‹ [Œuvres complètes]Chapitre 127 sur 135 · Jean- Jacques Ampère · texte numérisé non relu

Jean- Jacques Ampère

2. Cet arlicle est une réponse au Journal du Commerce, qui, dans son numéro du l*' novembre 1824, avait dit : « Le romantisme n'est point un ridicule : c'est une maladie comme le somnambulisme ou l'épilepsie. Un romantique est un homme dont l'esprit commence à s'aliéner... »

Théâtre oe Clara Gazul.

Le Globe, 18 juin 1825, n» 121, p. 6iy-G21.

A M. le Directeur du Globe, Monsieur,

Je viens de lire presque à la fois le Théâtre de Clara Gazul et l'article de votre journal où vous signalez l'apparition de celte piquante nouveauté. Vous le dirai-je? J'ai trouve quelque disproportion entre l'extrême mérite qui me frappe dans cet ouvrage et le jugement favorable, mais très mesuré, que vous en portez.

Au reste, vous convenez que ce théâtre est une heureuse réalisation de vos principes littéraires ; vous laissez entrevoir de plus que cette mystérieuse Clara pourrait bien n'être que le prête-nom d'un jeune écrivain assez hardi pour lever le premier l'étendard de l'indépendance dramatique en France 1 il est naturel de conclure de là que ce nouvel athlète est sorti de vos rangs, et que vous le loueriez davantage s'il était moins des vôtres. Peut-être aussi' avez-vous craint de compromettre, par un trop vif éloge officiel, les théories romantiques, pour lesquelles vous combattez, en liant imprudemment leurs destinées au sort toujours douteux d'un livre nouveau. Or, moi, Monsieur, étranger aux deux partis, qui ne connais pas l'auteur et qui, n'ayant ni nom ni autorité en littérature, puis louer sans réserve et me prononcer sans conséquence, permettez-moi de jeter avec vous un nouveau coup d'oeil sur ces six comédies, où, pour la première fois, j'ai vu les hommes de notre temps parler comme ils parlent et agir comme ils agissent.

Je vous dirai d'abord, sans me targuer d'une grande sagacité, que je n'ai pas cru un instant que cet ouvrage fût celui d'une femme. Ce n'est pas seulement sur l'énergie très masculine de plusieurs rôles que s'est fondée mon incrédulité ; certes, une actrice espagnole en sait autant sur les choses de la vie que l'auteur de ces comédies, quel qu'il soit : mais jamais plume féminine n'atteindra ce degré de vérité. Le naturel

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des femmes est toujours arrangé : voyez leurs tableaux, leui-s comédies, leurs romans, même leurs mémoires. Ce ne sont pas les femmes qui ont fait la réputation de Walter Scott ; elles ont fait celle de Rousseau et de Byron. Nous cherchons le vrai ; elles cherchent le beau. Mais il n'est pas de beauté sans vérité, et c'est là (qu'elles me le pardonnent) ce qu'elles oublient trop quelquefois. Le vrai aussi s'éloigne souvent du beau ; mais il est un charme attaché à l'imitation qui embellit la laideur même. Boileau l'a dit et, ce qui vaut mieux, Lesage et Molière l'ont prouvé. Il est vrai que ce ne sont pas là les auteurs que les femmes aiment le plus ; elles leur préfèrent Duval ; il se peut donc que le Théâtre de Clara Gazul n'ait pas un succès complet auprès d'elles : il a pourtant un grand mérite dont elles savent toujours gré, il est amusant. La première de ces six comédies, Les Espagnols en Danemarck, a pour sujet, comme on sait, la belle retraite de La Romana, qui parvint à se dégager des drapeaux de Napoléon et à ramener de l'île de Fionie quinze mille défenseurs à l'Espagne. Le mélancolique héroïsme de ce vieux patriote est tracé de main de maître ; il parle peu, agit beaucoup, sans avoir l'air d'agir, et ne déploie contre chaque obstacle que le degré de force qu'il demande : on voit qu'il est occupé d'une idée fixe, et que déjà son âme est en Espagne. Le jeune don Juan Diaz (Porlier), son aide de camp et son neveu, brave, étourdi, généreux, légèrement romanesque, aime son pays, comme on l'aime à son âge, sans préjudice des distractions. En face de ces deux hommes est placé, avec la mission de les observer, un jeune fat, apprenti diplomate, le baron Amédée de Pacaret, qui ne rêve que Paris et n'observe rien. Sur le premier soupçon de ce qui se passe, la police impériale lui envoie comme auxiliaires deux intrigantes, la mère et la fille, dont l'une a fait arrêter autrefois Pichegru et dont l'autre débute dans la carrière du vice. De son côté, le prince de Ponte-Gorvo détache vers lui, en attendant mieux, un sabreur de la garde, allié qui lui cause plus d'embarras et de frayeur que l'ennemi même. Ce coupe-jarret, qui, vêtu d'un frac, organise un horrible guet-apens, comme la chose du mondi* la plus innocente, recule d'horreur en reconnaissant

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sa propre mère dans rémissaire de la police et repousse encore plus rudement sa sœur ; inconséquence qui peint admirablement les mœurs militaires d'alors, mélange d'honneur brutal et de perversité aveugle.

Si le jeu de ces divers personnages ne produisait que des peintures de ridicules et de vices frappantes de vérité, cette pièce prendrait son rang à la suite de Turcaret; si du choc de ces grands intérêts patriotiques et de ces viles passions privées il ne sortait qu'un tableau historique, plein de mouvement et de vie, on le placerait près de Pinto : mais à ces deux éminents mérites, cet ouvrage en joint un autre qui appartient en propre à l'auteur ; c'est la vérité la plus complète portée dans la peinture des passions. La jeune intrigante venue pour séduire don Juan et le trahir est sérieusement tombée amoureuse de lui. L'idée de cet étrange amour n'est pas nouvelle ; on connaît la Courtisane amoureuse de La Fontaine. Mais, ce qui est absolument nouveau, ce sont les traits de vérité qui déposent à chaque instant de la sincérité de sa passion. Nulle part on n'avait fait parler si naturellement l'amour; quelle passion dans la scène où cette malheureuse, pressée par son amant de recevoir sa main, la refuse obstinément, et lui avoue ce qu'elle est avec un si généreux mépris d'elle-même qu'elle en devient sublime !

La pièce suivante. Une Femme est un Diable, ou la Tentation de saint Antoine, n'est autre chose que le Moine de Lewis resserré en trois scènes, mais plus frappant, plus vrai, plus passionné que son modèle. La scène où Antonio, jeune prêtre, dévot de bonne foi, mais dont les austérités n'ont pu dompter la chair, abjurant la prêtrise et cédant au démon, va trouver Mariquita dans la prison, pour en faire sa femme, et devient en une heure fornicateur, parjure et assassin, offre un mélange de brutalité, de mysticisme et d'innocence, de l'effet à la fois le plus piquant et le plus profond.

A son moine convaincu, l'auteur oppose deux inquisiteurs athées et libertins ; mais ces deux prêtres, si je ne me trompe, ne s'épargnent pas assez entre eux et se vantent trop classiquement de leurs vices. On croirait entendre Mathan. La

faute est grave, mais c'est la seule de ce genre que l'auteur ait commise.

Le drame oriental L'Amour africain, dont votre article, monsieur, caractérise si bien le singulier mérite, aurait eu besoin, je crois, d'être plus développé ; les personnages, mieux connus, intéresseraient davantage, et peut-être le cœur serait-il aussi ému que l'imagination est frappée. Mais, tel qu'il est, quel feu ! quelle vie ! quelle mobilité de sentiments ! que Talma, dans sa jeunesse, eût bien rendu la frénésie de ce Bédouin I

Je regrette d'être moins de votre avis sur la première partie d'/nés Mendo, que vous regardez comme ce qu'il y a de plus faible dans ce recueil. « Ce que cette pièce a de remarquable, dites-vous, c'est que l'auteur semble avoir eu pour but d'y retracer l'allure un peu brusque des anciennes comédies espagnoles. Il y a un duel, un meurtre, un jugement, etc. » Loin de trouver que la multiplicité des incidents soit la chose remarquable de cette pièce, je n'avais même pas remarqué ce léger défaut. Épouser la fille du bourreau ne parut jamais possible qu'au plus passionné de tous les hommes, à l'auteur <ï Emile. Il était piquant et dramatique de mettre un jeune Espagnol aux prises avec cette violente situation. On ne peut mieux peindre que ne l'a fait l'auteur les angoisses de Mendo, forcé par la recherche de Don Esteban de déclarer à sa lille son horrible profession. Mais ce qui est déchirant, et vraiment la chose remarquable de la pièce, c'est le désespoir d'Inès ; la scène où elle confesse à son amant cet affreux secret offre un nouveau modèle de cette vérité passionnée dans laquelle l'auteur excelle. Le dénouement est aussi heureux qu'imprévu. Don Esteban est condamné à mort pour les suites d'un duel. Mendo, appelé pour la première fois à remplir son cruel office, plutôt que d'obéir, se coupe le poing, et sauve ainsi la vie du jeune homme, à qui le roi fait grâce, et qui, autant par reconnaissance que par amour, épouse sa maîtresse, conclusion qui justifie le second titre de la pièce, le Préjugé vaincu.

Cela me rappelle, monsieur, que vous adressez à ce recueil un éloge, qui, s'il était fondé, pourrait faire plutôt peut-être

l'objot d'un reproche. Vous Jouez dans cet ouvrage une absence totale de vues philosophiques : vous vous plaisez à considérer ces comédies comme le produit d'une faculté créatrice toute spontanée, qui agit, pour ainsi dire, à l'insu de l'auteur, et le pousse à tracer des scènes vivantes de naturel et de passion, sans chercher à rien établir, à rien prouver, comme M. de Barante narre pour narrer. Il est vrai que vous ajoutez que ses peintures sont toujours piquantes, rapides, quelquefois profondes; et heureusement il est impossible de narrer ainsi sans qu'il en résulte quelque vérité ; c'est ce qui lui arrive toujours, involontairement ou non ; et une preuve que sa volonté pourrait bien y être pour quelque chose, c'est le soin qu'il prend quelquefois d'indiquer le but de ses pièces dans leur titre même, comme nous venons de le voir dans Inès Mendo, et comme il le fait encore dans la seconde partie de cette comédie, qu'il intitule le Triomphe du préjugé.

De simple villageoise, dona Inès est devenue grande dame, sans avoir pu prendre les manières de sa nouvelle condition. Toutes les mortifications, toutes les petites souffrances, suites ordinaires d'une mésalliance, viennent l'une après l'autre briser le cœur d'Inès. Don Esteban l'aime toujours sans doute, mais son amour-propre souffre, et il ne reste pas longtemps fidèle à une femme dont il rougit ; la pauvre Inès se meurt ; et alors Mendo montrant son bras droit à don Esteban : « Quels souvenirs, lui dit-il, ce bras mutilé vousrappelle-t-il?... Jusqu'ici je n'ai donné la mort à personne... Aujourd'hui, je me fais votre juge et votre bourreau. Que le seigneur vous absolve ! » Et de son bras gauche il le tue.

Le Ciel et l'Enfer n'a que trois personnages. Ce petit drame nous montre une jeune femme de Valence entre son confesseur et son amant. La scène de la confession est un chef-d'œuvre de naïveté et de finesse. La dévotion et la jalousie également extrêmes de cette jeune femme contrastent heureusement avec l'amour insouciant et sensuel de don Pablo. Dona Urraca est le type de l'amour espagnol. Cette timide dévote, qui refuse un baiser à son amant le

mercredi des cendres, n'hésite pas à commettre un meurtre pour le sauver. Ces scènes, quoique très espagnoles, ne me paraissent pourtant pas, monsieur, uniquement espagnoles. Ces grandes contradictions du cœur humain sont de tous les pays ; et de ces trois personnages deux au moins ne seraient pas chez nous sans modèles.

Tel est ce théâtre, dont je regrette de ne pouvoir signaler un plus grand nombre de points saillants. Je ne crains pas d'avancer que l'auteur est, avec Walter Scott, l'écrivain moderne le plus éminemment vrai. L'apparition de Waverley fit, il y a quelques années, une révolution dans toute la partie épique de notre littérature, en nous montrant une vérité jusque-là inconnue dans les mœurs et les caractères. L'auteur du Théâtre de Clara Gazul complète cette révolution, en portant cette même vérité dans les passions et, par contre-coup, dans le drame. Quant à la forme inusitée qu'il a prise, elle est bien complètement indifférente ; si elle lui a donné quelques facilités, je l'en félicite : la véritable innovation n'est pas là. Bientôt sans doute la foule des écrivains à la suite va nous brocher des comédies espagnoles, jetées, les unes plus, les autres moins, dans le moule romantique. Peut-être même un des quarante daignera-t-il les traduire en beaux vers. Permis à eux ; mais, quelques variations que les uns ou les autres brodent sur ce thème, vous pouvez compter, monsieur, que je ne remplirai pas vos colonnes de leur éloge.

Agréez, etc.

Un de vos ABONNÉS.

Extrait de l'article intitulé : Littérature : Essais sur la littérature romantique (signé J.-J, A., c'est-à-dire Jean- Jacques Ampère).

Le Globe, 9 juillet 1825, t. II, n" 130.

Ampère ajoute en note, après les mots : « l'intolérance hâtive de certains réformateurs? » : « Ce n'est point un sys-

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tème qui a donné lieu à la production la plus originale de notre littérature actuelle ; le succès universel du Théâtre de Clara Gazul n'eût point été ce qu'il est si ces comédies eussent été écrites pour prouver une thèse. L'auteur de cet article s'estime heureux d'avoir été le premier qui ait signalé le mérite de cet ouvrage ; il n'est aucun des éloges que le correspondant du Globe lui a décernés depuis qu'il n'ait cru lui avoir donné ; s'il s'est mal fait comprendre, il remercie l'auteur de la lettre d'avoir mieux que lui développé sa propre pensée et de lui avoir fourni l'occasion de revenir sur l'expression d'une admiration dont il se plaît à renouveler ici le témoignage... »

Théâtre de Clara Gazui,, comédienne espagnole. Paris, 1825, Sautelet et C'", place de la Bourse, 1 vol. in-8"; prix : 6 fr.

Revue encyclopédique, \Mm 1825, t. XXVI, p. 871.

JjCS nouvelles doctrines littéraires, qui ont déjà donné naissance à quelques productions originales dignes d'attention, et spécialement à deux ouvrages historiques fort remarquables, ont sans doute dicté le théâtre que j'ai sous les yeux. On ne saurait y méconnaître le dessein de l'auteur, celui de peindre sous un nom emprunté les traits les plus saillans de nos mœurs, et de se donner, à l'abri d'un masque espagnol, une entière liberté, quant aux préjugés politiques et à ce qu'il appelle les routines littéraires. 11 retrace tour à tour, et toujours avec la même hardiesse et une égale originalité, la dépravation du régime impérial, la bassesse de certains fonctionnaires, la brutalité des sabreurs de la grande armée, la perversité profonde des agens secrets de la police napoléonienne et l'héroïsme des Espagnols, disposés à verser leur sang pour la liberté. Abandonnant la route classique suivie par Moratin, Gorostiza et les auteurs modernes de l'Espagne, Clara Gazul ou son pseudonyme s'efforce de tracer, à la manière des anciennes ballades, de ops grands

drames où les événemens publics viennent se mêler aux émotions intimes, où des détails minutieux s'allient aux plus grandes actions ; en un mot, l'auteur essaie de montrer, comme l'a fait Shakespeare, le ridicule qui se mêle, dans la vie, aux sentimens sublimes et aux faits héroïques, prêtant à chacun son langage et sacrifiant souvent l'élégance et quelquefois, je dois le dire, la pudeur au naturel et à la vérité.

Dans une Notice fort bien écrite, l'auteur nous apprend que ces pièces furent composées, durant le régime constitutionnel, par W^^ Gazul, comédienne du teatro mayor de Cadix, qui ne se faisait nul scrupule d'avouer qu'elle était née d'une Bohémienne, sur le bord d'un chemin, et qui, loin de se prétendre issue de vieux chrétiens, tirait gloire d'être de sang moresque et arrière-petite- fille du tendre maure Gazul, si fameux dans les vieilles romances espagnoles. Les six comédies contenues dans ce recueil portent en général le caractère d'indépendance que la notice attribue à l'auteur, et qui distingue l'époque à laquelle on suppose qu'elles furent composées. La première de ces comédies, intitulée Les Espagnols en Danemarck, a pour sujet la belle retraite de La Romana, qui parvint à s'échapper de l'île de la Fionie, où le surveillait l'armée de Bernadotte, emmenant quinze mille Espagnols retenus, comme lui, sous les aigles de Napoléon. La Romana n'a pour auxiliaire, dans son projet de regagner l'Espagne, que son jeune aide de camp, le brave et malheureux Porlier, si connu dans les guérillas espagnoles, sous le nom d'e/ Marquesito. Ils sont observés et trahis par le résident français, un officier de la garde envoyé en mission secrète, et deux femmes, la mère et la fille, émissaires de la police impériale. — C'est avec ces ressorts que l'auteur produit les scènes les plus attachantes et les situations les plus vraies. Rien de plus piquant que la manière dont il a opposé la perversité endurcie et la perversité novice encore des deux intrigantes, le dévouement intéressé et timide du diplomate français pour la cause impériale et le dévouement brûlant et sans restriction des deux Espagnols pour leur patrie. Dans Inès Mendo, dont le mérite se rapproche un peu de celui de Pinto, de M. Lemercier, dans V Amour africain, Je

Ciel et l'Enfer, l'auteur a déployé la même originalité, la même force. Il se montre toujours vrai et naturel, selon les localités ; ne se refusant à reproduire ni le jargon vulgaire d'un corps de garde, ni les passions sauvages d'un bédouin, ni les turpitudes des moines et des inquisiteurs de l'Espagne. Quoique nous soyons loin d'approuver toutes les licences littéraires qu'il s'est accordées, nous croyons devoir recommander le Théâtre de Clara Gazul à nos lecteurs, non comme un modèle à suivre, mais comme un essai fort original et très heureux, et qui fait concevoir de celui ou de celle qui l'a composé les plus hautes espérances,

Loève-Veimars.

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