XXVIII INTRODUCTION
« M'"*" P. — Je n'avais jamais pensé à la différence des auditoires que vous venez d'établir... En effet...
« I). — C'est à prendre ou à laisser. On veut ou on ne veut pas de comédie. Ceux à qui ce genre d'ouvrage plaît sourient aux essais de Clara Gazul : ceux que ses peintures choquent n'aiment pas la comédie, et, quand ils sont de bonne foi comme vous, madame, ils avouent que Tartu/l'e ne leur convient pas, parce qu'en effet Tartuffe, représenté devant un auditoire comme nos usages et nos mœurs le composent aujourd'hui, est un contresens révoltant. J'en dirai autant de Georges Dandin, des Écoles des femmes et des maris, de la Femme Juge et partie, de Turcnret et enfin de Figaro. Les drames de sentiment de La Chaussée ont commencé cette révolution théâtrale qui parait vous convenir. Depuis cet auteur le gros des écrivains comiques n'a pas cessé de dialoguer des romans plus ou moins farcis de morale. Ces beaux semblants de vertu et de philosophie ont fait illusion à la société qui a cru pouvoir aller au théâtre comme, on va au sermon. Mais on a été pris au piège et, maintenant que l'habitude est prise, vous voulez que les auteurs et les comédiens soient des prédicateurs. Cela ne se peut. Ce sont des peintres et des peintres de la vérité toute crue.
« M"* P. — C'est cette vérité toute crue que je n'aime pas.
« D. — Alors vous n'aimez pas la comédie.
« M"*" P. — Je vous assure que si, mais je veux qu'elle me représente la nature que j'aime, celle que je vois.
« D. — Mais Clara Gazul a mis en scène ce que vous voyez, mais ce que vous ne regardez peut-être pas assez attentivement.
INTHOOUCTION XXIX
u M'"" F. — Allons, voilà que vous tombez vous-iuéiue dans les exagérations comiques! En bonne conscience, est-ce que vous connaissez des femmes comme les dames de Tourville et de Coulantes, ces deux espionnes des Espagnols en Fionie? <
« D. — Et si je vous disais que vous en connaissez vous-même? qu'il n'y a pas plus de quinze jours vous avez vu une de ces créatures qui, comme M""' de Tourville, a fait métier de surveiller la conduite des honnêtes gens, et promène sa fille pour la faire valoir et la vendlre au besoin?
« M""" P. — Allons, vous sortez de votre caractère : je ne vous connaissais pas pour un homme à paradoxes... (prenant du tabac)... Et quelle est donc celte dame de Tourville qui est de ma connaissance?...
u M™" P. — Mais c'est une femme tarée.
« D. — Qui prétend le contraire?
« M""' P. — On ne la supporte qu'à cause de la curiosité qu'inspire sa fille.
« D. — Enfin on la supporte, on la voit, on la reçoit même. Quand elle entre dans un salon, lui dit-on une parole, fait-on un geste qui indique le peu d'estime qu'on a pour elle? Cependant tout le monde sait que, du temps de l'Empereur, et peut-être depuis, elle a fait partie de la haute police ; vous le savez aussi bien que qui que ce soit. Quant à sa conduite envers sa fille, je n'ai pas besoin d'entrer dans de longs détails à ce sujet. Vous savez comme moi que M'"" G. n'a pas un sou vaillant, qu'elle
1. M"* Gaj-. Cf. plus liaul l'entrevue de Mérimée et de M"" Gay (25 juin 1823).
XXX INTllObUCTiON
vil en luisuiil des clelU's, (ju'ellc jelle de la poudre aux yeux des gens de la société, en affichant un luxe insolent, et en se cramponnant par ce moyen infaillible à une place dans la société qui ne lui appartient plus; qu'au moyen de tous ces prestiges, et aidée par le talent et, j'ose le croire, par la candeur de sa fille, elle fait jouer à cette pauvre Delphine un rôle qui la perdra aux yeux des honnêtes gens, si elle n'a pas une tournure d'esprit aussi heureuse que celui de madame sa mère, laquelle a joué à la fois le rôle d'une Muse et d'une courtisane; que vous dirai-je enfin? Cette femme, cette M""' G. ne promenet-elle pas sa fille dans les salons de Paris pour tenter quelque richard qui...
« M""" P. — A propos, et le mariage du général Lagrange avec M"" Delphine doit-il toujours se faire? Quelle folie pour un homme comme lui...!
« D. — Et vous ne croyez pas aux Orgons, madame! (riant)... On parle diversement de ce mariage. M""' G. le désire; rien de plus naturel : M. de J^agrange prétend qu'il se fera, ce qui se conçoit encore, mais on prétend que la jeune Muse ne veut plus en entendre parler. On donne comme certain qu'une jeune dame de la famille du général a donné à Delphine, sous couleur d'un conseil amical, l'avis sage de renoncer à cette union si elle ne veut pas éprouver toutes les humiliations dont on peut si facilement abreuver une jeune fille qui entre forcément dans une famille. Delphine a profité de l'avertissement et ne veut plus entendre parler du général. La mère est furieuse, comme vous pensez bien.
« M""" P. — Comment, vous croyez que M"* G... Dan» le fait elle fait jouer un triste rôle à son enfant.