SCÈNE II
Le eabinet du Résident trançaifl
LE RÉSIDENT ««ui*.
Il faudra bien que cela finisse pour moi par un brevet de chevalier de la Légion d'Honneur. Ce n'est pas chose facile tjue de découvrir une conspiration; et je me flatte d'ailleurs qu'on me saura gré du sangfroid et de l'aplomb que j'ai montrés au milieu des ennemis. Cependant j'espère qu'il nous arrivera bientôt des troupes françaises; j'ai hâte de me trouver au milieu de mes chers compatriotes. Ma position est afîreuse... Avec tout le courage possible... seul contre une division... on est bien aise d'avoir du renfort.
UN DO.MESTiQUE enirant. Un monsïeur demande à vous
parler. Knlre Charles Leblanc.
LE RÉSIDENT. Mousicur, qu'y a-t-il pour votre service ?
CHAHLKS LEBLANC. Rien pourmon service, monsieur; mais quelque chose pour celui de Sa Majesté*. Tel que vous me voyez, monsieur, je suis premier lieutenant de grenadiers dans la garde impériale. J'ai coupé mes moustaches, et pris un frac pour venir ici. Je suis donc oflicier dans la garde impériale. Bernadotte*... le prince de Ponte-Corvo, veux-je dire, m'envoie ici... voici mon ordre, pour mettre à
la raison certain général espagnol <|ui veut faire le méchant. Vous savez ce que je veux dire?
i.K RÉSIDENT. A mcrveilIe, monsieur; mais vous amenez probablement sept à huit mille^ hommes avec vous ?
CHARLES LKBLANc. Oui-dà ? Croycz-vous qu'on peut faire voyager une division en ballon? Monsieur le Résident, vous m'avez l'air simple. Je viens seul; je n'apporte pas même mon sabre avec moi; mais je suis homme d'exécution, je saurai m'arrangcr.
i.K uKsiDENT souriant. La chosc mc paraît tant soit peu diilicilc. Les lispagnols sont nombreux; les Danois, les Hanovriens, qui sont avec eux, ne sont pas bien sûrs...
CHARLES LEBLANC. N'iuiportc ! uous uous passcrous d'eux. Or çà, écoutez-moi. (ii s'assied.) Ayc*! je suis éreinté, j'ai crevé trois chevaux sur ma route. — Écoutez! Ce ne sera que dans trois jours que nos têtes de colonnes pourront déboucher; en attendant, le four chaufîe. La Hotte d'Hély-Goland* est partie, le vent est bon, les Anglais seront dans le grand Belt avant que nous ayons vu le petit, et tout est perdu.
LK RÉSIDENT. Vous avcz très-judicicuscment mis le doigt sur la plaie.
CHARLES LEBLANC. Je uc sais cc quc vous voulez dire. Mais, entre nous, le prince de Ponte-Corvo m'a prévenu qu'attendu que vous étiez un peu dans
les ganaches, j'eusse à m'aboucher avec une certaine dame de Coulanges et une autre dame Tourville, qui sont toutes deux ici*.
LE itBsiDBNT. Monsicur, vous avez, en vérité, une manière de vous exprimer que je ne puis excuser... que dans un militaire.
CHARLES LEBLANC. Faites venir vos femelles. Vous voyez bien que je suis harassé. J'ai laissé le fond de ma culotte avec ma peau à la selle de mon cheval, je n'ai pas le temps de faire de longues phrases. Faites venir vos mouchardes. — Prenons nos mesures*. Puis, donnez-moi un lit ou une botte de paille, que je puisse dormir. Car, mille noms d'un diable, j'ai le corps meurtri comme une pomme cuite.
LE RÉSIDENT. Madame de Tourville devait passer à mon cabinet en ce moment, et je m'étonne qu'elle ne soit pas encore venue.
CHAULES LEBLANC. Est-cc là votrc déjcuncr ? Bou ! demandez un couvert pour vous. — A votre santé, petit papa... Nom d'une pipe! votre vin est bon. — ... Vous êtes un brave homme, ou le diable m'emporte! — Oh! j'ai si faim que je mangerais mon père sans sel.
LE RÉSIDENT à part. Qucl tOU OUt CeS genS-là! (H«ul.)
Monsieur, je vous en prie, faites absolument comme chez vous.
CHARLES LEBLANC. Vous Rvez raison, parbleu! vous avez raison. — Je vois que vous êtes un brave
homme. Tenez, moi, j'aime les gens francs. — Comment vous nommez-vous, sans vous commander?
LE RÉSIDENT. Le baion Amédée de Pacaret*.
CHARLES LEBLANC. A votie santé, monsieur le baron de Pacaret. Il y a du bon vin de ce nom*. Moi, je m'appelle Charles Leblanc, lieutenant en premier dans la garde impériale, troisième bataillon, grenadiers. — Allons! buvez à ma santé, monsieur le baron. — Vous n'avez pas de verre? — Tenez, prenez le mien. — Morbleu ! à la guerre comme à la guerre. Vous avez servi?
LE RÉSIDENT. Non pas dans l'armée... Mais j'ai servi d'une autre manière mon empereur et ma patrie.
CHARLES LEBLANC Daus la di... la diplomatie, à coups de plumes... ça vaut mieux... on ne risque d'attraper que des taches d'encre *. Mais ces damnées femelles ne viennent donc pas?
LE RÉSIDENT. J'attcuds madame de Tourville à chaque instant. — Il me semble, monsieur, que pour un Français, et un chevalier... (Monirini le ruban de Charles Leblanc) car VOUS êtcs chcvalier, hé, hé, hé... vous n'avez, guère de respect pour ce sexe charmant, destiné...
CHARLES LEBLANC. Charmant tant qu'il vous plaira. J'aime les femmes qui ne parlent pas, et qui ne se font pas payer trop cher. A votre santé, M. Pacaret*.
LE RÉSIDENT. J'cntcuds uu pas de femme... La
voici. Knlre mailanic Je Tourville.
Clara (iusul *
cHAnLBS LEBLANC. Million de tonnerres! c'est ma mère.
.MADAME DE TOUKViLLE. Ah! mon ami! embrasse ta maman, mon cher petit Charles!
CHARLES LEBLANC. C'est bon ! c'cst bon!... Est-ce fini? Ah çà! est-ce bien vous?
.MADAME DE TOURViLLE. Mon ami!
CHARLES LEBLANC. Mcs compHmens * ! vous faites là un joli métier! Si l'on savait cela au régiment... Le diable m'étrangle si je n'aimerais pas mieux vous savoir enterrée que moucharde.
.MADAME DE TOURVILLE. Oll ! CharlcS !
CHARLES LEBLANC. Ma sœur cst, je le suppose, enrôlée dans le même régiment?... Qu'elle ne m'approche pas; il n'y a pas de respect filial entre elle et moi. — Chut! — Attention et silence ! — Buvons pour digérer cette nouvelle. — Bah! ce n'est rien que cela... — Ecoutez, papa Pacaret, voilà* ce que j'ai combiné : vous allez inviter le général La Romana à dîner pour demain; entendez-vous?
LK RÉSIDENT. Mais s'il refusait?
CHARLES LKBLANC. 11 u'oscra pas*. — Vous avcz bien ici cinquante Français?
LE RÉSIDENT. Il y a ici une compagnie de chasseurs en dépôt.
CHARLES LEBLANC. C'cst cc qu'il me faut. Ah çà ! vous invitez le général Romana avec tout son étatmajor et les officiers danois, etc. Vous me mettez à dîner à côté dudit général. Pour lors, entre la poire
et le fromage, vous proposez la santé de l'Empereur : c'est le signal dont nous sommes convenus... Mes chasseurs, qui se sont tenus prêts, entrent alors, et couchent en joue tous les Espagnols. Moi, je prends le général au collet d'un côté, vous de l'autre. S'ils font des façons pour se rendre, nous nous jetons tous deux sous la table et nos hommes font un feu de file. — Ensuite, nous barricadons les portes; les Danois et les autres canailles auront bon marché des Espagnols, désorganisés et sans chefs. — En tout cas, nous tiendrons tant que nous pourrons, et, si nous sommes forcés, nous tuons nos prisonniers, et nous nous brûlons la cervelle les uns aux autres. Que dites-vous de cela?
LE UËSioENT. Monsieur... mais... le moyen est... un peu... violent...
.MADAME DK TOunviLLE. Il me Semble qu'on pourrait...
CHAULES LEBLANC Silcucc ! — Monsicur de Pacaret*, savez-vous tirer le pistolet?
LE RÉSIDKNT afferUnl beaucoup de fermeté. Je ne manque jamais mon homme à trente pas.
CHAKLKS LEBLANC. Pcstc ! Eh bien, tant mieux. Ainsi vous vous en servirez si besoin est. Allons, vous vous conduirez en brave, n'est-ce pas?
LE RÉSIDENT. Saus doutc, je suis Français. — Mais on serait plus certain de réussir si l'on attendait...
CHAHLES LEBLANC. Oui, quc Ics Anglais viennent, n'est-ce pas ?
116 PROSPEIt MÉRIMÉE
LE itÉsiDBNT. Eh noii ! les Français.
CHAHLES LEBLANC. Hé, iiiorbleu ! avez-vous oublié qu'ils ne peuvent être ici que dans trois jours?
LE KKSiDENT. Diable!
MADAME DE TOuuviLLE. 11 y aurait un moyen de courir moins de risques... avec un peu d'arsenic...
CHARLES LEBLANC De l'arseuic ! mille bombes! de l'arsenic! me prenez-vous pour un empoisonneur? Moi, lieutenant de grenadiers dans la garde impériale! moi! souiï'rir qu'on donne de l'arsenic à de braves militaires pour les faire crever comme des rats! j'aimerais mieux me brûler la cervelle, que de donner d'autres pilules que des pilules de plomb à des militaires. De l'arsenic! sacré nom du diable! de l'arsenic!
M A DAM K DK TOUUVILLE. Mais...
CHAULKS LEBLANC. Taiscz-vous ! Je ne suis pas un mouchard. Ne me parlez pas d'arsenic, ou j'oublierais* que vous êtes ma mère. — Et vous, mon petit baron, ayez la bonté d'exécuter les ordres que je porte. Ecrivez vos lettres d'invitation, et s'ils n'acceptent pas, je veux qu'un boulet me serve de pilule si je ne vous fais pas manger la lame de mon sabre.
LE RÉSIDENT. Mousicur. . . mousicur... c'est pour le service de Sa Majesté... Si mon devoir...
CHARLES LKBLANC. Allous ! VOUS êtcs uii bravc homme, donnez-moi une poignée de main, et dites qu'on me fasse un lit. ii t>oit un coup et sort.
LE nÉsiDENT. Ma foi, madame, je vous fais mon compliment. Vous avez là un joli garçon.
MADAME DK TOURViLLE. Hélas ! c'est tout Ic poi'traît de feu son père. Il ne connaissait que son sabre.
LE RKSiDENT. Me voilà daus une jolie position*.
MADAME DE TOURVILLK. Au SUrpluS, SOU avis u'cst
pas à dédaigner; il faut le suivre.
LK RÉSIDENT. EH bleo, solt ; mais vous dînerez avec nous, madame.
MADAMi: DE TOURViLLK. Mais, mousicur, je vous serai tout à fait inutile.
LE RÉSIDENT. Mais, peste ! madame, vous dînerez avec nous, ou le diable m'emporte si je ne vous fais arrêter î
MADAME DH TOURVILLE. Je vcux bien de votre dîner, monsieur. J'y viendrai, et je vous ferai voir que toute femme que je suis, j'ai plus de courage que toi, mon petit diplomate. .Au revoir. Eiie sort.
LE «ÉsiDENT seul. Ciel et terre! mort et furie! que le diable m'emporte ! . . . s'il veut m'emporter loin d'ici. . . Malheureux! quevais-je devenir?... J'aimerais mieux me trouver sur un champ de bataille qu'à pareille bagarre... au moins on peut gagner le large... Misérable!... Et moi qui croyais qu'il était si facile de faire de la diplomatie!... Et cette maudite île; tout m'y manque... Enfin, pourquoi ne pas attendre les Français? Il va tout perdre avec sa précipitation... Ah! si l'on m'avait laissé faire!... la croix d'honneur était à moi... et c'est maintenant ce grand escogriftV
118 l'HOSPEK MÉIUMÉE
d'ofTîcier qui Vti tivoir tous les profits. Un ignorant qui ne sait ce que c'est que de faire de la diplomatie... qui n'a jamais ouvert un Vatel. . . et moi * ! S'ils allaient se tromper dans le désordre? Maudit métier! chien de métier! maudite île!... Ah! voici ces pistolets dont il faut que je me serve... voyons... Je mettrai douze balles dans chacun, au moins je ne manquerai pas celui que j'attraperai... Allons, allons!... on ne meurt qu'une fois!... qu'ils viennent, ces Espagnols!... qu'ils viennent! tout Français est
soldat ! (Il gesticule avec les pistolets.)
Mais... doucement... quelle idée admirable!... Non, ces armes ne sont point celles d'un diplomate. (Il pose les pistolets.) A la fin dc Icur dîner je leur dirai : Permettez que j'aille vous chercher d'un vin excellent*... C'est cela! et ils feront leurs affaires sans moi... Parbleu! vivent les gens d'esprit! Voilà ce qui s'appelle s'en tirer joliment. Notre lieutenant sera peut-être tué dans la bagarre... je ferai le rapport... et alors... alors, ma foi! c'est une affaire faite, je deviens ambassadeur!... C'est cela, morbleu! qu'on est heureux d'avoir de l'esprit! Un grossier manant comme ce Leblanc peut bien faire le coup de poing dans l'occasion... mais nous autres diplomates nous savons toujours... oui, nous savons faire nos affaires, ii sort.