SIXIÈMES CONJECTURES
Les productions de l'art seront communes, imparfaites et faibles; tant qu'on ne se proposera pas une imitation plus rigoureuse de Is nature, La nature est opiniâtre et lente dans se opérations. S'agit-il d'éloigner, de rapprocher, d'unir, de
“d'amollir, de condenser, de durcir, de liquéfier, de
22 hgranrhtte elle s'avance à son but par les degrés L'art, au contraire, se hâte, se fatigue et
sreliche, La nature emploic des siècles à préparer grossib renent les métaux; l'art se propose de les perfectionner en un
; siure emploie des siècles à former les pierres pré-
art prétend les contrefaire en un moment. Quand on & véritable moyen, cg ne serait pas assez; il fauïr d'appliquer. On est dans l'erreur, si l'on
“insgseique, le produit de l'intensité de l'action multipliée
plusieurs, emportés par le désir de le satisfaire, passassent de Le condition de disciples à celle d'amateurs, et de celle-ci à la pro fessian de philosophes. Loin de tout homme public ces réserves si opposées aux progrès des sciences! 11 faut révéler et la chose et le moyen. Que je trouve les premiers ‘hommes qui décou= vrirent les nouveaux calculs, grands dans leur invention ! que je les trouve petits dans le mystère qu'ils en firent! Si Newton se fût hâté de parler, comme l'intérêt de sa gloire et de la vérité le demandait, Leibnits ne partagerait pas avec lui le nom d'inventeurt. L'Allemand imaginait l'instrument, tandis que l'Anglais se complaisait à étonner les savants par les applications surprenantes qu'il en faisait. En mathématiques, en physique, le plus sûr est d'entrer d'abord en possession, en produisant ses titresau public. Au reste, quand je demande la révélation du moyen, J'entends de celui par lequel on a réussi : on ne peut être trop. succinct sur ceux qui n'ont point eu de succès.
Ce n'est pas assez de révéler ; il faut encore que la révélstion soit entière et claire, Il est une sorte d'obscurité que l'on pourrait définir l'affectation des grands mattres. C'est un voile qu'ils se plaisent à tirer entre le peuple et la nature. Sans le respect qu'on doit aux noms célèbres, je dirais que telle est l'obscurité qui règne dans quelques ouvrages de Stahl* et dans les Principes mathématiques de Newton. Ges livres ne demandaient qu'à être entendus pour être estimés ce qu'ils valent; et il n'en. eût pus coûté plus d'un mois à leurs auteurs pour les rendre clairs; ce mais eût épargné trois ans de travail et d'épuisement à mille bons esprits. Voilà donc à peu près trois mille ans de perdus pour autre chose, Hâtons-nous de rendre la philosophie: populaire, Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu'il est des ouvrages qu'on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits? S'ils le disent, ils montreront seu
4. 1 s'agit ici do Ja querelic pour 1a priorité de la découveris du caloul difé-
2. Le Spevimen Brcherianum; là Zimolechaie; les Trecenia. Voyez l'article Chimie, do l'Encyclopédie. (Dinenor.)
DE LA NATURE. s0
lement qu'ils ignorent ce que peuvent la bonne méthode et la longue habitude.
S'il était permis à quelques auteurs d'être obscurs, dût-on m'accuser de faire iei mon apologie, j'oscrais dire que c'est aux seuls métaphysiciens proprement dits. Les grandes abstractions ne comportent qu'une lueur sombre. L'acte de la généralisation tend à dépouiller les concepts de tout ce qu'ils ont de sensible. A mesure que cet acte s'avance, les spectres corporels s'éva= nouissent; les notions se retirent peu à peu de l'imagination vers l'entendement: et les idées deviennent purement intellectuelles. Alc:s le philosophe spéculatif ressemble à celui qui regardé du haut dé ces montagnes dont les sommets se perdent dans les nues : les objets de la plaine ont disparu devant lui: il ne lui reste plus que le spectacle de ses pensées, et que la conscience de la hauteur à laquelle il s'est élevé et où il n'est peut-être pas donné à tous de le suivre et de respirer,
Lansture n'a-t-elle pas assez de son voile, sans le doubler encoré de celui du mystère; n'est-ce pas assez des difficultés de l'art? Ouvrez l'ouvrage de Franklin! ; feuilletez les livres des chimistes, et vous verrez combien l'art expérimental exige de vues, d'imagination, de sagacité, de ressources : lisez-les attentivement, parce que s'il est possible d'apprendre en combien de
+ manières une expérience se retourne, c'est là que vous l'appren= drez. Si, au défaut de génie, vous avez besoin d'un moyen techié qui vous dirige, ayez sous les yeux une table des qualités
2 reconnues jusqu'à présent dans la matière; voyez, entre . ces qualités, celles qui peuvent convenir à la substance que vous voulez métire en expérience; assurez-vous qu'elles y sont; tâchez ensuité d'en connaître la quantité; cette quantité se mesurera presque toujours par un instrument, où l'application uniforme d'une partie analogue à la substance pourra se faire, sans inter- Ë ce Sans reste, jusqu'à l'entière exhaustion de la quaà l'existence, elle ne se constatera que par des
A: Diderot rout ici parler do l'ouvrage de Feanklia ayant pour titre 1 Expéæriences et observations sur l'électricité, traduit en 1752 par Dalibard,