‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 14 sur 116 · AUX GRANDS PRINCIPES · texte numérisé non relu

AUX GRANDS PRINCIPES

fera pas ervire des absurdités, Sans doute il y a des choses supérieures à notre raison : mais je rejetterai hardiment tout ce ce Quelle est certe manière

de raisonner, qui met le témoignage des hommes au-dessus de l'évidence, comme si ce qui est évident pouvait être faux, comme si l'évidence n'était pas la marque infaillible de la vérité? Ceux qui veulent payer les autres de ces raisons, peuvent-ils en effet s'en contenter eux-mêmes?

2 raison démontre que naturellement la nation juive devrait être éteinte. La raison démontre, au contraire, que les Juifs se mariant et faisant des enfants, la nation juive doit subsister. Mais, direz-vous, d'où vient qu'on ne voit plus ni Carthaginois, ni Macédoniens? Ls raison en est qu'ils ont été incorporés dans d'autres peuples; mais la religion des Juifs, et celle des peuples chez lesquels ils habitent, ne leur permettant pas de s'incorporer avec eux, ils doivent faire une nation à part. D'ailleurs, les Juifs ve sont pas,le seul peuple qui subsiste ainsi dispersé ;

un grand nombre d'années, les Guèbres et les Banians

mn derome main Et comment l'ont-ils prouvée? Par des miracles. Mais d'où vient que les Juifs, témoins des miracles éclatants de Moïse, ne s'y

pas? D'où sient qu'ils se révoltaient continuellement contre Iui? C'était, direz-vous, des cœurs endurcis, Mais moi, qui n'ai jamais vu les miracles de Moïse, et qui suis venu cinq Vo Aui, suis-je bien coupable d'être aussi endurci

ne peut se passer de culte, sans tomber dans l'aridité et la froïdaur, Qu'il ÿ ait un culte, soit: mais que chacun puisse suivre celui de son pays: et que ceux qui prient Dieu en latin ne damnent pas ceux qui le prient ea anglais ou en arabe.

Que pouvez-vous donc connaître, si vous ne connaissez pas votre dme, et si vous ne sentez pas qu'elle n'est pas matière? Ame, matière] où sommes-nous? qui nous éclairera dans ces Mnëbres ? Vous qui connaissez si bien mon âme, exptiquez-moi done ce que c'est?

. J'avoue que je n'entends rien à ceci : Dites donr que le mal et me négation qui ne subsiste pus par elle-méme, mais par Toppasition à ln loi de Dieu. Je ne dois m'en prendre sans doute

qu'é mon peu d'intelligence. A l'égard du péché originel, il était bien juste assurément qu'Adam füt châtié pour avoir mangé le pomme; mais vous et moi qui n'y avons pas touché, et tant d'autres qui n'ont pas même entendu prononcer le nom d'Adam, pourquoi en sommes-nous punis? Un pauvre Hottentot n'est-il pas bien malheureux d'être destiné en naissant aux flammes Creed pr vhenreerreihen nie hr“ ue pomme dans un jardin +?

Si la justice n'est pas la fidélité à tenir les conventions établies, qu'est-elle donc? La définition que vous en donnez ne lui convient pas plus qu'à toutes les autres vertus qui sont également une conformité à la volonté de Dieu. Mais, dites-vous, la justice ne peut pas être la fidélité à observer les conventions ou les lois, puisque les lois elles-mêmes ont &t6 faites sur la justice. Les hommes, avant de faire les lois, ayaient-ils, en effet, des notions de justice, et est-ce sur ces notions que les lois ont été faites? Pour résoudre cette question, éxaminons comment les premières lois durent être formées. C'est la propriété acquise par le travail, ou par droit de premier occupant, qui fit sentir le premier besoin des lois. Deux hommes qui semèrent chacun: un champ, ou qui entourèrent un terrain d'un fossé, et qui se dirent réciproquement : Ne touche pas à mes grains où à mes fruits, et je ne toucherai pas aux tiens, furent les législateurs. Ces conventions supposent-elles en eux aucune motion de justice? et avaient-ils besoin, pour les faire, d'autre connaissance que celle de leur intérét commun? ne par Comment donc acquirent-ils les idées du juste et de l'injuster Elles se formèrent, dans leur esprit, de l'observation et de l'inobservation des conventions. L'une fut ep nt de justice, l'autre par celui d'injustice ; et les actes e relutions-opposées s'appelèrent justes et injustes. J'insiste donc, et je dis que la justice ne peut être autre chose que l'observation des lois *,

Ce n'est. pas déserter la société, que de l'nstruire par ses

1: On répond judicieusement À enia, que tout le genre bemeis était ronferek (dans lim it du premier Bnmme: que Loat les boœsnes ont pacbé en lnd, et qui jee Qu Us odnnt paais aree ul, 36 ne eus a'o6 ruines Où Von eue

AUX GRANDS PRINCIPES. Li]

leçons et l'édifier par ses exemples. Les exemples édifiants des moines| Est-ce l'assassinat de Henri [l, de Henri IV, celui du roi de Portugal, arrivé de nos jours, qui vous édifient? Quelle aveugle prévention en faveur de ces misérables peut vous faire parler ainsi? Avez-vous ogblié tous les maux qu'ils ont faits à votre nation; les horrours de la Ligue, que leurs cris fanatiques ont excitée; Le massacre de la Saint-Barthélemi, dont ils ont été les instigateurs; et tous les torrents de sang qu'ils ont fait répandre en France pendant deux cents ans de guerre de religion? Ils en feraient répandre encore, si les mêmes circonstances revensient; ils n'ont pas changé d'esprit; ils gémissent de voir le siècle éclairé. Que les temps d'ignorance reparaissent, vous les verrez sortir encore des ténèbres de leur cloître, pour gouweruer et bouleverser les États. Par quel inconcevable aveugle , ment s-ton pu laisser subsister jusqu'à nos jours ces sociétés # Je ne parlerai point ici de leurs mœurs; mais tous ceux qui ont été à portée de les connaître savent dans quel excès de dissolution "et de déréglement ils vivent dans leurs maisons, Cette classe d'hommes est devenue encore plus vile de nos jours; elle n'est plus composée que de gens de la lie du peuple, qui aiment mieux vivre lâchement aux dépens de la charité publique, que de gagner honnêtement leur vie dans un atelier ou derrière une charrue. Ainsi, ils ne se contentent pas de priver la société de travail ; ils enlèvent encore les fruits du eur aux citoyens utiles, Puisse l'homme de génie”, placé actuellement su timon de l'État, joindre aux grands services qu'il s déjà rendus à la nation, celui de réformer, au profit de la tation, ces corps nombreux qui ls rongent et la dépeuplent! En conservant à la patrie plus de quatre-vingt mille citoyens qui lui nt enlevés à chaque génération, il méritera plus d'elle que par des victoires ét des conquêtes. Une postérité nouvelle, qui, sus Jui, n'aurait point été, le bénira un jour de lui avoir donné la wie; et ainsi il sera le bienfaiteur de la race présente “des races à venir.

Lie duc de Cholæeul. (Divenor,) — C'est otws indication qui nous a con- Petite ln dat da 1167 attribuée jusqu'ici à ect derie. C'est en 1704 que le

lex & Chalseul sigaa l'ordre de suppression dos jésuites, oteortainement si Diderot mi derit en 1767, un fait si impottant aurait modifié dans sa forme l'expression de lentes. L'Émile, dont Il est question dans Je dernier paragraphe du premier

Bite, avait para et avait été condamad au fou an 1762.

ENTRETIEN

snTsE D'ALEMBERT ET DIDEROT

(Écrit en 1769. — Publié en 1830.)

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Dans une.de ses lettres à M'* Voland, datée du 2 septembre 1769, Diderot s'exprime anal : « Je croïs vous avoir dit que j'avais fait un dinlogue entre D'Alembert et moi. En le relisant {1 m'a pris fantaisie d'en faire un second et il à été fait. Les interlocuteurs sont D'Alembert qui rêve, Bordeu et l'amie de D'Alembert, M'* de l'Esplnasse. 11 est intitulé de Réve de D'Alembert. I n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. F'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser Jes cheveux à mon amoureuse ; aussi ne les verra-t-elle jamais! Mais ce qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un mot dé religion et pas un seul mot déshonnète. Après cela je vous défie de deviner ce que ce peut être. »

Lait septembre {1 revient sur ce sujetetdit: « SI j'avais voulu sacrifier Is richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Hippocrats et Leuclppe auraient été mes personnages; mais la vraisemblance m'aurait renfermé dans les bornes étroltesde la philosophie ancienne, et j'y aurals trop perdu. Cala est de la plus hante extravagance, et tout à la fois de la phi- Iosophie ls plus profonde; 11 y a quelque sdresse à avoir mis mes Idées dans ls bouche d'un homme qui rève : 11 faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées : j'aime mieux qu'on dis : « Mais coin n'est pas si insensé qu'on croirait bien, » que de dire : « Écoutez-mol, voici des choses très-sages. »

Ce qui est vral, c'est qu'il y s dans ces dialogues des choses trèstiges, trés-vralos et que Diderot y montre ane connaissance approfondie de 1x physiologie, qui commençait à être une science expérimentale

sérieuse et dont 11 dévançait même les conclusions.

Mais, comme Îl le fait remarquer, il y a au

404 NOTICE PRÉLIMINAIRE

jugés, et que, lorsqu'on touche à ces arches saintes, on risque sa tran= quillité, sa liberté, et qu'on peut être justement taxé de folie.

Aussi Diderot ne publia-t-il pas ces dialogues, et ne les communiqua- 1-11 qu'# peu de personnes, Naigeon lui-même n'en avait point de copie ‘et 1 n'en parle dans ses Mémoires que d'après des notes prises par ui sur le manuscrit. Cependant M'+ de l'Esplnasse se füçha et fit faire par D'Alembert des reproches amers à Diderot, qui se déelda à brûler son travail: « sacrifice, dit Naïgeon, que D'Alembert exigea Impérieusement, mais qu'à la place de Diderot, peut-être Il n'eût pas fait. »

Ce qui prouve la bonne foi de Diderot lors dé cette exéeution, c'est ce qu'on lit dans la lettre d'envol qui accompagne ses Éléments de phyæiologie (inédits) qu'on trouvera dans la section Sciences de notre édition.

« J'ai satisfait à votre désir, écrit-il, autant que la dificulté du travail et le peu d'intervalle que vous m'avez accordé me le permet tient. J'espère que l'historique de ces dialogues en excusera les défunts.

« Le plaisir de s6 rendre compte à soi-même ds ss opinions les avait produits; l'indiscrétion de quelques personnes les tirs de l'obscurité; F'amour alarmé en désirs le sacrifice; l'amitié tyrannique l'exigeas V'amitié trop facile y consentit ; [ls furent lacérés. Vous arez voulu que Jon rapprochasss les morceaux ; je l'ai fait.

« Ce n'est lei qu'une status brisée, mais si brisée qu'il fut presque Impossible à l'artiste de la réparer, Il est resté autour de lui nombre de fragmnts dont 1 n’a pu retrouver la placo.

« En changeant le nom des interlocuteurs, ces dialogues ont encore perdu le mérite de la comédie, »

Nous n'avons pas cette varlante annoncée. Les Éléments de physio- Logie sont saulement les notes très-détaillées et très-intéreesantes qui avaient servi à la reconstituer Diderot avait peut-être appris à temps que l'œuvre qu'il crovalt détruite ne l'écaie polat et que, s'il en avait sacrifié le texte, d'autres en uvalent conservé la copie,

Et cela heureusement, car. dit-il dans l'écrit que nous citons, « ces dialogues étalent, avec un certain mémoire de mathématiques que je mé résoudrai peut-être à publier un jour, les sæuls d'entre mes ouvrages dans losquols je me comyraisais.

C'est dans les quatre volumes de Mémoures, etc., publiés en 1530, que ces dialogues ont paru pour la première fois, Ca sont sans doute les mêmes que Meister et Naïgeon ont parfois désignés sous ces titres: Entretiens sur l'origine des étres; de l'Observalion des phénomènes du corps vivant et de la Connaissance de l'homme physique.

406. ENTRETIEN D'ALEMBERT, Mais l'un n'est pas l'autre, DIDEROT.

Comme ce que vous appelez la force vive n'est pas la force morte.

D'ALEMDENT.

Je ne vous entends pas, - DIDEROT,

Je m'explique. Le transport d'un corps d'un lieu dans un autre n’est pas le mouvement, ce n'en est que l'effet. Le mouvement est également et dans le corps transféré et dans le corps immobile. :

D'ALEMBERT

Ceute façon de voir est nouvelle.

DIDEROT

Elle n'en est pas moins vraie. Otez l'obstacle qui s'oppose su transport local du corps immobile, et il sera transféré. Sup primes par une raréfaction subite l'air qui environne cet énorme tronc de chêne, et l'eau qu'il contient, entrant tout à coup en expansion, le dispersers en cent mille éclats. J'en dis autant de

votre propre corps.

F D'ALEMBERT

Soit. Mais quel rapport y a-t-il entre le mouvement et la sensibilité? Serait-ce par hasard que vous reconnaîtries une sensibilité active et une sensibilité inerte, comme il y « une force vive et une force morte? Une force vive qui se manifeste pur ln translation, une force morte qui se manifeste par la pression; une sensibilité active qui se caractérise par certaines actions remarquables dans l'animal et peut-être dans la plante; et une sensibilité inerte dont on serait assuré par le passage à l'état de sensibilité active.

4 DIDEROT

À merveille, Vous l'avez dit,

D'ALRMBERT.

Ainsi la statue n'aqu'une sensibilité inerte ; et l'homme, l'animal, la plante même peut-être, sont doués d'une sensibilitéactive. DIDEROT,

11 y a sans doute estte différence entre le bloc de marbre etle tissu dé chair ; mais vous concevez bien que ce n’est pasla seule,

Assurément. Quelque ressemblance qu'il y ait entre la forme extérieure de l'homme et de la statue, il n'y a point de rapport entre leur organisation intérieure. Le ciseau du plus habile statunire ne fait pas même un épiderme, Mais il y a un procédé fort simple pour faire passer une force morte à l'état de force vive; c'est une expérience qui se répète sous nos yeux cent fois par jour; au lieu que je ne vois pas trop comment on fait passer un corps de l'état de sensibilité inerte à l'état de sensibilité active.

DIDEROT

C'est que vous ne voulez pas le voir. C'est un phénomène aussi commun, =

Et ce phénomène aussi commun, quel est-il, si] vous plait?

Je vais vous le dire, puisque vous voulez en avoir la honte.

Cela se fait toutes les fois que vous mangez. D'ALEMDERT,

Toutes les fois que je mange!

DIDEROT

Oui; car en mangeant, que faites-vous? Vous levez les obstacles qui s'opposaient à la sensibilité active de l'aliment. Wous l'assimilez avec vous-même; vous en faites de la chair; vous l'animalisez, vous le rendez sensible; et ce que vous exécuter sur un aliment, je l'exécuterai quand il me plaira sur le marbre.

D'ALEMBERT

Et comment cela?

DIDEROT

Comment? je le rendrai comestible.

n D'ALEMBERT, Bendre le marbre comestible, cels ne me paraît pas facile, DIDEROT.

C'est mon affaire que de vous en indiquer le procédé. Je prends la statue que vous voyez, je la mets dans un mortier, et à grands coups de pilon…

Je fais done de la chair où de l'âme, comme dit ma fille, une matière activement sensible; et si je ne résous pas Le problème que vous m'avez proposé, du moins j'en approche beaucoup: car vous m'avouerez qu'il y a bien ‘plus loin d'un morceau de marbre à un être qui sent, que d'un être qui sent à un être qui pense. »

J'en conviens. Avec tout cela l'être sensible n'est pas encore l'être pensant.

DIDEROT

Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l'histoire d'un des plus grands géomètres de l'Europe. Qu'était-ce d'abord que cot être merveilleux? Rien.

D'ALEMRE,

Comment rien! On ne fait rien de rien.

DIDENOT.

Nous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu'avant qué sa mère, la belle et scélérate chanoïnesse Tencin', eût aïteint l'âge de puberté, ayant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rüdiments dé mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l'un et de l'autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu'à ce qu'enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testieules de son père et de sa mère. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c'est l'opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice: le voilà attaché à la matrice par un

;'le voilà, s'accroissant successivement et s'avan- Gant à l'état de fœtus; voilà le moment de sa sortie de l'obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jeanle-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés ; Aitaché à la marmelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, dévenu grand de corps et d'esprit, littérateur, mécanidtn, géomètre. Comment cela s'est-il fait? En mangeant et par d'sutres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots formule générale : Mangez, digérez, distillez ên rasi licito, et

L Mbre do D'Alembort.

DIDEROT

Je vous disais. Mais cela va nous écarter de notre première discussion. x

D'ALEMBERT

Qu'est-ce que cela fait? Nous y reviendrons ou nous n'y

reviendrons pas, , DIDENOT, Me permettriez-vous d'anticiper de quelques milliers d'années sur les temps?

D'ALEMBERT

Pourquoi non? Le temps n'est rien pour la nature. DIDEROT.

Yous cansentez donc que j'éteigne notre soleil? D'ALEMBERT. à

D'autant plus volontiers que ce ne sera pas le premier qui se soit éteint,

DIDEROT

Le soleil éteint, qu'en arrivera-1-il? Les plantes périront, les animaux périront, et voilà la terre solitaire et muette, Rallumez cet astre, ét à l'instant vous rétablissez la cause nécessaire d'üne infinité de générations nouvelles entre lesquelles je n'oserais assurer qu'à la suite des siècles nos plantes, nos animaux d'aujourd'hui se reproduiront ou ne se reproduiront pas.

D'ALEMBERT

Et pourquoi les mêmes éléments épars venant à se réunir,

ne rendraient-ils pas les mêmes résultats?

C'est que tout se tient dans la nature, et que celui qui suppose un nouveau phénomène ou ramène un instant passé, recrée un nouveau monde,

D'ALENBERT,

Cest ce qu'un penseur profond ne saurait nier. Mais pour en rovenir à l'homme, puisque l'ordre général a voulu qu'il füt rappelez-vous que c'est au passage de l'être sentant à l'être pensant que vous m'avez laissé. * DIDEROT.

Je m'en souviens.

DIDEROT,

Si done un être qui sent et qui a celte organisation propre à la mémoire, lie les impressions qu'il reçoit, forme par cette liaison une histoire qui est celle de sa vie, et acquiert la con acitnee da lai, il mie, fl afîrme, il eonelut, il pense,

D'ALEMBERT, Cela me paraît; il ne me reste plus qu'une difficulté. DIPEROT, Vous vous trompez; il vous en reste bien davantage, D'ALEMBENT,

Mais une principale; c'est qu'il me semble que nous ne pouvons penser qu'à une seule chose à ln fois, et que pour former, je ne dis pas ces énormes chaînes de raisonnements qui embrassent dans leur circuit des milliers d'idées, mais une simple proposition, on dirait qu'il faut avoir au moins deux choses présentes, J'objet qui semble rester sous l'œil de l'en-

tandis qu'il s'occupe de la qualité qu'il en affirmera ou niera,

© DIDEROT

Je le pense; ce qui m'a fait quelquefois comparer les fibres de nos organes à des cordes vibrantes sensibles, La cordé vibrante sensible oscille, résonne longtemps encore après qu'on l'a pincée. C'est cette oscillation, cette espèce de résonnance nécessaire qui tient l'objet présent, tandis que l'entendement s'occupe de la qualité qui lui convient. Mais les cordes vibrantes out encore une autre propriété, c’est d'en faire frémir d'autres; eié'est minsi qu'une première idée en rappelle une seconde, cs deux-là une troisième, toutes les trois une quatrième, et ainsi de suite, sans qu'on puisse fixer la limite des idées réveil. les, enchainées, du philosophe qui médite ou qui s'écoute dans le silence et l'obscurité, Get instrument a des sauts étonhanis, et une idée réveillée va faire quelquefois frémir une harmonique qui en est à un intervalle incompréhensible, Si le 21e entre des cordes sonores, inertes et sépapass comment n'aurait-il pas lieu entre des points vivants et

liés, entre des fibres continues et sensibles?

D'ALEMBERT

Si cela n'est pas vrai, cela est au moins très-ingénieux. Mais #e M :

414 ENTRETIEN on serait Lenté de croire que vous tombez imperceptiblement dans l'inconvénient que vous vouliez éviter.

DIDEROT

Quel?

D'ALEMBERT

Vous en voulez à la distinction des deux substances, DIDEROT.- Je ne m'en cache pas.

D'ALENBERT.

Et si vous y regardez de près, vous faites de l'entendement du philosophe un être distinet de l'instrument, une espèce de musicien qui prête l'oreille aux cordes vibrantes, et qui prononce sur leur consonnance ou leur dissonance.

DIDEROT

Il se peut que j'aie donné lieu à cette objection, que peutêtre vous ne m'eussiez pas faite si vous eussiez considéré la différence de l'instrument philosophe et de l'instrument clavecin. L'instrument philosophe est sensible; il est en même temps le musicien et l'instrument, Comme sensible, il à la

conscience momentanée du son qu'il rend; comme animal, il en a la mémoire, Cette faculté organique, en liant les sons en lui-même, y produit et conserve la mélodie. Supposez au clu= vecin dé la sensibilité et de In mémoire, et dites-moi s'il ne se répétera pas de lui-même les airs que vous aurez exécutés sur ses touches, Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire, Nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne, et qui se pincent sou vent elles-mêmes; et voici, à mon jugement, tout ce qui ss passe dans un clavecin organisé comme vous et moi. ILy & une impression qui sa cause au dedans ou au dehors de l'instrument, une sensation qui naît dé cette impression, uné sensation qui dure; car il est impossible d'imaginer qu'elle se fasse et qu'elle s'éteigne dans un instant indivisible ; une autre

sion qui lui succède, et qui a pareillement sa cause au

ét au dehors de l'animal; une seconde sensation et des voix qui les désignent par des sons naturels où conventionnels.

D'ALEMBERT

J'entends. Ainsi donc, «i ce clavecin sensible ct animé étar

encore doué de la faculté de se nourrir et de se reproduire, il vivrait et engendrerait de lui-mème, où avec sa femelle, de petits clavecins vivants et résonnants.

DIDEROT

Sans doute. À votre avis, qu'est-ce autre chose qu'un pinson, un rossignol, un musicien, un homme? Et quelle autre différence trouvez-vous entré le serin et la serimelte? Voyez vous cet œuf? c’est avec cela qu'on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de ln terre. Qu'est-ce que cet œuf® une masse insensible avant que le germe y soit introduit ; et après que le germe y est introduit, qu'est-ce encore? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu'un fluide inerte et grossier. Comment cetie masse passera-t-elle à une wutre organisation, à la sensibilité, à la vie? par la chaleur. Qui produira la chaleur? le mouvement, Quels seront les effets successifs du mouvement? Au lieu de me répondre, asseyez-vous, et suivons-les dé l'œil de moment en moment. D'abord c'est un point qui oscille, un filet qui s'étend et qui se colore; de la chair qui se forme; un bec, des bouts d'ailes, des yeux, des pattes qui paraissent; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins; c'ést un animal. Cet animal se meut, s'agite, crie; j'entends ses cris à travers la coque; il se couvre

- de duvet; il voit, La pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison; la voilà brisée; il en sort, il marche, il vole, il s'irrit ft, il approche, il se plaint, il souflre, il aime, il désire, il jouit; Aioutes vos affections; toutes vos actions, il les fait Préten- Nrez-vous, avec Descartes, que c'est une pure machine imitative? Mais les petits ‘enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c'est là une machine, vous en êtes une autre, Si vous avouez qu'entre l'animal et vous il n'y a de différence que dans l'organisation, vous montrerez du sens et &e ls raison, vous serez de bonne foi; mais on en conclura "contrevous qu'avéc une matière inerte, disposée d'un

resie qu'un de ces deux partis à prendre ls masse inerte de l'œuf un élement

ENTRETIEN

présence, où de supposer que imperceptible s'y est insinué à travers In coque dans un instant déterminé du développement. Mais qu'est-ce que cet élément? Occupait-il de l'espace, ou n'en occupait-il point? Gomment est-il venu, ou s'est-il échappé, sans se mouvoir? Où était-il? Que faisait-il là ou ailleurs? A-t-il été créé à l'instant du besoin? Exisiait-il? Attendait-il un domicile? Homogène, il était matériel; hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement, ni son énergie dans l'animal développé. Écoutez-vous, et vous aurez pitié de vous-même; vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple qui explique tout, la sensibilité, propriété générale de la matière, ou produit de l'organisation, vous renoncez au sens commun, et vous précipitez dans un abime de mystères, de contradictions et d'absurdiés.

D'ALEUGERT.

Une supposition! Cela vous plait à dire, Mais si c'était une

qualité essentiellement incompatible avec lu matière? DIDERÔT.

Et d'où savez-vous que lu sensibilité est essentiellement incompatible avec la matière, vous qui ne connnissez l'essence de quoi que ce soit, ni de la matière, ni de la sensibilité? Entendez-vous mieux la nature du mouvement, son existence dans un corps, et sa communication d'un corps à un autre®

D'ALEMBERT

Sans concevoir la nature de la sensibilité, ni celle de le matière, je vois que la sensibilité est une qualité simple, une, indivisible et incompatible avec un sujet ou suppôt divisible.

DIDERUT.

Galimatias métaphysico-théologique, Quoi? est-ce qué vous ne voyez pas que toutes les qualités, toutes les formes sensibles dont-la matière est revêtue , sont essentiellement indivisibles? 1 n'y a ni plus ni moins d'impénétrabilité, 1] y a la moitié d'un corps rond, mais il n‘y a pas la moitié de la rondeurs il wa plus ou moins de mouvement, mais il n'y à ni plus ni moins mouvement; il n'y a ni la moitié, ni le tiers, ni le tte, d'une oreille, d'un doigt, pas plus que la moitié, le tiers, le quart d'une pensée. Si dans l'univers il n'y a pas une mo

ENTRE D'ALEMBERT ET DIDEROT. 447 vule qui ressemble à une autre, dans une molécule pas un point

qui ressemble à un autre point, conveneë que l'atome mème est doué d'une qualité, d'une forme indivisible; convenez que la division est incompatible avec les essences des formes, puisqu'elle les détruit, Soyez physicien, ct convenez de la production d'an effet lorsque vous le voyez produit, quoique vous ne puissiez expliquer la liaison de la cause à l'effet. Soyez logicien, et ne substituez pas à une cause qui est et qui explique tout, une autre cause qui ne se conçoit pas, dont la liaison avec l'effese conçoit eneoremoins, qui engendre une multitude infinie de difficultés, et qui n'en résout aucune, D'ALEMBERT.

Maïs si je me dépars de cite cause?

BIDEROT.

Huy a plus qu'une substance dans l'univers, dans l'homme, dlans l'animal. La serinette est de bois, l'homme est de chair. Le serin est de chair, le musicien est d'une chair diversement organisée ; mais l'un et l'autre ont une même origine, une même formation, les mèmes fonctions et la même fin.

D'ALEUBENT.

Et comment s'établit la convention des sans entre vos deux

clavecinst

Un animal étant un instrument sensible parfaitement semblable à un autre, doué de la même conformation, monté des mêmes cordes, pineë de la même manière par la joie, par la douleur, par la faim, par la soif, par la colique, par l'admiration, par l'effroi, il est impossible qu'au pôle et sous la ligne il rende des sons différents. Aussi trouvez-vous les interjections à

les mêmes dans toutes les langues mortes et vivantes.

11 faut tirer du besoin et de la proximité l'origine des sons con ventionnels. L'instrument sensible ou l'animal a éprouvé qu'en rendant tel son il s'ensuivait tel effet hors de lui, que d'autres instruments sensibles pareils à lui ou d'autres animaux sem blsbles s'approchaient, s'éloignaient, demandaient. oMraient, ent, caressaient, et ces effels se sont liés dans sa mémoire

et celle des autres à la formation de ces sons, et remarquez qu'il n'y a dans le commerce des hommes que des bruits

DIDEROT

L'analogie, dans les cas les plus composés, n'est qu'une règle de trois qui s'exécute dans l'instrumens sensibie, Si tel phénomène connu'en nature est suivi de tel «uvre phénomène connu en nature, quel sera le quatrième phénomene conséquent à ue troisième, où donné par la nature, ou imaginé à limitation de la nature? Si la lance d'un guerrier ordinaire a dix pieds de long, quelle sera la lance d'Ajax? Si je puis lancer une pierre de quatre livres, Diomède doit remuer un quartier de rocher. Les enjambées des dieux et les bonds de leurs chevaux seront dans le rapport imaginé des dieux à l'homme. C'est une quatrième corde harmonique et proportionnelle à trois autres dont l'animal attend la résonnance qui se fait toujours en lui-même, mais qui me se fait pas toujours en nature. Peu importe au poëte, il n'en est pss moins vrai. C'est autre chose pour le philosophe ; il faut qu'il iaterroge ensuite la nature qui, lui donnant souvent un phénomène tout à fait différent de celui qu'il avait présumé, alors il s'aperçoit que l'analogie l'a séduit.

f D'ALEMBENT.

Adieu, mon ami, bonsoir et bonne nuit.

DIDEROT

Nous plaisantez; mais vous réverez sur votre cueiller à cet entretien, et s'il n’y prend pas de la consistance, tant pis pour vous, car vous serez forcé d'embrasser des hypothèses bien autrement ridicules,

D'ALEMBERT

Nous vous trompes; sceptique je me scrai couché, sceptique je me lèverai.

DIDEROT

Sceptique! Est-ce qu'on est sceptique ?

D'ALEMBERT

En voici bien d’une autre ? N'allez-vous pas me soutenir que

je ne suis pas sceptique? Et qui le sait mieux qué moi? DIDEROT, Attendez un moment.

D'ALEMBERT

Dépéchez-vous, car je suis pressé de dormir,

D'ALEMBENT.

Je crois que non. Tenez, mon ami, si vous y pensez bien, vous trouverez qu'en tout, notre véritable sentiment n'est pas celui dans lequel nous n'avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus, d D'ALEMBERT.

de crois que vous avez raison.

DIDEROT

Et moi aussi. Bonsoir, mon ami, et memento quin pulris ex, et in pireren rererteris.

D'ALEMDERT.

Cela est triste.

PIDEROT.

Et nécessaire, Accordez à l'homme, je ne dis pas l'immortalité, mais seulement le double de sa durée, et vous verrez ce

qui en arrivera.

D'ALEMBENT,

Et que voulez-vous qu'il en arrive? Mais qu'est-ce que celu

ane fait? Qu'il en arrive ce qui pourra. Je veux dormir, bonsoir,

Page 1