‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 16 sur 116 · BON DEL · texte numérisé non relu

BON DEL

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Point du tout; sur les deux heures du matin, il en est

revenu à sa goutte d'eau, qu'il appelait un mi..cro.. DonDEU,

Un microcosme,

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

C'est son mot. Il admirait la sagacité des anciens philosophes. 11 disait ou faisait dire à son philosophe, je ne sais lequel des deux : « Si lorsque Épicure assurait que la terre contenait Les germes de tout, et que l'espèce animale était le produit de la ne il avait proposé de montrer une image en petit

ce qui s'était fait en grand à l'origine des temps, que lui aurait-on répondu ?.… Et vous l'avez sous vos yeux cette image, et elle ne vous apprend rien. Qui sait si la fermentation et ses produits sont épuisés? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes? Qui saît si ce bipède déformé, qui n'a que quatre pieds de hauteur, qu'on sppelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n'est pas l'image d'une espèce qui passe? Qui sait s'il n'en est pas ainsi de toutes les espèces d'animaux? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? Qui sait quelle sera la durée de cette inertie? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d'un amas aussi grand de points sensibles ét vivants? Pourquoi pas un seul animal? Qu'était l'éléphant dans son origine? Peut-être l'animal énorme tel qu'il nous paraît, peut-être un atome, car tous les deux sont également possibles ; ils ne supposent que le mouxement et les propriétés diverses de la matière. L'élépliant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fer. mentation] Pourquoi non? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l'a produit; mais le vermisseau n'est qu'un vermisseau… C'est-à-dire que la petitesse qui vous dlérobe son crgañisation lui dte son merveilleux. Le prodige, est 1x vie, c'est la sensibilité ; et ce prodige n'en est plus un.

Lorsque j'ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m'étonner.… Quelle comparaison d'un petit nombre d'éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d'éléments divers épars dans les entrailles de la terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs! Cependant, puisque les mêmes causes sub sistent, pourquoi les effets ont-ils cessé? Pourquoi ne voyonsnous plus le taureau percer la terre de sa corne, appuyer ses pieds contre le sol, et faire effort pour en dégager son corps pesant ‘?.. Laissez passer la race présente des animaux subsistants; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu'il n'en st accordé à leur durée. Attendes, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le grand travail de nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de l'état d'inertie à l'état de sensibilité, et les générations spontanées; qu'ils vous sufisent : tirez-en de justés conséquences, et dans un ordre de choses où il n'y a ni grand ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantisser-vous du sophisme de l'éphémère.… » Docieur} qu'esfice que c'sl in ESS

l'éphémère?

LORDEU.

C'est celui d'un être passager qui croit à l'immortalité des choses.

La rose de Fontenelle qui disait que de mémoire de rose on n'avait vu mourir un jardinier?

Précisément ; cela est léger etprofond.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Pourquoi vos philosophes ne-s'expriment-ils pas avec Ja grâce de celui-ci? nous les entendrions.

BORDEL

Tree je ne sais si ce ton frivole convient aux sujets graves.

1. Voir Loerkcs, De rarum malura, livre V. [I faut peaser sourent à cet ancêtre + Lisaot Dédurot.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Qu'appelez-vous un sujet grave?

DORDEU.

Mais ls sensibilité générale, la: formation de l'être sentant, son unité, l'origine des animaux, leur durée, et toutes les questions auxquelles cela tient.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Moi, j'appelle cela des folies auxquelles je permets de rêver quand on dort, mais dont un homme de bon sens qui veille ne rte BORDEU,

Et pourquoi cela, s’il vous plait?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

C'est que les unes sont si claires qu'il est inutile d'en cher= cher Ia raison, d'autres si obscures qu'on n'y voit goutte, et toutes de la plus parfaite inutilité.

Croyer-vous, mademoiselle, qu'il soit indifférent de nier ou d'admettre une intelligence Wprènet Non.

BORDEU

Croyes-vous qu'on puisse prendre parti sur l'intelligence suprême, sans savoir À quoi s'en tenir sur l'éternité de la matière et ses propriétés, la distinction des deux substances, la nature de l'homme et la production des animaux ?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Non.

BORDEU

Ces questions ne sont donc /pas aussi oiseuses que vous les

disiez. ; MADEMOISELLE DE L'ESPINAGSE.

Maïs que me fait à moi leur importance, si je ne saurais les éclaircir?

BORDEU, Eee comment le saurez-vous, sj vous ne les examinez point? Minis pourrais-je vous demander celles que vous trouvez si claires que l'examen vous en paral superflu?

lat.

MADEMOISELLE DE L'ESFINASSE.

Celles de mon unité, de mon moi, par exemple. Pardi, il me semble qu'il ne faut pas tant verbiager pour savoir que je suis moi, que j'ai ‘toujours été moi, et que je ne serai jamais une autre.

Sans doute le fait est clair, mais la raison du fait ne l'est aucunement, surtout dans l'hypothèse de ceux qui n'admettent qu'une substance et qui expliquent la formation de l'homme où de l'animal en général par l'apposition successive de plusieurs molécules sensibles. Chaque molécule sensible avait son moi avant l'application ; mais comment l'a-1-elle perdu, et comment de toutes ces pertes en est-il résulté la conscience d'un fout?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

11 me semble que le contact seul suffit. Voici une expérience que j'ai faite cent fois. mais attendez... Il faut queij'aille voir ce qui se passe entre ces rideaux... il dort. Lorsque je pose ma main sur ma cuisse, je sens bien d'abord que ma main n'est pas ma cuisse, mais quelque temps après, lorsque la chaleur est égale dans lune et l'autre, je ne les distingue plus; les limites des deux parties se confondent et n'en font plus qu'une.

BORDEU

Oui, jusqu'à ce qu'on vous pique l’une ou l'autre; alors la distinction renaît, Il y a donc en vous quelque chose qui n'ignore pas si c'est votre main ou votre cuisse qu'on a piquée, et ce quelque chose-là, ce n'est pas votre pied, ce n'est pas même votre main piquée ; c’est elle qui souffre, mais c'est autre chose qui le sait et qui ne souffre pas.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Mais je crois que c'est ma tête.

Toute votre tête? s MADEMOISELLE DE L'ESFINASSE.

is m'expliquer par une comparaison, les comparaisonis sont presque toute la raison des femmes 1 des poètes. imaginez une araignée.

D'ALEMBERT

Qui est-ce qui est là? Est-ce vous, mademoiselle de l'Es- ?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Paix, paix. (mademuiselle de l'Esploasse et le doetaur gardent lo silence pendant qualque temps, enmnite mademoiselle de l'Espinasss dit à voix base : } Je le crois rendormi. :

DORDEU,

Non, il me semble que j'entends quelque chose.

- MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Vous avez raison; est-ce qu'il reprendrait son rêve?

BORDEU

Écoutons.

D'ALEMBENT,

Pourquoi suis-je tel? c'est qu'il a fallu que je fusse tel... Ici, oui, mais ailleurs? au pôle? mais sous la ligne? mais dans Saturne ?.… Si uné distance de quelques mille lieues change mon espèce, que ne fera point l'intervalle de quelques milliers de diamètres terrestres? Et si tout est un flux général, comme le spectacle de l'univers me le montre partout, que ne produiront point ici et ailleurs la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles? Qui sait ce qu'est l'étre pensant et sentant en Saturne?... Mais y a-t-il en Saturne du sentiment et de la pensée? pourquoi nonf.… L'étre sentant et pensant en Saturne aurait-il plus de sens que je n'en ai?.… Si cela est, ah! qu'il est malheureux le Saturnien !.… Plus de sens, plus de besoins.

BORDEL

Al à raison; les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les cent Docteur, délirez-vous aussi?

BORDEU

Pourquoi non? J'ai vu deux moignons devenir à la longue

deux bras.

22 rad Prrmgrhg tr rate À qui on prétend qu'il a emprumié couts idée, n'en avait parlé qu'incidemment à FE LE Eden Mobinet et Diderot les véritables inventours. Bordes, Pipe Peer de parsdosos, était, quoique animiste, Lion

plus où moins animal. JPY Fenide prés ei nature. Le ruban + du père Castel. Oui, père Castel, c'est votre ruban et ée n'est que cela, Toute chose est plus où moins une chose ER es rs où moins eau, plus où moins air, plus où moins feu : plus ou moins d'un règne où d'un autre. donc rien n'est de l'essence d'un être particulier. Non, sans doute, puisqu'il n'y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant. et que c'est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre. Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes! laissez là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un l'atome en nature rigoureusement semblable à un autre arome?.… Non... Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu'il est impossible qu'il y ait un vide dans la chaîne? Que voulezvous donc dire avec vos individus? 11 n'y en a point, non, il n'y ena point... 1 n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y & une partie que vous appellerez telle ou telle; mais quand vous donnérez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d'individu à l'aile, à une plume de l'aile. Et vous parlez d'essences, pauvres philosophes! laissez là vos essences. Noyez la masse générale, ou si, pour l'embrasser, vous avez l'imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière. O Architas! vous qui avez mesuré le globe, qu'étès-vous? un peu de cendre... Qu'est-ce qu'un Ctret.. La somme d'un certain nombre de tendances. Est-cé que je puis être autre chose qu'une tendance?.. non, je vais à un terme... Et les espèces’. Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre... Et la vie? La vie, une suite d'actions et de réactions. Vivant, j'agis et Jeréagis en masse... mort, j'agis et je réagis en molécules. Jene meurs donc point? Non, sans doute, je ne meurs point

rubas. Leur saccéssion par quart de ton forme eet enchainement de précis » dont parle D'Alembert.

MADBMOISELLE DE L'ESPINASSE.

Pourrait avoir été, où venir et passer?

BORDEU

Sans doute; mais puisqu'il serait matière dans l'univers, portion de l'univers, sujet à vicissitudes, il vieillirait, il mour- Eu MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE.

Muis voici bien une autre extravagance qui me vient.

PONDEU.

Je vous dispense de la dire, je la sais.

MADEMOISELLE DE L'ESFINASSE.

Voyons, quelle est-elle?

RORDEU,

Vous voyez l'intelligence unie à des portions de matière très énergiques, ét la possibilité de toutes sortes de prodiges imagimables. D'autres l'ont pensé comme vous.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Nous m'avez devinée, et je ne vous en estime pas davantage,

IL faut que vous ayez un merveilleux penchant à la folie.

Page 1