‹ [Œuvres complètes]Chapitre 80 sur 135 · FIN DE LA DEUXIÈME JOURNEE · texte numérisé non relu

FIN DE LA DEUXIÈME JOURNEE

INÈS MENDO 255

JOURNÉE m SCÈNE I*

EItm. — Une anberge

L'HOTE, SOLDATS ET BOUUGKOIS POHTUr.AlS, assis à Loire autour d'une table.

l'hôte m levant un verre à la main. A Joan de Braganza, l'oi

de Portugal !

TOUS. A Joan de Braganza!

l'hôte. Vive Dieu! c'est un véritable Portugais. Un bon * roi, d'une bonne pâte, tel qu'il nous le faut ; et non pas un Espagnol h face de carême, qui nous pompe nos doublons.

UN SOLDAT. S'ils v reviennent, nous sommes là pour les recevoir.

l'hôte. Vous ne savez pas la nouvelle, messieurs? Quand Don Rodrigo de Saa et Fernand Menezes ont jeté Vasconcelhos par la fenêtre du palais, que pensez-vous qu'il soit arrivé ?

u!s BOURGEOIS. 11 s'cst cassé les reins sur le pavé.

l'hôte. Un grand fantôme s'est apparu* à tout le peuple, et a crié d'une voix de tonnerre : « Aux armes, Portugais! le joug de l'Espagne est brisé ! » Qui pensez-vous que ce fût ?

UN soldat. Belle demande! qui pouvait-ce être, sinon le roi Don Sébastien''.'

l'hôte. Justement... Après avoir dit ces paroles, le fantôme se fondit dans l'air avec un bruit. . . comme

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si on avait lire plus de dix mille eoiips de canon à la fois. Et c'est sur, car je le tiens de ma sœur qui était à l'église, quand Vasconcelhos a sauté par la fenêtre.

IX SOLDAT. Qu'y a-t-il de si extraordinaire \à dedans.* On sait bien que le roi Don Sébastien n'est pas mort. Tenez, un jour que j'étais de faction, il faisait noir comme dans un four. II pleuvait un peu, je souillais sur la mèche de mon arquebuse, quand voilà une grande figure blanche, armée de pied en cap, la couronne sur la tête, qui passe tout contre moi, en poussant un grand soupir. Moi, qui ne crains aucun homme en chair et en os, quand je vois un esprit, je perds tout mon courage. Je tombai par terre, et je récitai une litanie que je sais pour les esprits...

l'hôte. J'en sais une aussi qui m'a souvent été utile.

UN BOURGEOIS. Hé! qui nous arrive ici?

l'hôtk. Messieurs, c'est un brave jeune homme, un galant Portugais, Don César de Belmonte, qui

commande le siège d'Avis. Entre Don César. Tou» se lèvent.

I). cÉsAii. Bonjour, mes amis, bonjour.

l'hôte. Il est bien glorieux pour cette auberge...

D. CÉSAR. Elle va bientôt recevoir un honneur plus grand. J'attends ici une dame qui se saui(e de Castille, où elle est persécutée comme amie du Portugal.

l'hôte. Ce que nous avons de meilleur lui appartient.

D. CÉSAR. Elle ne doit pas tarder.

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l'hôte. Seigneur, je prendrai la liberté de demander à Votre Excellence comment vont nos affaires.

D. CÉSAR. A merveille, maître Boniface. Les garnisons espagnoles se retirent en toute hâte. Joan de Braganza est partout reconnu aux acclamations de ses sujets.

l'hôte. Je m'en réjouis fort.

D. CÉSAR. Ce rf'est que sur les tours d'Avis que flotte encore le drapeau espagnol. Mais, avant peu, nous y planterons les quines"^ portugaises.

l'hôte. J'irai s'il le faut y donner l'assaut ma broche à la main. Si j'embrochais seulement autant d'Espagnols que j'ai embroché de dindons!...

ËDtrent la dachesse avec une écharpe aux couleurs de Braganza, Don Esteban.

LA DUCHESSE. Salut, terre d'asyle! salut, Portugal! et vive Joan de Braganza! — Ah! Don César.

D. CÉSAR. Que je suis heureux, Dona Sérafine, de vous voir en sûreté sur le sol portugais !

LA DUCHESSE. Enfin je suis sauvée. (Elle lui parie bas. Don Esleban reste dans le Food de la scène, montrant de l'embarras.) (Haut.) Don

César, je vous présente mon libérateur, Don Esteban de Mendoza. Seigneur de Mendoza*, je vous présente

Don César de Belmonte. (Don Esteban et Don César se saluent d'un air Troid.)

D. ESTEBAN. Vous avcz besoîn de repos, Dona Sérafine; je ne sais si cette auberge...

LA DUCHESSE. Nou. Tout à l'heurc j'étais accablée, maintenant la joie de me voir entourée d'amis... iDon

César s'incline. — Don Esteban fronce le sourcil.) délivrée deS griffes Clara Oazul 17

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d'Olivarès, m'a délassée tout d'un coup. Je crois que je pourrais danser maintenant.

D. CÉSAR bas. Sa Majesté vous prépare à Lisbonne raccueil le plus flatteur.

LA DUCHESSE. VoUS CroyeZ ? (Elle parle tout à fait bas.) (HauT.I

Savez-vous, Don César, que je l'ai échappé belle? Sans le courage du seigneur de Mendoza, j'étais reprise et encagée à Ségovie.

D. cÉSAit. Dieu! que n'étais-je là!

D. ESTEBAN. L'affaire, monsieur, ne méritait pas votre présence. (Bas à la durhesse.) Faites-moi donc sortir cet homme-là.

LA DUCHESSE*. Notrc voiturc s'est brisée sur la route. Pendant qu'on la raccommodait, arrive monsieur le corrégidor et son monde, pif! paf ! des coups de pistolets*... des coups d'épées*... j'étais presque morte de peur, et je n'ai ouvert les yeux que lorsque Don Esteban est venu m'annoncer que l'ennemi était en pleine déroute.

D. CÉSAR bas. Est-cc qu'il restc ici?

LA DUCHESSE bas. Oui, il faut le ménager, jusqu'à ce que nous en ayons ce que vous savez, pour l'affaire d'Avis.

D. «CÉSAR. Dona Sérafine, vous devez avoir besoin de repos après un voyage aussi pénible; je me retire. — (A Don Esteban.) Seigneur de Mendoza, si je puis vous être utile en ce pays, veuillez disposer de moi.

D. ESTEBAN. Je VOUS baisc les mains.

D. CÉSAR bas à la duchesse. Le major veut Une lettre... mais VOUS m'entendez... n sort. — siien::e.

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LA DUCHESSE g:»iemeni. Eh bien! Doii Estebaii, qu'avez- VOU8? vous me boudez:'

D. BSTBBAN. Moi ?

LA DUCHESSE le contrefaisant. Moî ? VoUS, monsîeUl',

qu'avez-vou8 ? Qu'ai-je fait pour mériter cette mauvaise humeur?

D. ESTBBAN froidement. Madame, VOUS plaisantez avec tant de grâce... vous avez toujours une gaieté si... (La dachesse le regarde tendrement.) Ah! teucz, Sérafinc, ne me regardez pas comme cela, ou je ne pourrai plus vous gronder.

LA DUCHESSE. Mou chcr Esteban, qu'ai-je donc fait pour être grondée ? (Tendrement.) Ne dois-je pas plutôt, moi, vous gronder de m'avoir suivie jusqu'en Portugal? Mais comment oserais-je vous reprocher une désobéissance qui m'a sauvée?

D. ESTBBAN. Vous faites mon supplice, Sérafine, avec vos éternelles connaissances. Je reprends mes transports de Madrid... mais Dieu me sauve! vous avez partout de bons amis*. Comment! même en Portugal !

LA DUCHESSE. Hé bien, qu'y a-t-il d'étonnant? Don César était comme moi dans la conjuration*. — Hélas! je n ai qu'un regret! c'est de vous y avoir engagé trop avant.

D. ESTBBAN. Ah! Sérafinc, vous savez le moyen de m'ûter mes regrets !

LA DUCHESSE affectant de l'étonnement. MoUScigneur de McU-

doza î — Au fait, qu'allez-vous devenir? A votre

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place, me voyant conipronils, presque proscrit dans mon pays, j'accepterais une place en Portugal.

D. ESTEBAN. Quc voulcz-vous qu'oH fassc de moi? et d'ailleurs, ne suis-je pas Castillan?

LA DUCHESSE. Eh! uc suis-jc pas Espagnole, moi? mais on m'a proscrite, et je suis du pays qui me donne un asyle.

D. ESTEBAN. Laissons cela.

LA DUCHESSE. Non, il faut en parler... autrement vous augmenterez mes regrets devons avoir fait quitter votre pays... de vous avoir exposé au ressentiment de votre cour, sans vous offrir des dédommagemens près de celle de Portugal.

D. ESTEBAN. Est-cc donc pour le Portugal que je me suis battu? Les dédommagemens qui me seraient...

LA DUCHESSE. Vous ne voudriez pas vous trouver dans les rangs portugais, au moment où la guerre va commencer?... mais il est tel poste...

D. ESTEBAN. Encorc une fois, laissons cela.

LA DUCHESSE. Mais qu'allez-vous devenir? Vous ne pouvez sans danger rentrer en Espagne*?

o. ESTEBAN. Vous voulcz donc si tôt* me chasser de votre présence?

LA DUCHESSE. Vous me désespérez!

D. ESTEBAN. Est-cc à Joau de Braganza à me récompenser des faibles services que je vous ai rendus? — Non, Dona Sérafine, je suis assez payé par la joie que j'éprouve en vous voyant hors de danger.

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i,A DUCHESSE. Voiis iiêtes plus Espagnol, — pourquoi ne voulez-vous pas devenir Portugais? Ecoutez, je puis vous promettre tel emploi qui, sans vous obliger à porter les armes contre l'Espagne, vous donnera la faveur de Joan de Braganza.

D. ESTEBAN. Etrange obstination!

LA DUCHESSE. Vous pourrcz même rendre service à vos compatriotes. Tenez, par exemple, le château d'Avis est serré de près. Demain Don César y donne l'assaut. Mais à ma considération il permettra à la garnison de se retirer. Ecrivez au commandant, vous êtes gouverneur titulaire d'Avis, il est votre major... vous devez avoir quelque influence sur lui. Dites-lui qu'il cesse une défense inutile, que vous l'autorisez à rendre la place...

I). ESTEBAN 8.vèremenl. SaVCZ-VOUS CC qUC VOUS VOulcZ

que je fasse?

LA DUCHESSE. Hicu quc de très-simple. Vous êtes persuadé, m'avez-vous dit, que le château n'est pas tenable. Epargnez le sang espagnol, voilà tout.

D. ESTEBAN. Mais l'honueur espagnol!...

LA DUCHESSE. Oh ! l'iionneur ! l'honneur! voilà votre mot!* avec ce mot on fait couler bien du sang. Mais après tout, que Don César donne l'assaut ou non, qu'est-ce que cela me fait à moi? Je promets de donner cette écharpe* à celui qui plantera le premier les quines portugaises sur les tours d'Avis. Je serai ravie que Don César la gagne!

I). E.STBBAN. Don César ! toujours Don César! voilà

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aussi votre mot. Séiafine, depuis c|ue nous sommes en Portugal, vous ne me parlez que de Don César!

LA DUCHESSE. Et pourquoi n'en parlerais-je point?

D. ESTEBAN. Jc uc veux pas vanter les services que j'ai pu vous rendre; mais, dites-moi, où trouverezvous un cœur qui vous aime comme le mien?

LA DUCHESSE. Oubliez-vous ?. . .

D. ESTEBAN. Laîsscz-moi tout oublier à vos pieds. Sérafine, je vous adore, pourquoi voulez-vous me désespérer par votre légèreté ?

LA DUCHESSE à demi-voix. Le dcvoir doit l'cmportcr sur l'amour! (Haut.) Seigneur, vous oubliez que votre foi est engagée ?

D. ESTEBi^N avec fureur. Nou, je ne l'oublic pas, cruelle ! Mais ce n'était pas assez de ma conscience, il fallait encore vos reproches, vos sarcasmes pour m'achever. — Oui j'ai tout quitté pour vous ; j'ai voulu sacrifier patrie, épouse, honneur... mais vous... vous, qui m'avez rendu le plus indigne des hommes, vous, Sérafine, vous me repoussez avec dédain, et l'amour de Don César, plus que le mien, vous semble mériter votre cœur!

LA DUCHESSE. Homme injuste ! est-ce moi qu'il faut accuser? Ai-je manqué, moi, à la foi jurée*! Rappelez-vous les orangers d'Aranjuez ?Ne m'avez-vous pas cent fois juré un amour éternel ? Vous me quittez... quelques lettres froides et polies sont les seules consolations que vous m'envoyez. Bientôt elles cessent. Enfin le dernier coup m'est porté, vous vous mariez, Esteban... et à qui?... quelle rivale! juste ciel!...

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Voilà votre fidélité, Esteban ! voilà comme vous gardez vos sermens! allez, parjure, laissez-moi pleurer mes faiblesses passées.

D. ESTEBAN. Sérafine!... je n'ai pas cessé de t'aimer... Oui... je te le jure... j'ai quitté Inès... pour ne plus me séparer de toi... pour vivre ton esclave... Veux-tu donc m'abandonner?... Non! je te vois sourire, tu veux bien encore ouvrir tes bras à celui que jadis tu aimas.

LA DUCHESSE. O mou Ëstcban !

D. ESTEBAN. Jc suis à toi pour la vie!

LA DUCHESSE. Si tu sais braver l'opinion des hommes, je saurai vivre pour toi, comme tu vivras pour moi.

D. ESTEBAN. ToujOUrS !

LA DUCHESSE. Toujours ! o mon aimé*, nous vivrons heureux loin des tyrans espagnols, auprès d'un prince adoré. Vive Joan de Braganza!

D. ESTEBAN. Vive Joau de Braganza!

LA DUCHESSE. NoUS SOmmCS Portugais! (t:ile lui atUche son ccharpe aux couleur» de Graganra.l

D. ESTEBAN. Je vcux répandre le bruit de ma mort... Je changerai de nom... et alors, dans la retraite, loin du tumulte des cours, nous vivrons heureux dans les bras l'un de l'autre... Mais si la pauvre...

LA DUCHESSE l'embrassanl. Idolc de mon CŒUr ! . . . Dis-

moi, veux-tu écrire au gouverneur d'Avis?...

D. ESTEBAN. Je t'en conjure, Sérafine, ne l'exige pas de moi!

LA DUCHESSE. Nou, mais je t'en supplie.

D. ESTEBAN. Tu le veux... Oui, je te sacrifierai tout...

LA DUCHESSE. Un baiser pour la peine?

D. ESTEBAN. Maîs que dire?... Je ne puis écrire...

LA DUCHESSE. Dis-luï qu'il n'a pas de secours à attendre de l'Espagne... Est-ce vrai, oui, ou non?

D. ESTEBAN. Oui... mais...

LA DUCHESSE. Tu uc vcux pas que je t'embrasse !*

D. ESTEBAN. Ticus, écris toi-même... je signerai. Es-tu contente ?

LA DUCHESSE après avoir écrit. O mon UniqUC bien ! (Elle

l'embrasse.) Oui, maintenant je crois à ton amour!

Elle sonne. — Entre Pedro.

LA DUCHESSE. Quc cette lettre soit promptement remise au gouverneur d'Avis. Vous trouverez en bas un cornette* des volontaires du Beira, qui se chargera de la porter.

PEDRO. Monseigneur, est-ce que vous êtes pour la mode nouvelle de porter une écharpe aux couleurs du duc de Braganza?

D. ESTEBAN. Hé bien?

PEDRO. C'est qu'alors je vous demanderais mon congé. Je n'ai pas envie, moi, de prendre l'écharpe portugaise. Espagnol je suis né, Espagnol je mourrai.

D. ESTEBAN. Ah! ma chère Sérafine, quel sacrifice je t'ai fait!

LA DUCHESSE. Hé bicH ? VOUS êtes tout troublé parce (ju'un valet vous demande son congé? (A Pedro.) Bon-

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homme*, tenez cette bourse, voilà pour boire à ma santé. Retournez chez vous, et que Notre-Dame del Piiar vous soit en aide ! <p\w bas.i Si l'on vous demandait ce qu'est devenu le seigneur de Mendoza, vous direz qu'il est mort... (ju'il a été tué en duel... entendez-vous .'

PEDRO. Faudra-t-il dire cela à tout le monde? même à madame ?

LA DUCHKssE. A tout le moudc. Prenez encore cette bague, vous la donnerez à votre femme, si vous en avez une. Mais d'abord donnez la lettre au cavalier d en bas. (Pedro sort.» Estcbau, mon seul bien, vois-tu le soleil ([ul se couche dans cette forêt d'orangers? La voici revenue, cette douce soirée d'Aranjuez!

D. ESTEBAN. Ah! pourquoi t'ai-je quittée!* lissorieni.

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