Œdipe, de Voltaire
OriGANT
Dans leurs cachots les aquilons mugissenl. Et les rochers de leur bruit retentissent.
lihuriel fit entendre sa voix, Les vents mutins se turent à la fois : A son aspect les rochers tressaillirent ; Les flancs du mont sous sa lance s'ouvrirent.
Bref, il en tire un grand chariot d'airain, Environné de gerbes fulminantes, Tout constellé des maux du genre humain. Il attela quatre jumens fringantes.
Quatre étalons orgueilleux, bondissans.
Nés de la foudre, impétueux, ruans, Et dont rhumeur, que Dieu voulut charnelle, Les allumait d'une fougue éternelle.
Impatiens de prendre leur essor, Ils hennissaient en secouant la tète; Ils se cabraient en rongeant un frein d'or. Ithuriel enchaîna la tempête Autour du char, y posa des carreaux, Et des éclairs enfermés dans des pots; Il entoura le char d'un gros nuage, Et de sa voix fit voler l'attelage.
Le Ciel était dans un chaos affreux; Le saint parquet, aspergé d'eau bénite, Brûlait aux pieds la canaille maudite.
Ils bondissaient comme des furieux, Buvaient la grâce, et trinquaient Vambroisir, Saintes liqueurs pour le palais des Dieux, Qui des Démons brûlaient la gueule impie. Quelques-uns d'eux pour la fuite opinaient, Les plus hardis au combat s'acharnaient, Et pour servir leur brutale furie, Lançaient aux Saints les coupes de la vie. Voires agnus que les nonnes pleuraient.
Ah! voilà donc ce qu'entraîne après elle D'un sot orgueil l'ivresse criminelle !
Saint Pierre, hélas! n'eût-il pas mieux valu De mon Prélat secourir la vertu?
(»i;i\i;i:s (.kmi'lktes j)fc; salnt-jl'ST
Ciell que de sang lavora sa faiblesse!
L'injure faite au cocu Ménélas,
Coûta nuiins cher aux l)nn(lits de la Grèce.
Que de Héros menace; le trépas I
Que de Beautés, dans les cités de France
S'en vont pleurer une éternelle absence!
Ne pleurez point, et faites des soldats!
Ou entendait de loin dans l'atmosphère lihuriel amenant le tonnerre.
Le SaUnifis, faisant réllexion Qu'il lui faudrait, malgré lui, tout à l'heure Evacuer la céleste Sio», Et qu'au surplus celte haute demeure S'accordait mal avec le grand dessein De perdre Churle et de cacher Turpin^ Abandonna sa coupable entreprise, En emportant la clef du paradis, Que le Malin, par finesse depuis, Mita l'encan, et vendit à l'Eglise.
Icelle mit à l'Olympe un Portier, Lequel Portier sa peine fît payer.
Il repoussa durement de l'entrée Toute vertu qui n'était point dorée.
On acheta par pieds cubes le Ciel ; L'or remplaça la grâce sur l'autel; On acheta, l'on vendit les miracles, Et l'avarice inspira des oracles.
Le Dieu d'amour, le Dieu de pauvreté, Au poids de l'or vendit la charité :
Il s'enrichit, et la chèvre Amalthée Vint habiter l'étable de Judée.
Heureux encore, on nous laissa le bien, Et de pécher, et nous damner pour rien!
Laissons l'Eglise, et le Ciel, et le Diable, Pour quelque temps; car je crains d'ennuyer Mon cher Lecteur, et je veux l'égayer Par quelque o!)jet moins grand, mais plus aimable. Amoor. perché sur le tendre Sornil,
OIIGAM 37
Comme Piis sur un baudet du Pinde, Sans aventure arrive avant la nuit, Dans le désert où dormait Adelitide.
Ce ne sont plus ces rochers sourcilleux Qui menaçaient les Enfers et les Cieux, Ces champs brûlés où mourait l'espérance, Et tout remplis d'un farouche silence : Une autre fois vous apprendrez comment Un merveilleux et rare enchantement, De ce désert effroyable et sauvage Fit tout à coup un riant paysage.
Mille bosquets s'élèvent dans les champs, La terre prend une face nouvelle; Là des oiseaux par les airs gazouillans. Là des ruisseaux où Phébus étincelle :
L'on voit flotter sur la tète des monts, Des ormeaux verts où paissent des moutons. L'àme s'élève, une illusion tendre Peuple ces bois de Nymphes, de Sylvains, D'une Driade elle anime les pins. Le cœur écoute, et le cœur croit entendre Les chalumeaux, les haut-bois des pasteurs. Et des amans les naïves langueurs.
Là Philomèle, en pleurant, se soulage.
Un beau palais domine le rivage ; Son faîte altier s'élève dans les cieux, Et de rubis chaque pierre incrustée Dans l'onde au loin va répéter ses feux. Linde dormait; à cette Isle enchantée II ne manquait que l'éclat de ses yeux. Sornit d'abord, oubliant qu'il est dne, Porte à sa bouche une lèvre profane, Et d'un pied dur potèle ses appas.
Linde pourtant tu ne t'éveillais pas !
L'âme souvent, par la peine absorbée, Aux sens flétris semble être dérobée.
L'âne hésita s'il userait des droits Dont en ce cas il usait autrefois.
Quoique baudet, dans sa rude tendresse, 11 conservait quehjuo délicatesse; La passion l'emportait cependant :
La chair, la chair, de son aiguillon roide, Le combattait, et lui pressait le liane; La chair insiste, et le pauvre àne cède. Le tendre amour avait mis en elïet Dans son cœur faible un vigoureux projet. 11 était àne, et guerrier qui plus est. Sur le rocher mollement étendue, Linde découvre une cuisse charnue, Et cependant le nerveux pénaillon De la chair dure agitait l'aiguillon.
Amour, dit-il tendrement en lui-même, Entre mes bras assoupis ce que j'aime.
Il s'agenouille; au premier coup de rein, La Belle saute, et s'éveille soudain.
Elle s'éveille, ô fantôme! ô surprise!
Un àne en pleurs, un àne à ses genoux! Ses sentimens, qu'il rendait à sa guise, Dans ses regards je ne sais quoi de doux. L'air de vertu, de honte, de franchise, Etne sais quoi qui toujours sympathise, Font soupçonner à l'avide Beauté L'enchantement, Sornif, la vérité.
Au cou de l'àne elle vole en liesse.
M Mon ami cher, est-ce toi que je presse, « Est-ce bien toi? » Sornit, avec candeur, D'un haut-le-corps confirma son bonheur.
Alinde avait une bague magique, Dont la vertu, soit du Diable ou du Ciel, Rendait à tout son état naturel.
Linde peut-être eût aimé le bourique; Son cœur éprouve un aimable combat; Mais de sa voix elle craignait l'éclat. Changeons sa tète ; elle touche, elle change, Que de baisers donnés, puis confondus, Précipités, redemandés, rendus!
ORHANT 3^3
Changeons ces pieds, et ce poil qui démange.
Le tout changea. Partant elle hésitait
Si, pour le reste, elle le changerait.
Grand'peine c'est, lui dit enfin la Belle;
Mais cette bague est d'une vertu telle,
Que sur le reste elle n'a point d'effet,
Étant bénite ; et Linde larmoyait I
« A mon bonheur, je passe cette clause;
« J'aurai du moins ces yeux bleus, ce beau tein,
« Ces bras mignons, et ces lèvres de rose,
(( Et ce sein blanc à presser sur mon sein. »
Sornit partant, redevenu lui-même, A cela près, usait bien tendrement Des droits d'un àne et des droits d'un amant. Oh! qu'il est doux d'être âne cependant Entre les bras du faible objet qu'on aime ! Linde éperdue, à ce qui la blessait Voulait toucher, et pourtant ne touchait.
Heureux amans, je vais quitter votre Isle, Bien qu'à regret; ma Muse, une autre fois. Viendra s'asseoir à l'ombre de vos bois, Lorsque sa lyre, aux meurtres inhabile, Lasse sera des querelles des Rois.
En ce moment, le Monarque de France Tenait conseil en son camp vers le Rhin ; Monsieur Ebho, dans sa sotte éloquence, Peignait les maux dont le Prélat Turpin Les menaçait par sa fatale absence.
Chariot repart : « Où diable le Destin « S'est-il niché dans ce fils de Putain? «
Ce Roi si bon, si plein de courtoisie, Et si loyal, avant que la Folie A son grelot l'univers eût soumis, Devint brutal et fou de sens rassis; Il a perdu son antique prudence :
Je ne veux plus que boire et que chanter. S'il avait su cJianter, boire, et régner, Ce n'eût été le pis de sa démence;
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Mais il s'endort, et n'en est pas meilleur,
Du sang du peuple il enivre son cœur.
Si, dans sa plate et sotte fantaisie,
Il avait eu quel(jue aimable folie!
Mais le vilain ne se repaissait pas
De la fadeur, des vices délicats.
Il aima mieux être un Sadanapale,
Et s'engourdit dans sa volupté sale.
La soif de l'or le gosier lui sécha;
Pour en avoir, le peuple il écorcha.
Il eut de l'or, mais perdit, en échange.
Gloire et repos : le Ciel ainsi nous venge.
J'aimerais mieux, si j'étais le Sophi,
Manquer de pain, que de me voir liai.
Le peuple fait, l'effroi ({ui l'environne,
Défend aux cœurs l'approche de son trône.
Le pauvre Sire avait une moitié
Que l'on nommait Madame Cunégonde,
Reine, autrefois les délices du monde;
Elle devint sans remords, sans pitié,
Immola tout à sa rage lubrique,
Vit les forfaits avec un œil stoïque.
Charles du moins, tranquille, regardait
Les maux présens; la furie en riait,
Et maudissait la pauvre espèce humaine.
Qu'on maltraitait avec autant de peine.
Mais je m'éloigne ici de mon objet; Je moralise, et j'aurais bien mieux fait De vous conter les gauloises prouesses Des Paladins et leurs nobles maîtresses, De déplorer le péché de Turpln, De le chercher, ou de vous dire enfin Ce qui se passe au camp de Vilikin.
Quand ce Héros partit pour Henninle, L'on tint conseil, et le jeune IJf/damnnl Leur dit : « Saxons, votre armée affaiblie <■• A plus besoin de repos à présent, « Que de lauriers achetés par du sang.
ORGA^T
« Sans doute enflés de leur gloire imparfaite, « Nos ennemis s'avancent orgueilleux, « Et vont bientôt reparaître à nos yeux. « Qui sait les maux que le sort nous apprête? « Qui sait bientôt si nous n'aurons en tête, « Et les Gaulois, et même les Alains.
« 0 Vilikin! ô douleur! ô mon père!
<' Il ne voit plus peut-être la lumière! « Quinze ans de pleurs, d'horreur, et de misère, « Nous ont appris à craindre les destins. »
A ce discours, Salamane s'élance, Guerrier fougueux; la raison, la prudence Lui répugnaient, et ce courage allier Ne connaissait de raison que l'acier.
« Eh quoi! dit-il, frappant son cimeterre, « Attendons-nous que le peuple Gaulois « Passe le Rhin, traîne chez nous la guerre, « Et jusqu'ici nous apporte ses lois?
« Moi, je prétends, dùt-ce être pour ma perte, « Passer en France, et jusques dans Paris, « Parmi le sang, les larmes, les débris, « Laver l'affront dont la Saxe est couverte. « Je pars : adieu; si vous êtes Saxons, « Suivez mes pas; vengeons-nous, ou mourons. »
Comme il parlait, Hélène soulevée, Le glaive nu, s'étoit déjà levée.
« Lâches, partez ; le danger est ici : « Partez, dit-elle, et cherchez sur la terre « Quelque désert qui vqus mette à l'abri « Et des périls et des maux de la guerre.
« Sans colorer une indigne frayeur « Des faux dehors d'un excès de valeur, « Il est plus cpurt d'avouer que tu tremble, « Et que ce camp où marche l'ennemi, «■ Ne calme point ton cû:'ur mal affermi. « Répondez-moi, soldats: que vous en semble? « Son artifice a-t-il su m'éblouir?
« C'en est assez, et vous pouvez partir;
« Sans votre bras nous saurons nous défendre. « Nous n'irons point au-devant des Gaulois, « Mais fièrement nous saurons les attendre, « Non pour fléchir et recevoir des lois, u Mais soutenir et nos Dieux et nos droils, K Et vous apprendre à nous rendre justice, « Comme à rougir d'un pareil artifice. »
Le guerrier, i)lein de folie et d'honneur, Étincelait de honte et de fureur; Mais le respect que l'on doit à sou maître, De cette fougue étouffa le salpêtre.
Il se retire écumant de dépit, Impétueux, roulant dans son esprit Tous les moyens de laver cet outrage, Et dans sa tente il dévore sa rage.
Par ce discours, Hélène adroitement Sut prévenir la fuite inévitable De cent Héros utiles dans le camp, Qu'entraînerait cet exemple honorable.
Le Salaniane, en sa tente captif, Vit quinze fois le jour et la nuit sombre A l'Univers rendre le joui*et l'ombre, Sans que son cœur, atteint d'un poison vif, Permît jamais à sa vue abusée De se fermer sous les doigts de Morphée. On ne voit plus ses palefrois légers, D'un pied sonore atteindre le rivage.
Et de l'amour dédaignant le servage, Le front mobile, appeler les dangers.
Ce n'était plus cette ardeur belliqueuse Dont pétillait leur prunelle orgueilleuse ; On ne voit plus ces flancs toujours pressés, Ce crin ardent que la trompette agite ; Mais languissans, et les regards baissés, Tristes, pensifs comme ceux d'Hippolite, Ils demeuraient, et la nuit et le jour, Sourds à la voix de Mars et de l'Amour.
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