Peau-Rouge
2. Je dois de vifs remerciements à MM. Martinenche et Le Gentil, professeurs à la Sorbonne, et aux Espagnols qui onl bien voulu m'nider dans mes recherches.
496 NOTES ET ÉCLAIHCISSEMENTS
Molière et de Lesage ; la grande scène de coquetterie entre Alceste et Célimène dans le Misanthrope, quelques passages de V Avare et de Tartufe lui servent de modèles. Mais son véritable maître est Lesage ; on peut dire qu'il transporte sur la scène quelques chapitres de Gil Bios, en particulier les chapitres v et vi du livre VII et les chapitres II et III du livre XII. Le Carrosse du Saint-Sacrement est un démarquage habile de ces deux derniers chapitres. Tout ce qui est espagnol est superficiel et plaqué.
Page 356, ligne 8. — La scène est à Lima, en 11... : D'après la tradition, la scène se passerait en 1761.
Page 357, ligne 15. — ... cent piastres : Cf. Otter, Voyage en Turquie, t. I, p. 141. — Ali-Bey, Voyages en Afrique et en
Asie, t. I, p. 51, 58. — Byron, Don Juan, ch. ii, str. 125.
♦ Page 359, ligne 11. — ... plus doucement... Aïe... plus doucement... : Ce type de vieillard goutteux est emprunté à Calderon (cf. Don Lope dans VAlcalde de Zalamea, J. I, se. 17. — Don Lope de Figueora, dans Amar despues de la muerte...) et à Moratin (cf. El Si de las Ninas : Calamocha, A. I, se. 7. — Le Vieillard, A. I, se. 3).
Page 360, ligne 3. — ... un cacique indien..., un peu plus loin maté..., inca : Ces éléments de couleur locale sont dans VAraucana d'Ercilla (cf. trad. Alexandre Nicolas. Paris, Delagrave, 1869, 2 vol. in-12, ch. i, str. 13, p. 20 : cacique...), qui venait d'être traduit en 1824 par Winterling.
Mérimée les emprunte également sans doute au livre de Sepulveda, dont il a fait mention dans le V^ partie d'/nès Mendo : De Rébus Hispanorum gestis ad novum orbem Mexicumque (cf. 1. I, p. 32 : cacique...).
Il n'est pas indifférent de noter que la même couleur locale se trouve dans les Natchez, qui furent publiés un an après l'apparition du Théâtre de Clara Gazul; mais l'œuvre de Chateaubriand est écrite depuis 1799 environ.
Page 361, ligne 2. — ... dans la province de Chuquisaca... Sous la domination espagnole, le Pérou (empire des Incas)
formait une vice-royauté qui était divisée eu trois audiences : Los Reyes, Quito, La Plata (ou Ghuquisaca), qui devint ensuite un département de la république de Bolivie.
Page 362, ligne 8. — Manco Capac... : Noms propres imités des noms propres de V Araucaria. Chateaubriand mettra la même complaisance, par goût de l'exotisme, à énumérer les noms extraordinaires des tribus sauvages (Outchipouois, Pontonétamis...) dans le Voyage en Amérique (composé en 1791, le Voyage ne paraîtra que deux ans après le Théâtre de Clara Gazul).
Page 363, ligne 11. — « ^ combien l'aune de drap? » Réminiscence de Molière (cf. Le Bourgeois gentilhomme, A. III, se. 12). « Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. »
— , ligne 20. — ... la saynète de la Vieille Coquette : Titre assez fréquent au théâtre, mais qui ne désigne ici aucune pièce particulière.
— , ligne 23. — ... cette inimitable actrice... : Cf. la réputation de l'actrice Amarylis, dans El Bobo de Helena de Lope de Vega et dans la Dama Duende de Calderon ; de même les succès de la comédienne Lucrèce dans Gil Bios (1. XII. ch, iietiii).
Page 364, ligne 18. — Je veux savoir ce que Von dit de ma liaison avec cette fille. . . : Cette scène entre le vice-roi et Martinez est imitée de la scène de V Avare, où Harpagon demande à Maître Jacques ce qu'on dit de lui (A. III, se. 1), et de la scène de Gil Blas, où Gil Blas est chassé par l'archevêque de Grenade pour avoir dit la vérité sur le dernier discours du prélat (1. VII, ch. iv, p. 327, trad. Viardot, 1846). — , ligne 22. — ... et pour être un vice-roi, on n'est pas obligé de vivre comme un saint : Réminiscence de Molière : « Ah 1 pour être dévot, je n'en suis pas moins homme. » {Tartufe, A. III, se. 3, v. 966.) Clara Gasul 3i
Page 365, ligne 5. — ... mais c'est à condition que tu paieras ma franchise... : Cf. Gil Blas, 1. VII, ch. m, p. 324.
Page 366, ligne 3. — ... lorsqu'elle danse dans la Gitanilla avec des bas de soie rose et des souliers couverts de paillettes.. . ; Cf. Cervantes, La Bohémienne de Madrid {Les Nouvelles exemplaires, trad. L. Viardot. Paris, Hachette, 1858, in-12, p. 128 : le ballet où danse Préciosa). — Les souliers couverts de paillettes se retrouveront dans Carmen (éd. Calmann-Lévy, p. 45).
Page 369, ligne 1. — Votre Altesse sait bien que ces médisances... : Cf. les médisances de Laure dans Gil Blas (1. III, ch. X, p. 160).
— , ligne 10. — Au dernier combat de taureaux... : Cf. dans Carmen la liaison de Carmen et du picador Lucas (Ibid., p. 77). — Mérimée s'inspire de Gil Blas (cf. les mœurs des comédiennes, 1. III, ch. xi, p. 164 ; — lesiiaisons de l'actrice Laure (Estelle), 1. VII, ch. vu, p. 338...).
— , ligne 16. — ... un cholo : un Peau-Rouge, par opposition à la 0 noble race au sang d'azur » (les Espagnols). Cf. M. Radiguet, ouvr. cité, p. 135.
Page 371, ligne 12. — ...la Fille de T Air : Titre inventé par Mérimée, qui veut peut-être ici faire un jeu de mots.
Page 372, ligne 3. — Monsieur Martinez. vous êtes un faquin : Cf. Molière, V Avare (A. III, se. 1. t Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent »). — Lesage, Gil Blas, 1. VII, ch. IV, p. 328-329.
Page 373, ligne 24. — La Périchole. Il est assez étrange... : Pour dessiner ce type de comédienne, dont la tradition ne lui offrait qu'une silhouette, Mérimée a pris de toutes mains. La Périchole ressemble comme une soeur à l'Amarylis de Lope de Vega (cf. El Robo de Helena) et de Calderon [La Dama Duende), à la Préciosa de Cervantes (cf. la Bohémienne de Madrid), et surtout aux héroïnes de Lesage (cf. Gil Blas : Laure, 1. VII, ch. vu, p. 345 et suiv... — Lucrèce, qui joue devant la cour et dont le roi devient amoureux, i. XII, ch. ii et m, p. 595... — Eufrasie, qui s'attache t aux vieillards généreux », 1. IV, ch. vir, p. 220).
La Périchole, comme Eufrasie, comme Laure surtout, n'accepte d'être la maîtresse d'un vieillard que par intérêt. « Vingt cavaliers de toutes sortes d'âges s'offrirent à l'envi à prendre soin de moi, dit Laure. Si j'eusse suivi mon inclination, j'aurois choisi le plus jeune et le plus joli ; mais nous ne devons, nous autres, consulter que l'intérêt et l'ambition lorsqu'il s'agit de nous établir : c'est une règle de théâtre (p. 345). » Ainsi la liaison de la Périchole et du vice-roi offre de grandes analogies avec la liaison de Laure et de Don Ambrosio de Nisana.
Page 374, ligne 26. — ... nie régaler d'une petite scène de jalousie... : Dans cette scène, Mérimée a eu plusieurs modèles : Molière (le Misanthrope, A. IV, se. 3). — Lesage {Gil Bios, 1. III, ch. X : Gil Blas jaloux de Laure au théâtre). — Ramon de la Cruz, Pagar la burla à buen precio : dofia Petra feint de faire une scène de jalousie au marquis de Monteshuescos qui la courtise pour que celui-ci lui paye une parure de diamants. — Byron, Don Juan, ch. i, str. 145 et suiv. : colère indignée de dona Julia contre Don Alfonso qui la soupçonne...
Page 375, ligne 12. — ... il y a entre nous une petite guerre bien active de petites calomnies : Cf. les médisances de Laure sur les comédiens et les comédiennes (Gil Blas, 1. III, ch. X, p. 160).
— , ligne 23. — ... en fait diamants... : Cf. même chapitre de Gil Blas (jalousie de Gil Blas).
Page 377, ligne 2. — Vous me ferez plus de plaisir en me donnant ce carrosse... : Le carrosse joue un grand rôle dans certaines comédies espagnoles. Cf. Cervantes, El Viscaino fingido (trad. Royer, p. 318). — Tirso de Molina, La Villana de Vallecas (J. II, se. 5). — Alarcon, La Industria y la Suerte (trad. Royer, p. 402). — Calderon, Guardate del Agua Mansa (J. I, se. 11). — El pintor de su deshonra (J. I, se. 1. Chef s-d'' œuvre des théâtres étrangers..., p. 182). — iCucd es mayor perfeccion? (J. I, se. 1).
Page 377, ligne 18. — Êtes-vous un évêque...? Cf. Letters of lady Montagu (trad. Hamonière, 1816, t. II, 1. XVIII,
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p, 311. « Le pape Clément XII passait généralement pour être son amant et elle avait coutume de se promener en public dans sa voiture, au grand scandale du peuple. » Nul doute que Mérimée, qui a déjà utilisé les Lettres de lady Montagu dans V Amour africain, ne reprenne ici la situation.
Page 379, ligne 18. — Vous quiètes si bonne comédienne, vous devez mentir... : Cf. Gil Blas, 1. III, ch. x et xi.
Page 380, ligne 8. — ... je vous demande pardon d'avoir découvert une autre intrigue... : Cf. Gil Blas, 1. VIII, ch. VH. — Byron, Don Juan, ch. I, str. 145 à 157 : mêmes accusations, même défilé d'amants.
— , ligne 12. — Ce n^est rien moins que le vaillant Ramon... : Cf. Carmen, p. 77.
Page 381, ligne 8. — « Cruelle imagination... » .• Calderon, El Magico Prodigioso.
— , ligne 22. — ... car il est scandaleux que le représentant du roi... : Cf. Gil Blas, 1. XII, ch. m, où le roi d'Espagne tombe amoureux de la comédienne Lucrèce.
Page 382, ligne 25. — ... j^ai la chance de devenir la maîtresse
du roi. . . : Cf. Gil Blas, ibid.
Page 383, ligne 2. — ... dans la tour de Ségovie : Cf. Gil Blas, 1. IX, ch. IV. VII, IX et passim... Il en a déjà été question dans Inès Mendo (cf. p. 144).
Page 384, ligne 10. — Je baise les mains... : Cf. Inès Mendo
ou le Préjugé vaincu, J. I, se. 1, p. 117. — , ligne 15. — Laissez-moi m'en aller... : Cf. Ramon de la
Cruz, Pagar la burla à buen precio : colère de dofia Petra.
— Byron, Don Juan, ch. I, str. 145 à 157 : colère de doua
Julia.
Page 386, ligne 14. — // est vrai qu^aux dernières courses... : Cf. Carmen, p. 77.
Page 387, ligne 13. — ... du poète Peransurez : Nom propre inventé par Mérimée, ou plutôt Mérimée l'emprunte, en le déformant légèrement, à la Comedia janwsa de las moce-
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deides del Cid de Don Guillen de Castro (cf. Biblioieca de Autores Espanolcs — Dramaticos contemporaneos a Lope de Vega, t. I, p. 239 : Peransûles est un des personnages de la pièce, c'est le cousin germain du comte).
Page 390, ligne 15. — ... et dites au cocher que les mules... : Cf. Lettres de lady Monlagu, 1. XVIII, t. II, p. 311.
Page 391, ligne 5. — Quel joli petit pied!... Cf. les Espagnols en Daneniarck, J. I, se. 2, p. 72.
Page 395, ligne 16. — Le Licencié. Ah! Monseigneur... : Le récit du Licencié est calqué sur le long récit que Don Félix fait à sa sœur Léonor dans la scène 1 de la l'« Journée de iCual es mayor perfeccion? de Calderon : il s'agit, là aussi, de la rencontre de deux carrosses.
Page 401, ligne 11. — Mademoiselle a eu la générosité d^cn faire don à notre église... : Rien de plus fréquent que ces dons. En général, les Espagnols et leurs sujets donnaient des tableaux aux églises.
i'age 402, ligne 2. — Notre-Dame de Chimpaquirà... : On la retrouve dans la Famille de Carvajal (cf. éd. Calmann- Lévy, p. 431 et note 6).
Page 403, ligne 11. — Mademoiselle, ce carrosse. . . ; Ce dénouement rappelle le dénouement pieux de l'histoire de Lucrèce qui, après avoir séduit le roi d'Espagne au théâtre, entre au couvent des Filles Pénitentes (cf. Lesage, Gil Blas, LXII, ch. III, p. 598).
Page 404, ligne 10. — ^Pesada imaginacion... : « Imagination importune, sous des apparences flatteuses, quand t'ai-je donné l'occasion d'afïliger de la sorte mon cœur? » (Ces vers sont prononcés par Justina au début de la scène 5 de la 3" Journée de El Magico prodigioso de Calderon.)
Théâtre de Ckaka Gazul,
comédienne espagnole
Le Globe, 4 juin 1825, n» 116, p. 5'J0-5'J1.
(Vest une situation difficile pour la critique d'avoir à proclamer les principes avant qu'ils aient été appliqués. Quels sont, demande-t-on aux partisans d'une nouvelle littérature appropriée à notre temps, quels sont les ouvrages composés selon vos idées? Vos arguments sont bons, mais nous voudrions des résultats ; vous êtes mécontents de ce que l'on fait ; essayez donc d'autre chose ; ne demandez plus, donnez du nouveau : vous avez prouvé votre bon droit, mais où sont vos titres?
Quoiqu'on disant cela on commette l'injustice de s'en prendre aux temps et aux hommes de leur vocation, dont ils ne sont pas plus responsables les uns que les autres, il est certain que la production, qui dans les arts est le but unique, est aussi le seul moyen complet de démonstration. Il y a d'excellents arguments contre tous les systèmes, il n'y en a point contre un bon ouvrage, et la critique qui pose les principes ne peut être mieux servie que par le talent qui les met en œuvre et qui peut lui dire un jour, comme Fiesque au peintre Romano : « Ce que tu as peint, je l'ai fait. »
Le volume qui vient de paraître sous le titre do Clara Gazul remplit heureusement ce but. Il me semble impossible après l'avoir lu, de ne pas convenir que, sous des formes très différentes de celles de notre comédie, on peut mettre beau-
coup de vérité et de finesse, et être très amusant sans imiter Molière et sans rappeler M. Duval.
Le Théâtre est précédé d'une notice biographique sur Clara Gazul ; chaque pièce a une épigraphe espagnole, et les formes de la comédie espagnole sont si bien imitées qu'on peut, sans trop de crédulité, prendre la chose au pied de la lettre et attribuer en effet les six comédies qui composent ce recueil à une actrice espagnole qui les aurait composées et publiées pendant le règne de la constitution ; mais, cependant, peut-être par l'envie que nous en avons, nous aimons mieux en croire d'autres bruits et supposer que l'auteur est un jeune Français qui, le premier, aurait arboré, dans le champ de notre littérature dramatique, un drapeau indépendant. Clara Gazul ainsi reléguée parmi les prêtenoms ingénieux avec l'honnête Beddiah Cleisbotham et le vénérable Drydurst, ne serait qu'une création piquante de plus de l'imagination du véritable auteur.
Ces comédies ont un grand mérite, assez rare aujourd'hui, celui d'une composition naïve ; elles amusent, parce qu'on sent que l'auteur s'est amusé en les écrivant, qu'il n'a point songé à une école, à un système, mais au naturel et à la vérité ; qu'il n'a point d'autre but que de représenter les choses telles qu'elles sont. Il y a de l'art, et souvent un art très fm, dans le développement des caractères, dans l'enchaînement des scènes et du dialogue, mais ce n'est point cet art faux qui cherche les effets, qui étudie les contrastes, c'est une manière simple, facile et spirituelle.
Un grand mérite dans un ouvrage dramatique, écrit par un homme d'esprit, dans notre temps si dominé par l'analyse et la réflexion, c'est de ne jamais servir à établir un principe, de n'être jamais fait dans telle ou telle intention philosophique. Ce n'est pas au profit d'un certain ordre d'idées et de sentiments que ces comédies sont écrites : on n'y veut rien prouver, rien établir, rien combattre : on se borne à peindre d'une manière piquante, rapide, quelquefois profonde, des sentiments, des passions, des ridicules.
La première des pièces de ce recueil est fondée sur un des faits les plus mémorables de notre temps ; c'est l'héroïque
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résolution du marquis de la Romana, qui parvint à ramener de l'île de Fionie, en Espagne, ses troupes engagées sous les drapeaux de Napoléon. Au vieux patriotisme de La Romana, à l'enthousiasme chevaleresque et pourtant contemporain de Juan Diaz (l'infortuné Porlier) sont opposés, ou plutôt s'opposent naturellement la vanité bête, l'ineptie confiante d'un suppôt de diplomatie qui, envoyé parmi les Espagnols pour observer, n'observe rien et trouve seulement que Nyborg est bien loin de Paris ; la perversité profonde d'une femme qui a vieilli dans les ruses de l'espionnage impérial, la corruption incomplète de sa fille, en qui l'amour pour celui qu'elle s'est chargée de trahir et de perdre révèle ou plutôt remplace la vertu ; enfin, le courage brutal, l'honneur grossier d'un sabreur de la grande armée, qui appelle un guet-apens périlleux une embuscade, méprise la police et bouscule la diplomatie. On s'est plaint que dans cette pièce le côté héroïque de l'action était trop effacé par la peinture de la partie ignoble, ridicule et même romanesque de l'événement. Mais n'en est-il pas ainsi dans le naturel? Les actions sont grandes, par la manière dont on les accomplit, plutôt que frappantes par les discours qu'elles inspirent : la corruption se trahit mieux que la vertu ne se montre, la passion parle plus que l'héroïsme, la sottise plus que la passion.
Deux autres pièces (Une Femme est un Diable et le Ciel et VEnfer) renferment uniquement des scènes espagnoles où figurent des inquisiteurs. Peut-être alarmeront-elles quelques scrupules respectables ; cependant, la fidélité aux couleurs locales y est poussée si loin, la différence de costume y est si bien observée, et, nous osons le dire, notre clergé ressemble jusqu'à présent si peu à celui-là qu'on ne sera pas tenté de lui faire l'outrage de le reconnaître dans un tableau où on n'a pas voulu le placer. La manière générale de l'auteur le justifie encore ; il est si clair que son seul but est de peindre sans arrière-pensée d'aucun genre, que là où l'on pourrait l'accuser d'avoir bravé quelques convenances, on voit que c'est son sujet qui l'a voulu et non pas lui qui l'a cherché.
On peut en dire autant de détails trop libres et de la vul-
garité de quelques rôles : l'auteur n'a point choisi ces détails ; il n'a point préféré ces rôles, ils se présentaient ; il ne les a point évités, le devait-il? C'est une question qui peut se discuter en morale et en littérature ; mais quand on la jugerait contre lui, toujours serait-il qu'on ne devrait pas l'accuser de se complaire dans la représentation de la nature dépravée, mais seulement d'avoir adopté un système trop vaste, qui ne recule devant aucun objet d'imitation, et qui, parce que tout existe, aspire à tout peindre.
La première partie d'Inès Mendo me semble ce qu'il y a de plus faible dans le recueil ; ce qu'elle a de remarquable, c'est que l'auteur semble avoir eu pour but d'y retracer, plus exactement que partout ailleurs, l'allure rapide, naïve et brusque des anciennes comédies espagnoles ; il y a un duel, un meurtre, un jugement, un bourreau qui se coupe la main, et le roi arrive à la dernière scène, qui le fait gentilhomme. C'est comme une vieille ballade dialoguée.
Enfin, aucune des pièces que j'ai citées jusqu'ici ne ressemble à celle qui est intitulée VAmour africain. Ce sont quelques scènes de la vie orientale, et je dirais presque qu'elles la font comprendre toute entière. L'impétuosité du désir, la sécurité de la possession tranquille, cette amitié grave et gracieuse qu'on trouve dans les Mille et une Nuits, la fougue de l'Arabe du désert et la sérénité calme du Maure de Cordoue, tout cela respire un parfum et une poésie de l'Orient qui doit réconcilier avec l'auteur ceux dont quelques détails trop réels auraient effarouché l'imagination.
Nous ne relèverons point quelques négligences de langage, quelques expressions de mauvais goût : comme nous n'avons rien cité à l'avantage de l'auteur, il n'y aurait pas de générosité ni même d'impartialité de notre part à changer de méthode pour l'attaquer.
Mais, pour achever de caractériser sa manière, il est nécessaire de dire qu'elle laisse désirer quelques développements. Son trait est toujours juste, fin, léger ; mais parfois son coloris n'est pas assez riche, assez animé. Son allure, qui ne manque jamais de naturel et de rapidité, est par moments trop brusque et trop hâtée. On fait avec lui un chemin fort
agréable ; mais si l'on sait toujours parfaitement où l'on est, il arrive de ne pas bien comprendre par où on a passé. Mais on a toujours les défauts de ses qualités ; et, quand celles-ci sont aussi éminentes, il faut combattre les autres avec précaution. D'ailleurs, nous sommes si las des développements excessifs, des lourdes déclamations de tant de personnages dramatiques que nous ne pouvons nous plaindre d'un auteur original, varié, naturel, qui nous donne toujours une esquisse parfaite, sinon un tableau fini, qui, lorsqu'il n'achève pas ses portraits, les indique avec sûreté et finesse, auquel enfin on ne peut reprocher que de mettre dans ce qu'il fait trop peu du sien, tandis qu'il y a tant d'auteurs auxquels on a besoin de pardonner d'avoir mis dans ce qu'ils font trop du leur.
Extrait de l'article intitulé : Essai sur le Classique et le Romantique, de Cyprien Desmarais (signé O., c'est-à-dire Duvergier de Hauranne) ^.
Le Globe, 11 juin 1825, n» 118, p. 602.
«... Quel vide dans le camp des classiques ! Il leur restait encore une dernière arme. « Produisez, disaient-ils aux no- « valeurs, et voyons cette affaire. » Eh bien ! cette arme vient de leur être enlevée, et voici que, sous le nom de Clara Gazul, un génie indépendant et original trace le chemin et, du premier pas, laisse bien loin derrière lui tous les favoris de la Melpomène moderne. Pour peu qu'un tel exemple soit suivi, que deviendront tant d'estimables littérateurs qui se sont fait un honnête revenu en copiant La Harpe et calquant Racine? Il y a de quoi les tuer, et nous devons compter sur un redoublement d'invectives... »