‹ [Œuvres complètes]Chapitre 40 sur 135 · ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESPAGNE

Théâtre Espagnol modehne

(Voy. les numéros 29 et 30.)

Coinella [Le Globe, Paris, mardi 23 novembre 1824, n° 33, p. 145.]

Lope de Véga plaisante ainsi sur le goût de ses compatriotes en fait d'ouvrages dramatiques :

. . . Que la colera De un Espanol sentado no se templa, Si no le represenlan en dos ho ras Hasla el final j nie cio desde la genesis.

« Pour satisfaire à l'avide curiosité d'un Espagnol au théâtre, il faut lui représenter en deux heures depuis la genèse jusqu'au jugement dernier. »

Malgré cette raillerie qui ferait croire qu'il désapprouvait le genre alors à la mode, Lope nous a laissé quelques centaines de comédies où les règles d'Aristote sont entièrement négligées. Caldéron, Castro et les tragiques du second ordre ne se sont pas montrés plus scrupuleux. On trouve dans leurs ouvrages beaucoup d'événements, peu de conversation, souvent de l'imagination et des idées heureuses, mais rarement des développements bien suivis et des caractères bien peints. Comme excep-

tion, je citerai cependant le caractère de Crespo dans V Alcade de Zolamea, qui me parait bien audessus de tous ceux que Shakespeare nous a laissés. Tel qu'il est, le théâtre espagnol a servi de modèle à tous les autres. Anglais, Allemands, Français ont exploité la même mine, et je suis sûr qu'il n'existe pas à la scène une situation qu'on ne puisse retrouver dans les comédies espagnoles des xvi* et xvii* siècles ' . Faust même, ce drame qui semble si original, offre une ressemblance frappante avec El Magico prodigioso deCaldéron; sans l'Inquisition, je crois même que l'Espagnol nous aurait donné un diable un peu plus diable que le triste Méphistophélès.

Le grand défaut du théâtre espagnol est son style ridicule. Les spectateurs du temps voulaient qu'on leur satisfit l'esprit et h cœur. Il leur fallait, il est vrai, des situations touchantes, un plan bien conçu, mais de plus un style rempli de pointes et de jeux de mots. On aimait à deviner un calembour en pleurant; et plus les vers étaient entortillés et précieux, surtout inintelligibles, plus ils étaient applaudis.

Cette fameuse phrase citée dans Don Quichotte, « la raison de la déraison... », etc., donne une idée de ce style culto, comme on le nommait alors. Cer-

1. Je n'ai pas besoin de citer le Cid, souvent gâté par Corneille. J'engage les lecteurs sans prévention à comparer la tragédie française avec la première partie de La.i Mocedades de/ Cid, par Guillaume de Castro, traduite dans la vingl^uatrîème livraison des Tltéâlres éliangers.

vantés lui-même, qui l'a si bien tourné au ridicule, n'en est pas toujours exempt, dans son Siège de Numance par exemple.

Caldéron, Lope de Véga, Castro moururent, et le génie espagnol mourut avec eux. On tiouva plus commode d'imiter leurs défauts que leurs mérites, et de là sortit un déluge de comédies détestables, qui méritaient bien le sort de la bibliothèque du chevalier de la Manche.

Voltaire, avec sa malice ordinaire, a relevé tous les défauts du théâtre espagnol sans parler de ses beautés. Montesquieu dit dans ses Lettres Persanes : « Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres. » A leur exemple maint Français s'égaya aux dépens de Lope, qu'il n'avait peut-être pas lu. Mais les Espagnols baisèrent le bâton qui les frappait. Voltaire et les philosophes français, mis à l'index par l'Inquisition, étaient lus en cachette. L'on sait combien est persuasif un livre défendu : on eut honte d'avoir admiré si longtemps les farces monstrueuses dont se moquait le divinn Voltaire, et les beaux esprits traduisirent à l'envi force tragédies françaises, et même essayèrent d'en composer à leur image.

Malheureusement, elles attirèrent si peu de spectateurs que les comédiens désespérés renoncèrent à un genre qui ne leur produisait que des éloges de l'Académie, auxquels ils auraient bien préféré les réaux du public. Moratin le père, Yriarte, Trigue-

ros échouèrent successivement dans leur projet de réforme.

Dans cet état de choses, parut Don Luciano Francisco Comella, qui, pendant quelques années, fut seul en possession de charmer le public de la péninsule. Héritier de la fécondité de Lope et de Caldéron', il a laissé environ cent comédies dont la plus mauvaise, au dire des acteurs, a plus rapporté à la caisse que la meilleure de Lope. Il prit un biais entre le genre français nouveau et le genre espagnol ancien. Il borna à quelques jours seulement la durée de ses drames; il supprima le style culto et le gnicioso, ce personnage bizarre et obligé des anciennes tragédies : mais il y substitua le jargon sentimental, les vers sentencieux, les tyrans et les traîtres de mélodrame, et les coups de canon. Sans s'en douter, il a trouvé çà et là des situations éminemment dramatiques; mais le plus souvent il a jeté ses ouvrages dans le même moule. Un scélérat a commis un crime, un innocent en est accusé, les apparences le condamnent, il va périr : mais, à la dernière scène, tout se découvre : l'innocent est récompensé, le scélérat condamné au supplice. Pour satisfaire pleinement l'indignation du public vertueux, il imagine même des supplices inusités. C'est ainsi que dans Federico secundo en el campo

1. Le recueil des œuvres choisies de Caldéron contient cent vingt comédies. On estime que Lope de Véga en a composé environ mil huit cents, dont beaucoup sont perdues.

de Tnri^aii, le tiaitre Waicots est condamné par le monarque prussien à être brûlé vif, nonobstant ses instances pour un supplice plus bénin :

Dad me al inenos Un suplicio mas benigno.

On voit par là qu'il se soucie fort peu d'observer les mœurs et l'histoire, bien différent en cela des anciens auteurs, qui s'y sont montrés remarquablement attachés.

(La suite au prochain numéro.)

ESPAGNE Théâtre Espagnol moderne

(Suite des n" 29, 30 et 33.)

Moratin [Le Globe, Paris, jeadi 25 novembre 1824, p. 149 et 150.]

La réputation de Comella était à son apogée, quand elle croula tout d'un coup devant un nouvel émule.

Don Léandro Fernandez de Moratin, fils de celui dont nous avons parlé, s'était annoncé par quelques ouvrages classiques qui n'avaient eu aucun succès (entre autres le Vieillard et la Jeune Femme, El Viejo y la Nina). Jaloux de la réputation de Comella et plein de mépris pour ses ouvrages, il composa une petite comédie sans action, mais qui était une sanglante satire de son rival. La Comédie Nouvelle (c'est le titre qu'il lui donna) eut un succès prodigieux, et dès lors Moratin imposa ses ouvrages au public espagnol, qui prit l'habitude de les admirer.

Dans cette pièce, Comella est désigné sous le nom de Don Eleulerio. C'est un mauvais poète, qui fait une comédie sur le siège de Vienne, allusion au goût de Comella pour les guerres et les grandes calamités; on le siffle comme de raison, et le voilà ré-

duit à l'hôpital. Tout le comique de l'ouvrage est dans le tableau de la misère et des espérances folles du poète et de sa famille. Le parterre de Madrid riait surtout quand Mariquita se plaignait de n'avoir à manger, pour six personnes, qu'une livre de concombres et la moitié d'un pain. Voilà qui est bien spirituel! J'avoue que je n'ai jamais trouvé ridicule un homme qui a faim, mais le public de Madrid en jugeait autrement.

Le Oui des Jeunes Filles (El si de las Ninas). Un vieillard s'imagine de demander la main delà jeune Francisca, qui par timidité, ou niaiserie, répond oui à sa déclaration. Mais le neveu du vieillard est un jeune lieutenant-colonel qui prend des batteries à lui tout seul (action assez rare en Espagne). On sent qu'il aime Francisca, et qu'il est payé de retour; cependant, aussitôt qu'il apprend le mariage projeté, il se retire modestement, <{uand l'oncle, aussi bon que tous les oncles de comédie, touché de son obéissance, l'unit à sa prétendue, à laquelle il renonce aussi généreusement que de coutume.

On voit que cet oncle est un galant homme, et dans cette pièce il n'y a personne de positivement ridicule. Des Espagnols m'ont dit que c'était une innovation, et qu'elle était fort ingénieuse; il m'a paru qu'elle augmentait encore la froideur du sujet.

Le Vieillard et In Jeune Femme (El Vie/o // la Nina). Un vieillard a épousé en troisièmes noces une jeune demoiselle de dix-neuf ans : il a lo défaut

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d'être jaloux, ce que bien des gens tiouveront assez naturel, attendu que, par un hasard ordinaire au théâtre, il est obligé de loger chez lui l'ancien amant de sa femme. Heureusement cet amant est plein de vertu, et se contente de pousser force soupirs, auxquels répond à l'envi la jeune victime. Cependant il croit plus prudent d'éviter les tentations du malin, et il part pour l'Amérique.

On sent que la situation ^tant toujours la même, et le dénouement prévu dès l'exposition, la comédie est loin d'être amusante. Les lamentations des deux amants fatiguent les spectateurs, et le vieux mari les ennuie presque autant qu'il ennuie sa femme. Il y a cependant un rôle passable : c'est celui d'un vieux domestique Mnnoz, grognon et boudeur, qui, étant depuis seize ans dans la maison du vieillard, se figure que sa place est tout aussi inamovible qu'une pairie : l'expression de son humeur triste et chagrine jette quelque gaieté sur ces trois actes mortellement longs.

Le Baron [El Baron). Un escroc s'est faufilé chez la vieille Monica; il lui persuade qu'il est baron, qu'il a des terres, des châteaux, des diamants, etc.. La vieille va lui donner sa fille, quand tout se découvre à temps. Le caractère odieux et dégoûtant du principal personnage prête peu au comique, et nous avons déjà observé que la froideur est le caractère distinctif des ouvrages de Moratin.

Le Baron est précédé d'une préface dans laquelle

l'auteur se vante d'avoli' composé sa comédie suivant les règles de l'art, sans lesquelles les plus grands génies n'ont fait (jue des bévues [desacierlos). Il ajoute modestement : « Si, par bonheur, cette pièce était accueillie avec bienveillance, elle serait une preuve de plus qu'une fable simple, des caractères pris dans la nature, des mœurs nationales, de la vivacité dans le dialogue, une bonne morale, suffisent pour acquérir à un poète dramatique l'estime générale. » Certes il serait injuste d'en demander davantage à Moratin, mais jamais auteur n'a prononcé de meilleure grâce sa propre condamnation.

La Mojigala (la Femme hypocrite). On regarde assez généralement en Espagne cette pièce comme le chef-d'œuvre de Moratin'. Le sujet est emprunté à V Ecole des Maris et au Tartuffe : on y retrouve entre autres la fameuse scène où Tartufîe s'accuse luimême, au moment oîi il vient d'être pris sur le fait (acte II, scène iv).

Les dévots crièrent au scandale, l'Inquisition défendit la pièce, et Moratin aurait sans doute payé son audace plus cher que Molière, si le prince de la Paix, alors tout-puissant, ne se fût intéressé à lui. Cette persécution n'eut d'autre effet que d'augmenter le mérite de la comédie aux yeux de beaucoup de monde.

Deux frères ont chacun une fille qu'ils ont élevée chacun à sa manière, Dona Clara vit retirée, lit

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