rachat moral, d'une chevaleresque lessive de conscience. En effet, lorsque Sidi-Lala vient perfidement provoquer les Français en combat singulier, le lieutenant refuse contre tout bon sens d'écouter les avertissements du maréchal des logis qui trouve plus expédient de « décrocher » le marabout. Dans son héroïque absurdité, il ne veut pas qu'il soit dit que les Français n'aient pas accepté de combattre en champ clos avec un Arabe. 11 court donc sus à l'infidèle, tels les paladins antiques qui allaient laver leurs fautes dans le sang du More.
Il n'est pas facile de distinguer toujours ce qui est rêve vécu et ce qui est reconstruction dans ce passage ; car il semble avoir subi, comme les pages du début, de profonds remaniements littéraires. 11 participe, lui aussi, de ces considérations de stratégie coloniale qui forment l'encadrement général du sujet et permettent facilement de situer le rêve vrai dans son cadre oriental. C'est ainsi que dans Lokis comme dans Carmen nous avons affaire à des linguistes parcourant pour les besoins de leur science, l'un la Lithuanie, l'autre l'Espagne.
Mais si le sens symbolique de bien des détails de cet épi-
sode nous échappe, il faut l'avouer, l'ensemble nous paraît faire incontestablement partie du rêve vécu. Nous en trouvons un sûr indice dans l'attitude du lieutenant qui, parmi les motifs susceptibles de diriger sa conduite, préfère sans hésitation les plus contraires à la raison et les plus conformes au schéma affectif du rêve.
Quant à la dernière phase, celle du sacrifice humain, elle reproduit la première assez exactement, avec cette différence qu'elle est dès le début toute imprégnée du dégoût moral symbolisé par l'eau boueuse où se débat le lieutenant. Malgré son écœurement, celui-ci n'en continue pas moins sa route à travers cent difficultés jusqu'à un escarpement de rochers — la reproduction du patio de la première phase. — d'où il dominera l'affreux spectacle. Le marabout est encore là avec ses collaborateurs. Cette fois la foule semble consentir et voici qu'au milieu d'une boue plus épaisse et plus hideuse que jamais surgit Djoumâne, le serpent. Aussi conscient de son abjection, mais aussi déterminé dans le mal qu'un héros de roman russe, il emporte l'enfant dans le puits bourbeux pour des noces sataniques.
Si l'on s'étonnait de ce dédoublement où le rêveur est à la fois spectateur — • le lieutenant — et acteur — le serpent — nous ajouterions que c'est là un fait connu depuis longtemps des psychologues. C'est ainsi que Max Simon, entre autres, le signalait dès 1888 dans le Monde des Rêves.
Voici maintenant le cauchemar terminé. Rien de bien particulier dans ce dernier épisode. Désormais, l'obsession délivrée, nous l'avons dit, du blâme de la censure, va tendre, parmi de riantes images, vers sa réalisation d'ailleurs écourtée par le réveil ou par la volonté du narrateur.
Peut-être nous accusera-t-on d'avoir couru parfois, durant cette étude, une carrière aventureuse. Les analyses des songes, en effet, donnent toujours l'impression de constructions assez artificielles tant qu'on ne s'est pas habitué à la lumière spéciale de notre monde nocturne. Si nous voyons
dans leurs interprétations des exercices d'une ingéniosité assez vaine, c'est moins, la plupart du temps, que nous ayons des raisons positives de douter de leur solidité, que par une sorte de répugnance née de la surprise qu'elles nous font éprouver. C'est ainsi que le langage populaire confond les expériences des physiciens avec les tours des prestidigitateurs.
Mais un peu d'expérience des songes nous habitue à leur optique spéciale et nous convainc qu'ils ont des normes aussi rigoureuses que celles de la pensée à l'état de veille. Dès lors, nous n'éprouvons pas plus d'hésitation à réunir en un même symbole leurs plus extravagantes péripéties qu'à ramener à une cause unique la voix de la concierge dans l'escalier, un bruit de pas, un claquement de porte.
Qu'on veuille considérer dans le cas présent qu'il nous eût été bien difficile de suivre à travers Djoumâne tout entier le fil d'une constante obsession et de pouvoir remonter, sur un autre plan, tout le cours du récit, s'il n'y avait eu un peu quelque chose comme cela dans la réalité. Si certains détails, secondaires, pensons-nous, ont pu échapper, chemin faisant, à notre interprétation, nous prions qu'on accepte d'incriminer notre pénétration plutôt que notre méthode, car, après tout, on n'interprète pas non plus tous les bruits de l'escalier.
Peut-être n'est-il pas inutile de nous demander si l'obsession du rêve de Mérimée correspond à quelque préoccupation de sa vie réelle?
Disons tout de suite que nous ne voulons pas l'accuser d'avoir été pourchassé par un désir persistant, capable d'inquiéter sérieusement sa censure. Il n'est pas cependant impossible qu'un appétit malsain ait un moment effleuré sa sensibilité, appétit sans doute facilement réprimé, suffisant, toutefois, pour déclancher sous la pression de l'angoisse respiratoire tout le scénario du cauchemar.
Remarquons que l'enfant du rêve ne porte point de voile sur la figure, contrairement à l'usage constant des femmes
Dernières Nouvelles. 14
arabes. Aussi, pour s'expliquer ce fait, l'auteur émet toute une série de conjectures :
« Était-ce une juive, une idolâtre, ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes dont l'origine est inconnue et que ne troublent pas les préjugés religieux i? »
« Était-ce une juive? » Étrange supposition, carie Mérimée diurne n'était point sans savoir le profond mépris allant jusqu'à la répulsion où les Musulmans tiennent les Israélites. Comment admettre que la troupe des saltimbanques arabes ait pu prendre comme collaboratrice une enfant juive? Cette hypothèse n'est-elle donc qu'un simple lapsus?
Or, si nous avançons dans le récit, nous trouvons un nouveau sujet d'étonnement dans l'accoutrement de ces homrfies « vêtus de robes traînantes, coiffés de hauts bonnets, quelques-uns de métal », qui entourent le marabout lors du sacrifice humain. Ces robes traînantes et ces bonnets de métal ne sont-ils pas beaucoup plus juifs qu'arabes? Ne les connaissons-nous pas pour les avoir vus dans les tableaux de l'école hollandaise peints dans les ghettos de La Haye ou d'Amsterdam? Le titre même du conte : Djoumâne, n'est-il pas lui-même composé de la finale (mann), la plus courante des noms juifs?
L'atmosphère juive est donc nettement présente dans le rêve. Mais ce qui nous incite surtout à croire qu'elle correspond à quelque réalité de l'état de veille, c'est qu'elle est dissimulée. Il semble que l'obsession ait cherché, sur ce point, à cacher son identité à la censure, à s'envelopper de vague et d'incertitude. Ici, comme dans bien des cas, c'est l'intention de mensonge qui découvre la vérité.
Le mot « juive », avons-nous dit, est lâché tout à coup, incidemment en apparence, mais aussitôt, comme s'il fallait brouiller les cartes, d'autres hypothèses s'avancent, et l'on aboutit à cette notion aussi confuse qu'il est possible de désirer, de hordes errantes dont l'origine est inconnue. Un peu plus loin, la question de religion se pose à nouveau à