SCÈNE III
Un galon aux Trois-Couronnes D. JUAN, MADAME DE COULANGES.
D. JUAN. Je VOUS en conjure, excusez mon impertinence. Mais... je vous trouvais seule... dans ma chambre... si tard... Et vous veniez pour nous sauver !
MADAME Di: COU LANCES. Mousieur, ne parlons plus de cela. Etes-vous sûr de réussir? vos mesures sont-elles prises?
D. juAx. Oui. Nos régimens se concentrent sur Nyborg. La flotte anglaise sera...
.MADAMK DE couLANOKS. Je Hc VOUS demande rien; ne me dites rien; mais êtes-vous bien sûr du succès?
D. JUAN. Autant qu'on peut l'être.
MADAME DE couLANC.ES. J'en suis bicu aise.
D. JUAX. Dans peu de temps je reverrai l'Espagne.
MAOAMi. DE c.oulan(;es. QucHc joic vous aurez de vous retrouver au milieu de vos amis... après une si longue absence !
D. JUAX. Hélas!... il y a quelque temps je désirais si vivement de retourner* en Galice!... mais maintenant, je suis malheureux de quitter cette île sauvage.
MADAME DE COULANGES. SoUgCZ à VOS dcVoirS, mOU-
sieur, vous allez combattre pour votre patrie... vous
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aurez des distractions de toute espèce. Moi... je... j'espère que vous serez heureux en Espagne... que la paix se fera... et alors, si vous revenez en France, ... j'aurai bien du plaisir à vous revoir.
I). JUAN. Je ne vois que malheur dans mon avenir... Vous avez été mon bon ange... et maintenant...
MADAME DE cotLANGES. Je VOUS rcverrai encore une fois avant que vous partiez*? Je brode en ce moment une petite bourse, que je vous prierai de vouloir bien accepter comme un souvenir de moi.
D, JUAN. Je n'y puis plus résister. Madame, donnez-moi la vie ou la mort. — Dites-moi, voulez-vous ? ... j'ose à peine vous le proposer... voulez-vous accepter mon nom, et me suivre dans mon malheureux pays?
MADAME DE coulaa(;es. Mousicur!... que me proposez-vous? (A part.) Oh! si je ne l'aimais pas tant!
D. JUAN. Je sais que l'Espagne est un pays bien triste pour une Française, et dans quel étal se trouve-t-elle maintenant! Une tente de toile, la paille d'un bivouac... voilà la chambre qu'aura longtemps* l'épouse de Juan Diaz... Je ne vous parle pas de ma fortune, de ma naissance... votre àme est trop élevée pour se laisser toucher par de semblables considérations... mais... si le plus ardent amour, si la plus vive amitié*... vous paraissent dignes de votre cœur... Je ne vous aime pas assez, pensezvous, je ne vous aime que pour moi, je ne vous offre que des maux, des souffrances à partager... mais
que puis-je faîrePMon pays m'appelle... et je sens (|ue je ne puis vivre sans vous!
MADAME DK COULANGES. MonsieUl!... 86 peut-ll...
vous, me donner votre main ?. . . Je suis une Française sans fortune... comment pouvez-vous songer à moi... vous renoncez à votre fortune*!
D. JUAN. Eh quoi! vous n'avez pas de répugnance pour moi? Vous m'aimez?...
MADAME DE COULANGES. Oui, Don JuaU, je VOUS
aime, mais je ne puis vous épouser... non, cela ne se peut... Ne m'en demandez pas davantage!
D. JUAN. Je suis le plus heureux des hommes, ne pensez plus à la différence de fortune... eh! qu'importe*. Si vous étiez plus riche que moi, est-ce que vous ne m'aimeriez pas?
MADAME DK COULANGES. Oh! plÙt aU cicl !
D. JUAN. Eh bien! laissez-moi donc être aussi généreux que vous.
MADAMK DK COULANGES. NoU... VoUS m'aVCZ rcuduc
heureuse... je suis contente... Adieu.
D. JUAN. Que signiEe ce mystère? Dites-moi bien vite vos scrupules, mon amour les lèvera.
MADAME DE COULANGES. Je UC puis.
D. JUAN. Vous me désespérez.
MADAME DK COULANGES. Ma famille cst si nombreuse !
D. JUAN. J'ai de l'argent pour tous*.
MADAME DK COULANGES. Ma mère...
D. JUAN. Je la déciderai à nous suivre.
122 PROSPEH MÉRITÉE
MADAMi: DK coui.AXfîEs. Noti, non, elle ne le voudra jamais*.
D. JUAN. Vous me cachez quelque vain scrupule. Dona V^lisa; au nom de notre amour, dites-le moi.
.MADAM B DE coui.ANCEs. Pourquoi me prcsscz-vous ?, . . Ecoutez, Don Juan, vous allez en Espagne. De graves intérêts vont réclamer tout votre temps, tous vos efforts... Au milieu du tumulte et des dangers des camps, que deviendrais-je?... une femme vous embarrasserait; songez aux dangers de la guerre.
D. JUAN se frappant II- front*. Je croyais qu'uuc femme pouvait aimer comme moi! — Adieu, madame, vous m'avez dicté mon devoir. Oui, je vais en Hlspagne: mais le premier boulet* sera pour moi. Au moins vous n'aurez pas la douleur d'être veuve.
MADAME DK couLANGES. Arrêtez, Don Juan... ne croyez pas ce que je viens de vous dire... le coup qui vous atteindra me frappera aussi... Mais il est une raison terrible qui m'empêche de vous épouser. . . je vous aime trop pour vous épouser sans vous la dire... mais ne me la demandez pas, si vous voulez m'aimer. Adieu, Don Juan, je penserai toujours à vous.
D. JUAN. Elisa, Elisa, je vous jure sur mon honneur que jamais je ne vous demanderai cette raison . . . jamais je ne vous en parlerai... je n'aurai pas la moindre inquiétude... Rien ne peut altérer mon amour... mais si vous avez quelque affection pour
moi, consentez à me suivre... (Arec une inquiétude mal dissi-
muiée.) Quelque scrupule... quelque enfantillage vous arrête?
MADAME DE COULANGE8. Don Juan, en me déclarant votre amour, vous m'avez rendue plus heureuse que je ne l'ai jamais été; vous me forcez maintenant à perdre tout ce bonheur en un instant... mais vous le voulez.
D. JUAN. Non, je ne le veux pas! ne me dites rienî... je vous jure d'avance que tout ce que vous pourrez médire ne m'empêchera pas devons aimer... Après l'honneur, vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde*.
MADAME DE couLANGKS. Non, VOUS ne saurcz jamais
mon secret. EIIc son ci s'enferme chez elle.
D. JUAN seul. Qu'a-t-cllc? Est-cUc folle? Quel est ce secret qu'elle n'ose avouer*? m frappe à »a porte.) Elisa! Élisal — Elle ne répond pas!... Élisa! — Jamais homme fut-il plus malheureux que moi*? Tous les malheurs m'accablent à la fois*. Je m'y perds. Je ne sais que penser d'elle! Mais jamais je ne l'ai tant aimée. Ah! Dieu soit loué! voici sa mère. Entre madame
de Tourville.
Venez, madame, venez me rendre la vie. Je suis un homme mort, si vous ne venez à mon secours.
MADAME DK TOURVILLE. Qu'y a-t-il , mousicur? Qu'avez-vous ? Comment puis-je vous être utile?
D. JUAN. Ah! madame, c'est entre vos mains que je remets ma destinée... je suis bien malheureux...
je viens de voir tnadume votre fille, et je lui ai fait l'aveu d'un amour...
MADAMK DK TOURViLLE. Comment! monsieur, à ma fille!
D. JUAN. Oui, je l'adore, je ne puis vivre sans elle. Elle m'a avoué qu'elle n'avait pas de répugnance pour moi,., qu'elle m'aimait... et puis... je ne sais quelle idée bizarre s'est emparée d'elle... elle m'a dit qu'elle ne serait jamais ma femme... Ah! madame, si vous avez quelque empire sur elle!...
MAOAMi: DE TOURViLLE*. Vous voulez épouser ma fille?
D. JUAN. Oh! si elle consentait, je deviendrais* le plus heureux des hommes.
MAOAMi: DE TOURViLLi:. Vous ! . . . (A pari.) Qu'ai-je fait, malheureuse que je suis! Moi qui n'y ai pas pensé?
I). .lUAN. Mais jamais, malgré mes prières, elle n'a jamais voulu* m'avouer le motif ou le scrupule...
MADAMi: PE TOURviLLE. Mais, mousieur, les convenances de fortune, d'abord, sont-elles?...
D. JUAX. Ne me parlez pas de cela. J'ai trente mille piastres de revenu... je suis riche, noble... mais qu'importe? Elle a quelque scrupule extravagant; elle me le cache, elle me fait mourir.
MADAMK DK TOlJRVILLIi à part. Imbécilc qUC j'étaisî A
quoi pensais-je donc? Il y avait bien plus à gagner de ce côté-là !
D. Ji AN. Au nom du ciel, madame, je vous en conjure! allez la trouver... soyez dès à présent ma
mère... Parlez pour moi... dites-lui combien je serai malheureux si elle n'est pas à moi... — Mais vous-môme, madame, vous partagez peut-être les préventions de votre fille?
MADAME DE TOURViLLE. Moi, monsieur le colonel? au contraire, j'ai la plus haute estime pour vous. Je désire même l'honneur de votre alliance (A part Elle
a perdu la tête.
D. JUAN. Vous me comblez! Courez, ma chère madame de TourviUe! dites-lui que je ne veux pas savoir ses secrets... dites-lui que si elle ne me hait point...
MADAME DE TOUKVILLE. ColoUcl, CrOVCZ, je VOUS
prie, que ce n'est qu'un enfantillage au fond... J'ai trop bien élevé ma tille, pour qu'elle ait quelque chose de sérieux à cacher*, ia pan.) Je serais bien bête si je manquais la balle au bond. La gratification ne vaut pas ce que je puis tirer de celui-là. Je vais tout
lui dire.
D. JUAN. Ah! madame, je n'espère qu'en vous!
MADAME DR TouMViLLE. Écoutcz-moi, jeuue hommc, j'ai quelque chose de plus sérieux à vous dire.
D. JUAN. Ma chère madame de Tourville, allez lui parler, ramenez-là, il n'est rien que je ne puisse
entendre.
MADAME DE TOUKVILLE. Un peu de patience, étourdi ! Je viens de chez monsieur le Résident de France. J'avais à lui parler. J'ai attendu quelque temps dans l'antichambre, car il avait quelqu'un avec lui... La