‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 19 sur 116 · ORDER · texte numérisé non relu

ORDER

C'est-à-dire que vous pensez que le mensonge a! ses aus

tages, er la vérité ses inconvénients,

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE, Le le pense.

BORDEL

Et moi aussi : mais les avantages du mensonge sont d'un moment, et ceux de la vérité sont éternels: mais les suites fâcheuses de la vérité, quand elle en a, passent vite, et celles du mensonge ne finissent qu'avec lui. Examinez les effets du mensonge dans la tête de l'homme, et ses effets dans sa conduite; dans sa tête, ou le mensonge s'est lié tellement quellément avec la vérité, et la tête est fausse; ou il est bien et'con-

t lié avec le mensonge, et la tête est erronée. Or, quelle conduite pouvez-vous attendre d'une tête ou inconséquente dans ses raisonnements, ou conséquente dans ses erreurs?

Le dernier de ces vices, moins méprisable, est peut-être plus & redouter que le premier.

D'ALEMBERT

Fort bien : voilà donc tout ramené à de la sensibilité, de Ja

mémoire, des mouvements organiques ; cela me convient assez. Mais l'imagination ? mais les abstractions?

BORDEL

L'imagination…

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Un moment, docteur : récapitulons. D'après vos principes, il me semble que, par une suite d'opérations purement méca- Eos je réduirais le premier génie de la terre à une masse de

chair inorganisée, à laquelle on ne laisserait que la sensibilité du moment, et que l'on ramènerait cette masse informe de l'état de stupidité le plus profond qu'on puisse imaginer à la condition de l'homme de génie. L'un de ces deux phénomènes consisierait à mutilér l'écheveau primitif d'un certain nombre de ses brins, et À bien brouiller le reste; et le phénomène inverse à restituer à l'écheveau les brins qu'on en aurait détachés, et à abandonner le tout à un heureux développement, Exemple : J'ôte à Newton les deux brins auditifs, et plus de sensations de sons; les brins olfactifs, ct plus de sensations d'odeurs; les brins optiques, et plus de sensations de couleurs;

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D'ALEMBERT, Mais comment s'introduit cette poésie ou ce mensonge dans Le récit? nORDEU,

Par les idées qui se réveillent les unes les autres, et elles æ réveillent parce qu'elles ont toujours été liées. Si vous avez pris la liberté de comparer l'animal à un clavecin, vous me permettrez bien de comparer le récit du poëte au chant.

D'ALEMBENT.

Celn est juste.

BORDEU

1 y a dans tout chant une gamune. Cette gamme a scé inter valles; chacune de ses cordes a ses harmoniques, et ces harmoniques ont les leurs. C'est ainsi qu'il s'introduit des modulations de passage dans |la mélodie, et que le chant s'enrichit et s'étend. Le fait est un motif donné que chaque musicien sent à

sa guise. ; MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE,

Et pourquoi embrouiller la question par ce style figuré? Je dirais que, chacun ayant ses yeux, chacun voit et raconte diversement, Je dirais que chaque idée en réveille d'autres, et que, selon son tour de tête ou son caractère, on s'en tient aux idées qui it le, fait rigoureusement, ou l'on y introduit les idées réveillées; je dirais qu'entre ces idées il y a du choix; je dirais. que ce seul sujet traité à fond fournirait un livre.

D'ALEMBENT,

Vous avez raison ; ce qui ne m'empéchera pas de demander su docteur s'il est bien persuadé qu'une forme qui ne ressemblerait à rien, ne s'engendrerait jamais dans l'imagination, et ne se produirait point dans le récit.

BORDEU

Je le crois. Tout le délire de cette faculté se réduit au talent de ces charlatans qui, de plusieurs animaux dépecés, en composeat un bizarre qu'on n’a jamais vu en nature.

Et les abstractions ?

BORDEU

+ n'y en a point; il n’y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales et le langage

RÊVE DE D'ALEMBERT, is dus:; ily « du plus ou du moins en tout : notre discours est

toujours en deçà ou au delà de la sensation. On aperçoit bien de la diversité dans les jugements, il y en a mille fois davantage

qu'on n'aperçoit pas, et qu'heureusement on ne saurait apercevoir. Adieu, adieu, MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE.

Encore un mot, de grâce, BONDEU.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Vous souvenez-vous de ces sauts dont vous m'avez parlé? BORDEU.

Oui.

MADEMOISELLE DE L'ESPIN

Croyez-vous que les sots ct les gens d’osprit nient de ces ssuts-là dans les races?

Pourquoi non?

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Tant mieux pour nos arrière-neveux ; peut-être reviendrail un Henri IV.

BORDEU

Peut-être est-il tout revenu.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSES Docteur, vous devriez venir diner avec nous.

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