MADAME DE TOURVILLE, MADAME DE COULANGES
MADAME DE TOURVILLE. Tu es unc sottc ; te voilà toute sens dessus dessous, parce que tu lui as vu faire le plongeon*. La belle chose que de savoir nager, quand on l'a appris ! et pourtant une carpe lui en remontrerait.
MADAME DE COULANGES. Mais uïï hommc qu'il ne connaissait pas ! . . . et les gens de cette maison disent que la côte est si dangereuse !
.MADAME DE TOURVILLE. Eh bien! il sait nager. — C'est dit*, et il a du courage : mais qu'est-ce que cela te fait? Fais-moi toujours ton rapport.
MADAME DE COULANGES. Je n'ai ricu à dire.
.MADAME DE TOURVILLE. Sais-tu quc je scrais tentée de croire que tu t'es amourachée de ce petit officier brun, qui nage comme un canard? — Tu as la berlue, mon enfant, tu n'as rien vu*. Moi, du premier coup d'œil, j'ai découvert un complot.
.MADAME DE COULANGES. Un complot! CH vérité, tu en vois partout.
84 PROSPER MÉRIMÉK
MADAMK DE TOUHVILLE. Il VaUt tllieUX Cn VOÎl' OÙ il
n'y en a point, que de n'en pas voii* où il y cn a. Sais-tu que l'on a toujouis une gratification, outre le traitement ordinaire, pour chaque complot que l'on évente? Dis-moi, as-tu remarqué que ce noyé avait une chemise de batiste?
MADAME DE couLANGES. Qu'y a-t-il là de si extraordinaire?
MADAME DE TOUHVILLE. Ce qu'il y a d'extraordinaire?... Allons, elle est folle, c'est fini. — Une chemise de batiste, avec un jabot. — Faut-il te le répéter : — Une chemise de batiste, hé? C'est le fil d'une conspiration effroyable. 11 y a de quoi faire pendre vingt personnes.
MADA.ME DE COULANGES. Tu as bien de la pénétration.
.MADAME DE TOUKViLLE. Et toi, bien de la bêtise! — Comment! il ne te saute pas aux yeux que cet homme est un espion ou suédois, ou anglais, ou russe... Et même il est certain qu'il est Anglais, car je me trompe fort, ou sa chemise était de batiste anglaise. Ainsi voilà qui est assez clair.
MADAME DE COULANGES. Clair*!
.MADA.ME DE TOUHVILLE. Uii momcnt... Dc plus, il portait à sa veste un bouton dépareillé, avec une ancre dessus; donc il vient d'un vaisseau anglais.
.MADAME DE COULANGES. Tous les maiius out dcs boutons semblables.
.MADAME DE TOUHVILLE. Iiinocentc ! Et dcs portraits suspendus au cou? Il était plaisant, le petit aide-de-
camp, avec son portrait de femme. Il a bien joué son rAle, sur ma foi! c'est un gaillard bien retors, et (|ui contrefait l'indifférent à merveille. — Et le général, qui a vite empoché la boîte avant qu'on pût y jeter un coup d'oeil.
MADAMi: DK coi lax<;ks. 11 v i\ pciit-être bien du mystère là-dessous, mais je n'irai pas les ennuyer avec une histoire de boutons, de chemise de batiste et de semblables bagatelles. Ce serait le moyen de se faire rappeler sui-le-champ.
MADAMK DE TOI RviLLE. Bagatelles? bagatelles?... Ah! Elisa, dans les affaires, rien n'esta dédaigner. C^est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette du général Pichegru; et, sans me vanter, cela m'a valu bien de l'honneur, sans parler du profit. Voici le fait : c'était du temps de ton père, le capitaine Leblanc. Il revenait de l'armée; il avait de l'argent, nous faisions bonne chère et grand feu. Un jour donc je m'en vais chez mon rôtisseur, et je lui demande un pouletrrtti. — « Mon Dieu, madame, » me dit-il, « je suis bien fâché, mais je viens de vendre mon dernier. » — Moi qui connaissais tout le quartier, je voulus savoir à qui. — « Qui est-ce qui l'a pris? » que je lui demande. — Lui médit : « C'est un tel, et il se traite joliment, car depuis trois jours il lui faut une volaille à chaque dîner. » — Nota hene* qu'il y avait justement trois jours que nous avions perdu les traces du général Pichegru. Moi, je roule tout va dans ma tele, et je me dis : Diable! voisin.
1 appétit vous est venu; vous avez la fringale. Finalement, je reviens le lendemain, et j'achète des perdrix qui n'étaient pas cuites, remarque bien cela, pour avoir le temps de faire causer mon marmiton, pendant qu'elles rôtiraient. La-dessus, mon homme au gros appétit entre, et achète une dinde rôtie, une belle dinde ma foi! — « Ah! je lui dis, un tel, vous avez bon appétit, en voilà pour deux personnes, et pour une semaine. » — Lui cligne de l'œil, et dit : — « C'est que j'ai de l'appétit comme deux. » Un Français se ferait pendre, plutôt que de manquer un mot. Moi je le regarde entre deux yeux, lui se détourne, prend sa bête et s'en va. Il ne m'en fallait* pas davantage, je savais qu'il connaissait Pichegru. — On me happe mon homme, et, moyennant une récompense honnête, il livra bien et beau mon général, — et j'eus pour ma part six mille francs de gratification 1-. Voilà ce que c'est que de faire attention à des bagatelles.
MADAME DE coLLANGES. Oh ! tu cs fort habile j pour moi, je ne suis pas en train de deviner.
MADAME DE TOURViLLE. Fais commc tu l'cntcndras, cela te regarde; quant à moi, je m'en lave les mains. Si un autre a la gratification, si l'Etat en soufîre, ce ne sera pas ma faute.
MADAME DE couLANGES. Bah! cc Dou Juan m'a l'air d'un...
MADAME DE TOURVILLE. Vcux-tu quc je te disc de quoi il a l'air? Il a l'air d'aimer les dames, et si tu
avals de I espiit comme moi, tu mai)gerais h deux râteliers, et tu tirerais plus d'un quadruple à monsieur le colonel. C'est un marquis, sans que cela paraisse, et les domestiques disent qu'il roule sur l'or *.
MADAMi: DE covLANCKs. Mon Dicu, quc je suis fatiguée! je n'ai pu fermer l'œil de la nuit.
MADAME DE TOURViLLE. Il a l'air libertin comme un sacristain*. — Ah! mon enfant, si j'avais été aussi jolie que toi, je n'en serais pas où j'en suis, et pourtant si tu ne m'avais pas auprès de toi dans tes missions, que ferais-tu? 11 faut que moi, je me mette en quatre pour amener le gibier à mademoiselle, qui n'a que la peine de se baisser pour le prendre, et de dire merci pour l'argent que cela rapporte.
.MADAME DE COULANGES avec ironie. SanS COmptcr l'hon-
neur.
MADAME DE TOURVILLE. Bah! bah! Est-ce qu'il faut penser à cela ; il y en a de plus huppés que nous qui font de pires métiers.
IINK FEMME DE CHAMRKE entrant. M. Don Juail Diaz
demande si mesdames* sont visibles.
MADAME DE TOURVILLE. SanS doUtC. Cc qUB c'cst
que d'être jolie! elle n'a pas besoin de se donner de la peine; qu'elle se montre seulement, et on lui court après.
D. JUANenintni. Pardon, mesdames, si je me présente devant vous, sans autre titre que ma qualité de voisin, .l'ai pris la liberté de venir m'informer si la
scène d'hier n'avait pas produit un fâcheux effet sur la santé de madame.
MADAME DE couLANGEs. J'ai été fort émuc sans doute... mais jamais je n'ai ressenti une émotion si douce.
MADAME DE TOURVILLE (Bas.) Bien dit. (Haut.) PreUCZ
donc la peine de vous asseoir, monsieur.
MADA.ME DE coLLANGES. Vous ne VOUS êtcs pas trouvé incommodé*,... et le malheureux que vous avez sauvé?...
DON JUAN assis. Il est frais et gaillard, et parle déjà de se mettre à la poursuite des harengs... Mais, madame, vous paraissez encore soulTrante, je me reproche d'avoir apporté ce mourant sous vos yeux. . . mais dans le trouble...
.MADAME DE COULANGES. Après VOUS avoir vu braver la mort!... Mais je me porte très bien.
.MADAME DE TOUHVILLE à part. Elle jOUC la passiou à
merveille! (Haut.) Et vous, monsieur, vous ne nous donnez pas des nouvelles de votre santé, après l'imprudence que vous avez faite. — Ah! jeune homme, jeune homme! mais, ils sont tous comme cela!
.MADA.ME DE COULANGES bas à sa mère. TouS ?
D. JUAN. En vérité j'ai passé une nuit fort agréable, enchanté d'avoir pris un bain de mer dans cette saison.
MADAME DE TOURVILLE. Ma fillc ne cessait de parler de votre courage. Elle craignait que vous ne prissiez une fluxion de poitrine.
D. JUAN. Je suis bien fier de vous avoir fait penser à moi. Mais nous autres militaires, nous sommes à l'épreuve d'un bain froid.
.MADAME DE TOURViLLE. Pcut-êtrc, mousieur, avezvous connu dans vos campagnes mes fils, deux officiers de la plus grande espérance.'... l'aîné, le général de Tourville, et le cadet, le colonel Auguste de Tourville*.
D. JUAN. J'avouerai à ma honte que j'entends leurs noms pour la première fois... mais je lis si peu les bulletins!
MADAME DE TOURVILLE. AH! VOUS avez bien raison. Du sang, on n'y voit que cela. Ah! M. Diaz, j'ai bien peur que l'on n'envoie mes enfansen Espagne; cela nous ferait bien de la peine, c'est une guerre si injuste!...
D. JUAN, au lieu de répondre, joue avec son écharpe.
MADAME DE couLANCEs. Vous m'avcz dit, jc crois, que vous aviez demeuré à Séville ?
D. JUAN. Assez long-temps pour conserver un tendre souvenir de cette noble cité et de ses habitans. Mais vous, madame, à l'exception de leur teint, tant soit peu mauresque, vous me retracez tous les charmes des dames de Séville*.
.MADAME DE TOURVILLE. C'cst à Séville qu'cst votre junte? Ah! ce sont des gens bien courageux, des Romains du temps de Jules César.
MADAME DE coulan(;es. Colouel, VOUS êtes sans doute musicien? En votre (jualité d'Espagnol, vous
êtes tenu de savoii- pincer de la guitare. Je mettrais votre talent à l'épreuve, si je ne craignais de vous ennuyer.
D. JUAN. Ah! madame, pourrais-je m'ennuyer de ce qui vous amuse? Mais, modestie à part, je ne joue de la guitare qu'assez bien pour donner une sérénade au besoin, ou pour accompagner nos simples romances espagnoles. — Pour vous, madame, en votre qualité de Française, vous n'aimez sans doute que les grands airs d'opéra?
MADAME DE COILANGES. Poiut du tOUt. Vos airS
mélancoliques me plaisent plus que cette musique sans caractère qu'il est de bon ton d'admirer. .
MADAME DE TouRviLLE. Votrc musiquc me chasse; excusez-moi, colonel Diaz. — (Bas affilie.) L'occasion est belle, profites-en*. Elle son.
D. JUAN. Vous aimez les romances espagnoles? Seriez-vous assez bonne pour en chanter une?
MADAME DE couLANGEs. Mais ccla vousdounera peut-être la maladie du pays.
DON JUAN. Heureusement la musicienne balancera l'effet de la musique.
MADAME DE couLANGËS. Voici Ics romauces*, choisissez.
D. JUAN. Celle-ci, dont je ne vois que le litre; ce doit être une vieille romance.
.MADAME DE COULANGBS à pari, llélas ! Quel choix!
D. JUAx, Un chevalier amoureux d'une Moresque, c'est le sujet favori des anciens poètes.
.Madame de Coulanges chante, el don Juan l'aecompagrne avec sa guitare.
ROMANCE Alvar de Lunu éloil un cavalier de renom, natif de Zamorn. Son cheval s'appelait Aquilon, et son cpée Tranche-fer. 11 avait tue plii.s de Maures qu'il n'y u de grains à mon chapelet. Jamais cavalier des Espajçnes ne lui fit perdre les arçons. Jamais il ne fut vaincu en duel ni en bataille; mais il fut vaincu pur deux beaux yeux;
Les beaux yeux de Zobéide, fille de l'alcayde'* de Cordoue-la- Grande. Il jeta son ëpce, abandonna son coursier dans un pré. Il prit une guitare, monta sur une mule noire aux pieds blancs, et s'en vint à l'Alcazar'* de Cordoue, et dit à Zobéide : « Je t'aime; monte en croupe avec moi, et t'en viens à Zamora. »
Zobéide lui répondit avec un soupir : « Beau cavalier, je t'aime d'amour; mais Allah est mon Dieu, et Christ est le tien. Je te le dis en vérité, je mourrai avant peu, car tu m^as frappée au coeur*. Mais je ne serai point ta femme, car je suis maure* et tu es chrétien. »
Le bon cavalier remonta sur sa mule, et revint à Zamorn, sa patrie ; et il distribua tout son bien aux pauvres. Dieu fasse paix au frère Jayme du cloitre de Saint-Inigo! Et il mourut en odeur de sainteté, le cœur brisé d'amour, parce que Zobéide était maure* et qu'il ëteùt chrétien.
MADAME DB COULANGE8 trislement. Ëh bien ! qu'en peU-
sez-vous ?
DON JUAN. CLharmante! divinement chantée! — Je voudrais que l'on fit une loi en Espagne pour défendre à tous les fous de se faire moines, excepté aux fous d'amour. Ce serait le moyen de diminuer le nombre des couvens; et, s'il en restait encore, cela donnerait une bonne idée de nous aux étrangers.
MADAME DK coiiLAN(;Es. Coiiîmcnt trouvez-vous les paroles?
D. JUAN. Comme celles de toutes nos vieilles romances. Voilà bien les sottes mœurs du bon vieux temps. Cet Alvar de Luna était un plat animal. Eh! vive Dieu! que ne se faisait-il musulman au lieu de se faire moine?
MADAME DE couLANOES. AH! — H y » tel obstaclc qui peut séparer deux personnes faites pour s'aimer.
D. JUAN. Comment? la différence de nation ou de religion ?
MADAME DE COULANTES. 11 peut cxistcr bien d'autres causes.
D. JUAN. Quelles donc?
MADAME DE couLAXGES. Par excmplc...
D. JUAN. Eh bien ! vous ne trouvez pas d'exemple? — Ah! dites-moi, madame, seriez-vous incapable de renoncer à votre patrie pour suivre un... un époux*... qui aurait su se faire aimer?
MADAME DE COULANTES. Sans doute, c'cst le devoir d'une épouse. — Mais...
D. JUAN transporté.* Mais?...
.MADAME DE couLANGES. ... Jc uc mc remarierai point. (S'efforçant de sourire.) Il cst trop agréable d'être veuve. •
D. JUAN à part. Au diable la romance!
MADAME DECOULANTES. Voulcz-vous chautcr cucorc ?
D. JUAN, .le craindrais de vous fatiguer, madame; je m'aperçois d'ailleurs (jue ma visite s'est un peu trop prolongée.
MADAMK UE COULANGES. Coloilcl, CC SCl'a lOUJOUI'S
avec le plus grand plaisir que... mais... (A p«ri.) Que lui dire, pour qu'il ne vienne plus se jeter dans les pièges qu'on lui tend?
i.A KE.M.ME i)i: CHAMBHi: entiani. M. lo niarquis de la Romana demande monsieur.
D. JLAX. Son général avant tout... Voilà les principes de don Alvar. — Madame, permettez-vous?
Il baise la main de madame de Coulantes et sort. MADAME DE C0ULAN(;ES à sa femme de chambre. Yeue/ me
délacer; j'étouffe. Kiies sortent.