CHANT III
Comment V Archevêque Ebbo devint le Calchas de Varme'e : suite du péché du saint Archevêque Turpin.
Je veux bâtir une belle chimère; Cela m'amuse et remplit mon loisir.
Pour un moment, je suis Roi de la terre; Tremble, méchant, ton bonheur va finir.
Humbles vertus, approchez de mon trône; Le front levé, marchez auprès de moi; Faible orphelin, partage ma couronne...
Mais, à ce mot, mon erreur m'abandonne; L'orphelin pleure : ah! je ne suis pas Roi! Si je l'étais, tout changerait de face: Du riche allier qui foule l'indigent, Ma main pesante affaisserait l'audace, Terrasserait le coupable insolent, Élèverait le timide innocent, Et pèserait, dans sa balance égale,
26 OiaiVHES COMPLETES DE SAl.NT-JUST
Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.
Pour annoncer la majesté royale,
Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.
Que Marins annonce sa présence
Par la terreur et la clef des tombeaux;
Je marcherais sans haches, sans défense,
Suivi de cœurs, et non pas de bourreaux.
Si mes voisins me déclaraient la guerre, J'irais leur dire : « Écoutez, bonnes gens; « N'avez-vous point des femmes, des enfans? « Au lieu d'aller ensanglanter la terre, « Allez vous rendre à leurs embrassemens ; « Quittez ce fer et ces armes terribles, « Et comme nous, allez vivre paisibles ».
Mon peuple heureux, mais heureux dans ses ports, Sans profaner, aux rives étrangères, Sa cendre due aux cendres de ses pères, S'enrichirait de ses propres trésors.
Et fleurirait à l'ombre respectable Des vieilles lois de nos sages aïeux.
Arbres sacrés, recours des malheureux.
Sans que jamais mon sceptre audacieux Osât flétrir leur mousse vénérable.
Je laisserais le Turc et le Huron Se faire un Dieu chacun à leur façon.
Bien pénétré du sublime système Que Dieu n'est rien que la sagesse même, Et que l'honneur, la vertu, la raison, Bien avant nous, dans Emile et Caton, Valaient leur prix, sans le sceau du baptême.
Si Charlemagne eût comme moi pensé.
Il aurait eu maints déplaisirs de reste. Devers le Uhin il s'était avancé, Toujours armé pour la cause céleste.
Enflé déjà de ses exploits nouveaux, Il s'apprêtait à traverser les flots; Mais de revers une invincible nue Le menaçait : la source en est connue.
OIIGANT 27
L'Évoque Ehbo, qui lisait couramment, Était alors un prodige étonnant.
Dieu, par son baume, avait fait des miracles, Et par sa bouche annonçait ses oracles. Plein de mépris pour les terrestres biens, Il vint s'asseoir sur le siège de Reims; Il quitta tout pour Jésus et Marie, Sa pauvreté, ses haillons, sa patrie, Mais conserva, dans un dévot éclat, L'air simple et sot de son premier état.
Pendant la nuit, il ronflait dans sa tente, Seul par hasard ; un grand bruit réveilla : Il voit, au sein d'une nue éclatante.
Un /ln9e assis, qui d'abord l'appela.
Ehbo troublé, d'une voix chancelante Lui répondit : « Gloire soit au Seigneur, « Qui vient trouver son humble serviteur. » - Le Messager du Maître du tonnerre, D'un saut léger ayant mis pied à terre, Vers le châlit s'est avancé soudain, Une écritoire et la plume à la main.
Ses doigts bénis lèvent la couverture.
Le Saint Prélat, immobile de peur, Le laisse faire, obéit sans murmure, Disant, soit fait comme veut le Sei;/neur. L'Ange, troussant les fesses étonnées, En chiffres noirs y mit nos destinées.
Et dit ensuite au Prélat plein d'elïroi : « Demain matin allez trouver le Roi, « Dieu vous l'ordonne, et vous lui ferez lire « Ce que le Ciel, par ma main, vient d'écrire »; Puis il partit. D'un regard de profil Le Prélat saint lorgnait l'Ange gentil, Et quelquefois disait, d'un air moroze : « Ah! j'ai bien cru qu'il voulait autre chose! »
Le lendemain, Ebbo tout radieux, Fut chez le Roi d'un air mystérieux.
« Lisez, Seigneur ». Le Sire vénérable
Baisse le nez sur la nouvelle table,
Et lit ces mots : « Malheur au peuple franc,
« Tant que Turpin péchera loin du camp. »
Charles, saisi d'une mortelle crainte, Tombe le nez sur la tablette sainte.
Ebho s'éloigne, et fait voir en tout lieu, Parmi le camp, qu'il est l'ami de Dieu. Selon l'usage antique et respectable, On fit venir mille Sorciers dans Tost, Et des Docteurs qui ne l'étaient pas trop. Ces bonnes gens évoquèrent le Diable; Mais vainement; et vous savez, je crois, Pourquoi le Diable était sourd à leur voix.
Chariot avait, pour chef de sa bombance, Un vieux Vandale, appelé Jean Marcel, Sage bonhomme, et lourdaud plein de sel, Inquisiteur des sottises de France, Ne gazant rien, bravant même les Grands; Il amusait le Prince à leurs dépens.
Riant de tout, déconcertant l'adresse Des courtisans, et glosant leur bassesse ; De sa cuisine et du sceptre occupé, Bernant le Roi, quand on l'avait trompé, Nespérant rien, ne demandant pour grâce, Que de trancher ses mots avec audace.
Dans le néant de son chétif emploi.
Il bravait tout, et la Cour, et le Roi; Il écartait les insectes du trône.
Charles lui dut souvent un bon avis, Et ce manant, nous dit Mathieu Paris, Etait peut-être, en ces âges maudits, Digne lui seul du poids de la couronne.
Son avis fut. en voyant nos Docteurs, Nos Négromans, tartuffes imposteurs, Qu'il les fallait écorcher vif ou pendre; Et les bernant, il les força de prendre La fuite au loin, pour prix de leurs labeurs.
Maint Chevalier vint briguer l'avantage
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De s'enquérir du Sdint Pallndion\ Marcel disait : Où pèche le félon?
Antoine OrgcwLiïh du saint personnage, Se mit en quête, et courut maint rivage, Accompagné de son Ange gardien.
Cet Esprit pur, sans doute Esprit de bien, Le protégea dans ses longues prouesses, Et le soutint dans ses jeunes faiblesses, En lui prêchant les devoirs du Chrétien, Et lui montrant les pîilmes éternelles Que Dieu réserve à ses amis fidèles." Le mauvais grain et les ronces charnelles Germèrent mieux dans le cœur du vaurien!
Anioine Organt avait vu la prairie Vingt fois déserte et vingt fois refleurie. Vingt ans enfin s'étaient passés depuis Que VArdievpque, animé d'un saint zèle, Vint élever son âme au Paradis Entre les bras de la Nonnette Engelle.
Le sang Tnrpin dans ses veines bouillait, Les yeux brillans de sa mère il avait; Mais c'était tout : car sa figure haute N'annonçait point le fils d'une dévote.
Jà le contour de son jeune menton Était bruni par un léger coton ; Avec vigueur il maniait la lance.
Pour gouverneur il n'eut que des soldats; Chasses, tournois et joutes, dès l'enfance, Avaient durci ses membres délicats.
Au demeurant, c'était des hérétiques Le plus affreux, se moquant des reliques, Bernant les Saints, quelquefois le Seigneur, Qui cependant l'aimait de tout son cœur.
D'ailleurs, il eut un Ecuyer profane.
Grand indévot, grand Épicurien, Ne connaissant de Dieu que la toçane; Qui lui prouva que le mal était bien, Le corrompit, et n'en fit qu'un vaurien,
ŒlvnES C()M!M,ETES DE SAINT-.ldST
Malgré la grâce, et son Ange gardien.
Ayant donc pris congé de Chnrhmoqnr^ En l'emljrassant, il se mit en campagne, Pour toute suite ayant cet écuyer, L'A)ige giirdini, ef George VAnmoniev.
Organt trottait sur un cheval d'Espagne, Impétueux, ardent à batailler.
Messire George, avec un air altier, Et lécuyer, qu'on nommait Jean Chnmpngne, Sur des roussins à l'envi cheminaient, Qui, ilers du poids, les oreilles dressaient, Et la poussière autour d'eux amassaient.
Organt battit plaines, forêts, collines; Le nom Tvrpin s'entendit en tous lieux. Le nom 7'urpin retentit jusqu'aux cieux. 11 chemina vers les cités voisines.
xVprès cela, que faire ne sachant, 11 s'en revint devers cette rivière Dont jai parlé, quelque soupçon ayant Qu'il aurait pu s'y noyer en passant.
Mais s'il péchait, il vivait cependant : Un mille ou deux il suivit le courant. Cherchant parmi les aulnes, la bruyère.
Et d'onc/e point. Il sonna de son cor, Pour appeler cette iXgmphe perfide.
Qui, plus cruelle et plus aimable encor, Parut bientôt sur la plaine liquide, Avec un air craintif, mais séduisant.
Et ses beaux yeux de son voile couvrant.
« Cruels, eh quoil dit-elle en soupirant, '. N'ètes-vous point contons d'un seul outrage? " Vosco'urs sont-ils à la pitié si sourds, " Qu'ils aient juré de m'affliger toujours?
« Si vous avez ce barbare courage, ■< Cherchez ailleurs quelque ennemi sauvage, ■> Digne de vous, et qui puisse opposer « A vos fureurs, à vos farouches armes, « D'autres combats que de timides larmes,
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« Que des soupirs qui ne peuvent percer,
« Ni votre cœur, ni ce dur tjouclier.
i< Ce tendre sein, que vous pouvez frapper,
<( Renferme un cœur moins cruel que sensible ;
« Ce faible bras n'est rien moins que terrible.
« Armé du fer, l'avez-vous vu jamais
« Porter la mort et l'effroi sur vos rives?
i< Percer le cœur de vos dames plaintives,
" Et renverser vos superbes palais?
« Non. Pourquoi donc, pourquoi, monstres sauvages,
*' Désolez-vous nos innocens rivages?
<( Mais à quoi bon ces frivoles clameurs?
'< Pourquoi me plaindre, et que servent ces pleurs?
« Tigres, vos cœurs, fermés à la tendresse,
« Dédaignent trop mon sexe et ma faiblesse! »
Un tel discours était accompagné D'un air si tendre et si passionné, Que les rochers àl'entour s'amollirent, Et que les eaux leur course suspendirent. Mais ces soupirs, ces larmes, ces sanglots Avaient pour but la perte du Héros.
Ciel! se peut-il qu'une figure aimable Puisse voiler un cœur abominable!
Organt repart : « Ma Princesse, avez tort De me prêter telle décourtoîsie :
Belle jamais ne vis en ennemie. Mieux aimerais la plus cruelle mort.
Je ne viens point vous déclarer la guerre, Et Dieu le sait quels genres de combats. Si le vouliez, vous livreraient ces bras. N'a pas long-temps, près de cette rivière, S'est égaré V Archevêque Turpin.
Pardonnez-moi ma démarche indiscrète; Je ne sais rien de son nouveau destin; De tous côtés je me suis mis en quête Pour le trouver, et me feriez plaisir.
Sur ce malheur, si pouviez m'éclaircir ».
Elle sourit, et de cet air aimable.
32 OKUVRES COMI'Mil'KS |)K SAINT-.IUST
Cet air touchant, cet air inexprimable, Mêlé de joie et mêlé de langueur, Qui désignait amour, désirs, frayeur; 11 s'échappait encore quelques larmes, Qui (lu sourire embellissaient les charmes.
Lors(|ue l'aurore annonce un beau malin, Après le deuil d'un passager, orage, Et que Zéphyr, de son souffle badin Semble chasser la foudre du rivage, A l'Orient tel on voit le soleil Voiler son front d'un nuage vermeil.
La nuit s'envole, et la clarté naissante Rend la Nature encore plus piquante.
En folâtrant, Zéphyre sur les fleurs, Du Ciel calmé vient balancer les pleurs. Vous entendez la fauvette au bocage, Qui tremble encore, et pourtant qui ramage. Et vous voyez aux tortueux buissons Pendre la pluie en perles, en festons.
u Guerrier, l'honneur de la Chevalerie, « Dit notre iXymphe au jeune Paladin; « Oui, je l'ai vu VAyxhevêque Tiirpin; « Mais je ne sais s'il n'a perdu la vie : « Seul il était sur la rive resté; (( Un Enchanteur, (jui fondait de la nue, « Parmi les airs l'a soudain emporté, « Et sur le champ je l'ai perdu de vue. « Mais je vous puis enseigner le moyen « De le trouver, et vous ferai connaître « Sa destinée, ainsi qu'elle puisse être, « Si me suivez en ce lieu souterrain. »
Le fleuve était immobile et paisible; Nos Paladins s'élancent dans les eaux : Bref il s'élève un ouragan terrible.
Qui jusqu'au ciel a fait voler les flots. Le temps se couvre, un effroyable orage Se forme, brille, éclate dans les airs. Et de ses feux sillonne le rivage.
ORGANT
Tous les Démons sortirent des enfers, De cris affreux les plages ils remplirent, Et les échos à Tentour répondirent.
Nos spadassins, qui ne s'attendaient pas A ce malheur et cette perfidie, Assurément devaiejit perdre la vie, Ne virent onc de si près le trépas.
Aucunes fois sous Tonde ils disparurent, Aucunes fois abîmés ils se crurent.
Heureusement le brave Chevalier Avait son Ange, et sur-tout son coursier. George mâcha quelque prière impie; Car il était expert dans la magie.
Sur son baudet, Champa ne dextrement Criant alerte, allons boiic, courage I Saisit la ({ueue à l'Espagnol d'Organf, Serra sa bête, et gagna le rivage, Près de périr, et toujours en chantant.
A l'autre bord quand tous trois ils se virent. De très-bon cœur complimens ils se firent. C'en était bien la peine de pardieu.
George pourtant avait l'àme marrie.
J'ai bu de l'eau, disait-il, moi; corbleu, Moi qui croyais n'en boire de ma vie 1 George pensait mourir empoisonné, Antoim Organl jurait comme un damné; En piteux cas c'était là son usage.
Pour lEcuyer, il était bien plus sage; Car il riait. « Quand le mal est passé, « Riez, dit-il; l'heureux ingrat (|ui pleure, « Si le Destin l'eût occis lout-à-l'heure, « De par Saint- Jean, serait bien avancé ». L'Aumônier dur, sous sa masse profane, Vit au rivage expirer son cher âne, Cet àne preux, cet illustre grison, De ses travaux vigoureux compagnon.
Heureusement^ans la plaine émaillée Paraît un àne, et s'affourchant dessus,
Gcorgr riait de celui qui n'est plus.
Jm vertu morte e<f bientôt oubliée^
CHANT lY
AIKa.MKNT
Ce que devinrent les Démons, ce que devint Sornit: Conseil tenu par Charleniaj:ne, Conseil tenu par Uyâamnnl et Hélène.
Mon cher Lecteur, il convient île vous dire Ce qui se passe au lumineux Empire.
Le peuple saint, chassé du Paradis, Pressait l'attaque au céleste parvis.
Et l'Eternel, qui n'a plus de tonnerre, Depuis qu'Amour l'emporta sur la terre, Criait de loin, à l'Ange Ithuriel :
<( Dresse ton vol, monte sur l'arc-en-ciel; u Va me chercher, au pays des orages, K D'autres coursiers, un char et des éclairs, " Des ouragans, des pétards, des nuages, « Et des carreaux pour griller ces pervers ».
Ithuriel, à ces mots, fend les airs, La lance au poing, le casque sur la tête, Et vole droit devers une planète, Séjour d'effroi, séjour de la tempête.
Là. sous des monts l'un sur l'autre entassés, S'étend au loin une horrible caverne, Noire, profomle, et pareille à l'Averne; D'affreux rochers tous, les champs hérissés, Semblent aux yeux le débris effroyable, L'éboulement des mondes renversés; Du ciel ingrat quelques rayons brisés, En un jour faible, obscur, épouvantable, Semblent venir expirer de terreur Dans ce séjour de tristesse et d'horreur.