‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 15 sur 116 · INTERLOCUTEURS · texte numérisé non relu

INTERLOCUTEURS

D'ALEMBERT, Mapsuoisece ps L'ESPINASSE, LE MÉDECIN BORDEU.

BORDEU

Eh bien! qu'est-ce qu'il y a de nouveau? Est-ce qu'il est malade? $ Je le crains ; il a eu la nuit la plus agitée, Est-il éveillé?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Pas encore.

BORDEU

après s'être approché da lit de D'Alembert et lai avoir tàté le pouls et la pan. Ge ne sera rien.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Vous croyez?

BORDEU

J'en réponds. Le pouls est bon. un peu faible. la peaum moite.… la respiration facile !.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

N'y a-t-il rien à lui faire ?

É BORDEU

Rien.

4. Bordeu eat auteur de Recherches sur le pouls (1766, 10-17), qui déterminirees""# es contemporains à s'occuper avec beaucoup plus d'attention qu'ils ne le faisait Jusqu'alors des pronostics qu'on peut tirer de l'intensité de l'ondée sanguine

MADEMOISELLE DE L'ESPINAGSE.

Tant mieux, car il déteste les remèdes.

RONDEU.

Et moi aussi. Qu'a-t-il mangé à souper?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

11 n'a rien voulu prendre. Je ne sais où il avait passé la soirée, mais il est revenu soucieux.

BORDEU, ge un petit mouvement-fébrile qui’ n'aura point de suite. MADEMOISELLE DE L'ESPINA En rentrant, il a pris sa robe de chambre, son bonnet de nuit, et s'est jeté dans son fauteuil, où il s'est assoupi. BORDEL, Le sommeil est bon partout ; mais il eût été mieux dans son it. MADENOISELLE DE L'ESPINASSE.

1 s'est fâäché contre Antoine, qui le lui disait ; il a fallu le tirailler une demi-heure pour le faire coucher. BORDEL.

C'est ce qui m'arrive tous les jours, quoique je me porte

MADEMOISELLE DE L'ESPIN AS

Quand il & été couché, au lieu de repo maire, car il dort comme un enfant, 3 se retourner, à tirer ses bras, à écarter ses couvertures, et à

parler haut.

BORDEU

Et qu'est-ce qu'il disait? de la géométrie ?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Non; cela avait tout l'air du délire. C'était, en commençan un galimatias de-cordes vibrantes et de fibres sensibles. Cela paru si fou que, résolue de ne le pas quitter de la nui sachant que faire, j'ai approché une petite table du pied de son lit, et je me suis mise à écrire Lout ce que j'ai pu attraper de sa révasserie, BORDEU, e Bon tour de téte qui est bien de vous. Et peut-on voir cela?

D'abord il y avait deux gouttes, après le contact il n'y en an

qu'une. Avant l'assimilation il y avait deux molécules, après l'assimilation il n’y en a plus qu'une... La sensibil devient commune à la masse commune... En effet, pourquoi non?.… Je distinguerai par la pensée sur la longueur de la fibre animale tant de parties qu'il me plaira, mais la fibre sera continue, une... oui, une... Le contact de deux molécules homo gènes, parfaitement homogènes, forme la continuité... et c'est le cas de l'union, de la cohésion, de la combinaison, de l'identité la plus complète qu'on puisse imaginer... Qui, philosophe, si ces moléeules sont élémentaires et simples ; mais si ce sont des agrégats, si ce sont des composés?.… La combinaison ne s'en fera pas moins, et en conséquence l'identité, la continuité. Et puis l'action et la réaction habituelles. 11 est certain que le contact de deux molécules vivantes est tout autre chose que ln contiguité de deux masses inertes.… Passons, passons; on pourrait peut-être vous chicaner; mais je ne m'en soucie pas: je n'épilogue jamais. Cependant reprenons. Un fil d'or trèspur, je m'en souviens, c'est une comparaison qu'il m'a faite: un réseau homogène, entre les molécules duquel d'autres s'interposent et forment peut-être un autre réseau homogène, un tissu de matière sensible, un contact qui assimile, de la sensibilité active ici, inerte là, qui se communique comme le mouvement, sans compter, comme il l'a très-bien dit, qu'il doit v avoir de la différence entre le contact de deux moléeules sensibles et le contact de deux molécules qui ne le seraient pas: et cette différence, quelle peut-elle étre? une action, une réaction habituelles. et cette action et réaetion avec un carac— tère particulier. Tout concourt donc à produire une sorte d'unité qui n'existe que dans l'animal. Mn foi, si ce n'est pas die la vérité, cela y ressemble fort. » Vous riez, docteur ; estce que vous trouvez du sens à cela?

BORDEL

Ses:

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE, Il n'est donc pas fou?

BORDEL

MADEMOISELLE DE L'ESPINASÉE,

Y at-il longtemps?

LE DOMESTIQUE

Il n'y à pas une heure que j'en suis revenu.

MADENOISELLE DE L'ESPINASSE.

N'y aver-vous rien porté?

LE DOMESTIQUE

Rien.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Point de papier ?

Aucun.

LE DOMESTIQUE

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Voilà qui est bien, allez. Je-n'en reviens pas. Tenez, docteur, j'ai soupçonné quelqu'un d'eux de vous avoir communiqué Des ag

BORDEU

Je vous arts 'en est rien.

MADEMOISELLE DE L "'ESPINAGSE.

À présent que je connais votre talent, vous me serez d'un grand secours dans la société, Sa révasserie n'en est pas demenrée là.

Tant mieux.

Nous n'y voyez donc rien de fâcheux ?

BORDEU

Pas la moindre chose.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Al a continué. « Eh bien, philosophe, vous concevez donc des polypes de toute espèce, mème des polypes humains? Mais la nuture ne nous en offre pas. »

DORDEU«

Il n'avait pas connaissance de ces deux filles qui se lénaient "par la tête, les épaules, le dos, les fesses et les vécu ainsi accolées jusqu'à l'âge de vingt-deux ans,

BORDEU

» us qui 8

se passe là où aille , dites-moi, la “dissolution de diffé rentes parties n'y donne-t-ellé pas des hommes de différents caractères? La cervelle, le cœur, la poitrine, les pieds, les les testicules. Oh] comme cela simplifie la moralei.… homme né, une femme provenue.. (Docteur, vous me permettrez de passer ceci...) Une chambre chaude, tapissée dé petits ss, et sur chacun de ces cornets une étiquette : guerriers,

si , poëtes, cornet de courtisans, cornet de

comet de rais. »

Cent bion gai et bénfo. Voilà ce qui s'appelle rèver, et le vision qui me ramène à quelques phénomènes assez sin-

aliens.

, MADEMOISRLLE DE L'ESPINASSE.

Ensuite il s'est mis à marmotter je ne sais quoi de graines, de lambeaux de chair mis en macération dans de l'eau, de diffé rüntes races d'animaux successifs qu'il voyait naître et passer. ÎL avait imité avec sa main droite le tube d'un microscope, et ler erois, l'orifice d'un vase, Il regardait dans le

LE uen « Voltaire en plaisantéra tant qu'il

mais l'Anguillard! a raison; j'en erois mes yeux; je les

Voïs ? combien il y en a! comme ils vont! comme ils viennent! Comme ils frérillent!.… » Le vase où il apercevait tant de généra- Sons momentanées, il le comparait à l'univers ; il voyait dans : ne goutte d'eau l'histoire du monde. Cette idée lui paraissait Eten) À la trouvait tout à fait conforme à la bonne philoso-

AR en pra oc ps dé les pets: dat « Dans ln goutte d'eau de Needham, tout s'exécute et se passe en un din d'œil. Dans le monde, le même phénomène dure davantage; maïs qu'est-ce que notre durée en DAS rat mois que la goutte que j'ai pi

A. C'est ainsi que Voltaire appaiait Nosdham qui, se fant à non imieroucope #t 3m connaissant pas los explications lngéaiouses dos panspermistes de nos jours, royal naivement que les angufllulés qu'il voyait naïtre dans de la farine délayée % a femeatation provenalent de cette farine ct non des | d'anguilies dont M paix que l'atmosphère au pisine. Voir Questions sur Les miracles, 41 leuere.

pointe d'une aiguille, en comparaison de l'espace illimité qui m'eavironne. Suite indéfinie d'animalcules dans l'atome qui fermente; même suite indéfinie d'animalcules dans l'autre atome qu'on appelle la Terre. Qui sait les races d'animaux qui nous ont précédés? qui sait les races d'animaux qui succéderont aux nôtres? Tout change, tout passe, Il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin; il n’en a jamais eu d'autre, et n'en aura jamais d'autre.

« Dans cét immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant : Rerum novus nuscitur ordo, voilà son inscription éternelle. » Puis il ajoutait en soupirant : « © vanité de nos pensées! à pauvreté de la gloire et de nos tra vaux! à misère! à petitesse de nos vues! 11 n'y a rien de solid que de boire, manger, vivre, aimer et dormir... de l'Espinasse, où êtes-vous? — Me voilà, » — Alors son visage s'est coloré. J'ai voulu lui tâter le pouls, mais je 2 où il avait caché sa main. Il paraissait éprouver une,

Sa bouche s'était entr'ouverte, son haleine était pressée: Al à poussé un profond soupir, et puis a | | profond encore; il a retourné sa tête sur son et s'est endormi. Je le regardais avec attention, et j'étais toute éme | sans savoir pourquoi, le cœur me battait, et ce n'était pas de peur. Au bout de quelques moments, j'ai va un léger sourire errer sur ses lèvres ; il disait tout bas : « Dans une planète où | les hommes se muliplieraient à la manière des poissons, où le. frai d'un homme pressé sur le frai d’une femme. y au moins de pegret.…. Il no faut rien perdre de ce qui peut ay son utilité. Mademoiselle, si cela pouvait se enfermé dans un flacon et envoyé de grand matin à Needbam…» | Docteur, et vous n'appelez pas cela de la déraison? RORDEU,

Auprès de vous, assurément,

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Auprès de moi, loin de moi, c'est tout un, et vous ne ce que vous dites. J'avais espéré que le reste dela tranquille,

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