‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 27 sur 116 · Cela'se peut. Mais commençons par le commencement · texte numérisé non relu

Cela'se peut. Mais commençons par le commencement

bonnement la nature, et voyons sans partialité ce qua’elle nous répondra sur ce point.

B. J'y consens.

A. Le mariage est-il dans la nature?

B, Si vous entendez par le inariage la préférence qu'une

aceorde à un mâle sur tous les autres mäles, ou celle ua? un mâle donne à nne femelle sur toutes les autres femelles ; ni. 16

DE BOUGAINVILLE. ru

manquer; sentiment injuste de l'homme; conséquence de nes fausses mœurs, et d'un droit de propriété étendu sur un objet sentant, pensant, voulant, et libre.

A. Ainsi la jalousie, selon vous, n'est pas dans Ia naturé?

B. Je ne dis pas cela. Vices et vertus, tout est également dans la nature.

A. Le jaloux est sombre.

©B. Comme le tyran, parce qu'il en a la conscience.

A. La pudeur?

-B, Maïs vous m'engagez là dans un cours de morale galante. L'homme ne veut être ni troublé ni distrait dans ses jouissances. Celles dé l'amour sont suivies d'une faiblesse qui l'abandonnerait à la merci de son ennemi. Voilà tout ce qu'il peut y avoir de naturel dans la pudeur : le reste est d'insti-

— L'aumônier remarque, dans un troisième morceau que je ne vous ai point lu, que le Taïtien ne rougit pas des mouvements involontaires qui s'excitent en lui à côté de sa femme, au milieu de ses filles; et que celles-ci en sont spectatrices, quelquefois émues, jamais embarrassées, Aussitôt que la femme devint la propriété de l'homme, et que la jouissance furtive d'une fille fut regardée comme un vol, on vit naître les termes pudeur, retenue, bienséance ; des vertus et des vices imaginaires ; en un mot, on voulut élever entre les deux sexes, des barrières qui les em péchassent de s'inviter réciproquement à la violation des lois qu'on leur avait imposées, et qui produisirent souvent un effet contraire, en échauffant l'imagination et en irritant les désirs. Lorsque je vois des arbres plantés autour de nos palais, et un vêtement de cou qui cache et montre une partie de la gorge d'une femme, il me semble reconnaitre un retour secret vers la forêt, etun appel à la liberté première de notre ancienne demeure. Le Taïtien nous dirait : Pourquoi te caches-tu? de quoi es-tu bonteux® fais-tu le mal, quand tu cbdes à l'impulsion la plus auguste de la nature? Homme, présente-toi franchement si tu plais. Femme, si cet homme te convient, reçois-le avec la même franchise.

A. Ne vous fâchez pas. Si nous débutons comme des hommes civilisés, il est rare que nous ne finissions pas comme le Tañien.

B. Oui, ces préliminaires de convention consument la moitié -de la vie d'un homme de génie.

À. J'en conviens; mais qu'importe, si cet élan pernicieux de l'esprit humain, contre lequel vous vous êtes récrié tout à l'heure, en est d'autant plus ralenti ? Un philosophe de nos jours, interrogé pourquoi les hommes faisaient la cour aux femmes, et non les femmes la cour aux hommes, répondit qu'il était naturel de demander à celui qui pouvait toujours accorder,

8. Cette raison m'a paru de tout temps ingénieuse solide, La nature, ec des es ment un sexe vers l'autre : et dans un état de l'homme brute et sauvage qui se conçoit, mais qui n'existe peut-être nulle

À. Pas même à Taïti?

B. Non. l'intervalle qui sépareraît un homme d'une femme serait franchi par le plus amoureux. S'ils s'atténdent, s'ils se fuient, s'ils se poursuivent, s'ils s'évitent, s'ils s'aitaquent, s'ils se défendent, c'est que la passion, inégale dans ses progrès, ne s'applique pas en eux de la même force. D'où il arrive que la

volupté se répand, se consomme et s'éteint d'un côté, lorsqu'elle commence à peine à s'élever de l'autre, et qu'ils en restent tristes tous deux. Voilà l'image fidèle de ce qui 26 passerait entre deux êtres jeunes, libres et parfaitement innocents. Mais lorsque la femme a commu, par l'expérience ou l'éducation, les suites plus ou moins cruelles d'un moment doux, son cœur frissonnc à l'approche de l'homme. Le cœur de l'homme ne frissonne point; ses sens commandent, et il obéit. Les sens de Ia femme s'expliquent, et elle craint de les écouter. C'est l'affaire de l'homme que de la distraire de sa crainte, de l'enivreriet dela a L'homme conserve toute son impulsion naturelle versls . femme; l'impulsion naturelle de la femme vers l'homme, dirait un géomètre, est en raison composée de la directe de Ia passion et de l'inverse de la crainte; raison qui se complique d'une multitude d'éléments divers dans nos sociétés; éléments qui concourent presque tous à accroître la pusillanimité d'un sexeet la durée de Ia poursuite de l'autre. C'est une espèce de tnétique où les ressources de la défense et les moyens de l'attaque ont marché sur la même ligne. On a consacré In résistance de ls femme; on a attaché l'ignominie à la violence de l'homise;

violence qui ne serait qu'une injure légère dans Taïti, et qui devient un crime dans nos cités,

A. Mais comment est-il arrivé qu'un acte dont le but est si solennel, et auquel la nature nous invite par l'attrait le plus puissant; que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu la source la plus féconde de notre dépravation et de nos maux?

B. Orou l'a fait entendre dix fois à l'sumônier : écoutez-le donc encore, et tâchez de le retenir,

C'est par la tyrannie de l'homme, qui « converti la possession de la femme en une propriété.

Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l'union conjugale.

Far les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités.

Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances,

Par une contradiction bizarre et commune à toutes les sociétés subsistantes, où la naissance d'un enfant, toujours regardée comme un accroissement de richesses pour la nation, est plus souvent ei plus sûrement encore un accroissement d'indigence dans la famille.

Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité,

Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n'étaient susceptibles d'aucune moralité.

Combien nous sommes loin de la nature et du bonheur!

L'empire de la nature ne peut être détruit : on aura beau le contrarier par des obstacles, il durera. Écrives tant qu'il vous plaira sur des tables d'airain, pour me servir des expressions du sage Marc-Aurèle , que le frottement voluptueux de deux intestins est un crime, le cœur de l’homme sera froissé entre la menace de votre inscription et la violence de ses penchants, Mais ce cœur indocile ne cessera de réclamer; et cent fois, dans le cours de la vie, vos caractères effrayants disparaltront # nos yeux. Gravez sur le marbre : Tu ne mangeras ni de l'ixiont, ni

A: Mieux + {xos, nom d'un oiseau cité dans la Bible.

forêt, et qu'on n'a jamais vu l'homme de ln forèt se vtr et s'établir dans la ville.

À. pm nn LT biens et des maux était variable pour clique individu: mais que le bonheur ou le malheur d'une espèce animale quelconque avait sa limite qu'elle ne pouvait franchir, et que peut-être nos efforts nous rendaient en dernier résultat autant d'inconvénient que d'avantage ; en sorte que Dern étions bien tourmentés pour accroître les deux membres d'une équation, entre lesquels il subsistait une éternelle et nécessaire égalité, Cependant je ne doute pas que la vie moyenne de l'homme civilisé ne soit plus langue que la vie moyenne de l'homme sauvage.

B. Et si la durée d'une machine n'est pas une juste mesure de son plus où moins de fatigue, qu'en concluez-vous ?

A. Je vais qu'à tout prendre, vous inclineriez à croire les hommes d'autant plus méchants et plus malheureux qu'ils sont plus civilisés?

B. Je ne parcourrai point toutes les contrées de l'univers; Eva vous avertis seulement que vous ne trouverez la eondition de l'homme heureuse que ee TE dans un recoin de l'Europe. Lä, des maitres jaloux de leur sécurité se anot oceupt à 6 loir dans 08 vous sppelez l'abrutissement.

A; À Venise, peut-être?

B. Pourquoi non? Vous ne nierez pas, du moins, qu'il #'y a nulle part moins de lumières acquises, moins de morale nrtificielle, et moins de vices et de vertus chimériques.

A, Je ne m'attendais pas à l'éloge de ce gouvernement.

B. Aussi ne le fais-je pas. Je vous indique une espèce de dédommagement de la servitude, que tous les voyageurs ont senti et préconisé.

À. Pauvre dédommagement!

B. Peut-être. Les Grecs proscrivirent celui qui avait ajouté une corde à la lyre de Mercure,

A. Et cette défense est une satire sanglante de leurspre= miers législateurs. C'est la première corde qu'il fallait couper:

B. Vous m'avez compris. Partout où il y à une lyre il ya des cordes. Tant que les appétits naturels seront sophistiqués, comptez sur des femmes méchantes.

A. Comme la Reymer.

B. Sur des hommes atroces,

À. Comme Gardeil.

B. Et sur des infortunés à propos de rien.

A. Comme Tanié, mademoiselle de La Chaux, le chevalier Desroches ét madame de La Carlière!.

11 est certain qu'on chercherait inutilement dans Taïü des exemples de la dépravation des deux premiers, et du malheur des trois derniers. Que férons-nous donc? reviendrons-nous à la nature? nous soumettrons-nous aux lois?

B. Nous parlerons contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme; et, en attendant, nous nous y soumettrons. Celui qui, de son autorité privée, enfreint une mauvaise loi, autorise tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins d'inconvénients à étre fou avec des fous, qu'à être sage tout seul. Disons-nous à nous-mêmes, crions incessamment qu'on a attaché la honte, le châtiment et l'ignominie à des actions innocentes en elles mêmes; mais ne les commettons pas, parce que la honte, le châtiment et l'ignominie sont les plus grands de tous les maux. Imitons le bon aumônier, moine en France, sauvage dans Taïti.

- À. Prenüre le froc du pays où l'on va, et garder celui du pays où l'on est.

B. Ex surtout être honnête et sincère jusqu'au scrupule avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur, sans renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés?. Et ce brouillard épais, qu'est-il devenu?

A. Il est tombé,

B. Evnous serons encore libres, cette après-dinée, de sortir ou de rester?

A. Cela dépendra, je erois, un peu plus des femmes que de nous. FR

4. L'histoire de Tanié, de la Neymer, de Me de La Chaux ot de Gardoil ao Aremvera dans Ceci me pas un Conie, et celle du chevalier Desrachos et de Des de la Cartibre dns Péerit intitulé : Sur l'inconstquence du jugement public de mor actions particulitrer.

&. Cette couelusion montre, re nous semble, que ceux qui ont nceusé Diderot, à propos de cet écrit, d'avoir demandé le partoge des Lions et la communauté des emma, ont poussé bien au delà des timites qu'il leur assignalt lui-même ses Idées réformatricos.

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