‹ [Œuvres complètes]Chapitre 53 sur 135 · JOURNEE III SCÈNE I · texte numérisé non relu

JOURNEE III SCÈNE I

Un salon de compagnie D. JUAN, LE MARQUIS.

D. JUAX. J'ai eu beau prier, supplier, il m'a été impossible de la voir. 11 parait qu'elle est malade.

LE MAHQuis. Cette diable de femme est sorcière!

D. JUAN. Eh bien! général, vous comprenez maintenant qu'il n'est pas mal de mener de front une intrigue amoureuse et une intrigue politique?

LE MAHQUIS. Sa mère me donne des soupçons.

D. JUAX. Sa mère? C'est une bonne vieille folle. Elle m'a parlé aujourd'hui deux heures durant de ses chers fils qui sont à l'armée, et elle aime tant sa fille*!... Allez, c'est une femme qui n'a pas un grain de malice dans le cœur.

LE MAHQUIS. Mais enfin, qu'allait-elle faire sur le bord de la mer, si tard, quand tu es parti?

D. JUAN. Que sais-je? Elle m'a dit qu'elle avait rencontré des contrebandiers hier au soir, et qu'elle l'avait fait dire à monsieur le bourgmestre pour qu'il y mit ordre. Elle ne m'a parlé que de rêves affreux qu'elle avait faits. Elle a vu des poignards, des spectres... Enfin, je lui ai fait trop peur pour qu'elle ait pu voir nettement quelque chose.

LE MARQUIS. La flottc anglaise sera bientôt dans cette baie, et terminera nos inquiétudes. Dieu veuille

que le vent ne change pas ! Kntre madamo dp Toumlle.

D. JUAN. Ah ! madame, de grâce, comment se porte madame votre fille?

MADAME DE TOUKVILLE. Un pCU micUX dcpuis CC

matin, Dieu merci. La pauvre enfant! c'est qu'elle m'avait effrayée d'abord. Mais j'espère que cela ne sera rien.

LE MAHQiis. Veuillez l'assurer de mes respects.

MADAME DE TOUHViLLE. Bien obligée, monsieur le général. Ah! si vous saviez la peur <[uc j'ai eue hier au soir.

LE MAuof's. On m'en a dit quelque chose.

.MADAME DE TOUKVILLE. D'abord, pour commencer par le commencement, j'étais allé chez monsieur le Résident français, qui m'avait invitée, moi et ma fille, à venir passer la soirée chez lui*. 11 y avait bien du monde; son salon* était plein. Le temps passe vite en compagnie, et puis, quand il était déjà tard, il a fallu jouer à la bouillotte. J'ai refusé, mais sans moi la partie était manquée, il a bien fallu s'exécuter : j'ai joué. Mais une fois installée sur mon fauteuil, vous ne le croiriez pas, je gagnais toujours. Impossible de me décaver. Enfin, il était je ne sais quelle heure (juand le jeu a fini. Un de vos olliciers m'a offert galamment son bras, mais je l'ai refusé, de crainte que ce pauvre jeune homme ne fût grondé en rentrant à la caserne si tard. — Mon fils, quand il était à l'École Militaire...

108 PROSPEH MÉRIMÉE

D. JLAN à p»ri. Nous voilà pi'îs, Une histoire.

LE MARQUIS. Combien y avait-il de contrebandiers?

MADAME DETOUHviLLE. .l'eu ai VU deux devant notre porte; il y en avait un enveloppé dans un grand manteau noir, avec une mine de sacripant. Sa ceinture était pleine de pistolets. .l'ai cru qu'il allait m'assassiner.

LE MAHQUis. BoH ! ils uc fout jauiais dc mal. Est-ce que vous n'êtes pas bien aise de prendre quelquefois du tabac de Virginie ou de Guatimala*, au lieu de celui que vous donne votre régie impériale?

MADAME UE TOunviLLE. AH! mousieur le marquis, vous me prenez par mon faible. — Mais cependant., je vous dirai bien quelque chose... si je ne craignais pas que vous me prissiez pour une rapporteuse.

LE MARQUIS. Ditcs, madame.

MADAME DE TOURViLLE. La Sentinelle devant votre porte a tout vu, et n'a pas soufflé. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour que vous la fassiez punir.

LE MARQUIS. Chut ! uc me trahissez pas : c'est pour moi que venaient ces contrebandiers : ils m'apportaient des cigares d'Amérique. Nous n'en pouvons fumer d'autres ; demandez-lui.

D. JUAN. Assurément.

MADAME DE TOURVILLE. Oh bicu*! général, voilà qui est joli ; mais soyez bien sur que je vous dénonce si vous ne me donnez pas du Virginie ou du Saint-Vincent pour me faire taire.

LE MARQUIS. Eh bicii, soit. Je suis heureux d'avoir du tabac de ces deux espèces à vous oIVrir.

.MADAME DE TOUKVILLE. NoU, HOU, HOU. Ce qUC jC

vous ai dit, général, c'était eu plaisantant. Je ne veux pas vous en priver.

LE .MARQUIS. Non ; vous en aurez. C'est pour ma sûreté que je veux vous compromettre aussi, en vous mettant de moitié dans la fraude.

MADAME DE TOi'uviLLE. Eh bien, tenez, voici ma tabatière.

LE MAUQUis. Gardez-la, et laissez-moi le plaisir de vous en donner quelques bouteilles.

D. JUAN. Quand pourrai-jc présenter mes hommages à madame votre fille.* Ah! madame de Tourvilhe, j'ai bien besoin de la voir.

MADA.ME DE TOUKVILLE. Elle uc vcut voir personue. iBat.) Au reste, elle n'a fait que parler de vous^.

D. JUAN. Vraiment? Et que disait-elle?

MADA.ME DE TOUKVILLE. Oh! mille choscs. Que sais-je, moi? Mais il faut que je lui tienne compagnie. Adieu, messieurs, euc sori.

D. JUAN. Nous vous baisous les mains. — Eh bien, seigneur marquis*, qu'en pensez-vous?

LE .MARQUIS. Elle cst ruséc si elle nous trompe. En tout cas, nous n'avons pas long-temps à la craindre.

Ili sortent.

110 l'HOSPEK MÉIUMÉE

Page 1