‹ Œuvres complètes;Chapitre 16 sur 144 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

Comment George fui fessé; comment Nice fut baise'e ; comment Z'Ange gardien fui berné.

Vous avez vu la fraîche Jardinière Quittant les bras de son joufflu Colin, En jupon blanc sortir de sa chaumière, Et vers Paris trotter de grand matin.

De même l'aube, aimable avant-courrière, De l'univers enlr'ouvroit la barrière.

L'aube naquit, dit un grave Romain, D'Endymion, et de Diane la lune; Elle apportait au Ciel chaque matin Le lait nouveau des troupeaux de Neptune. Or, un beau jour, Jupiter l'attendit Vers l'Orient : en chantant elle arrive. Jupin courut; l'adroite fugitive Fit un faux pas, son urne répandit.

Et la blancheur est toujours demeurée En cet endroit de la voûte azurée.

A^itoine Organt, et George., et l'écuyer, Etaient alors en train de cheminer, El les Zéphyrs, et l'aube moitié née.

Tout annonçait une belle journée.

A l'Orient le Ciel éblouissait.

Soit que ce jour la laitière immortelle Eût essuyé quelque encombre nouvelle, Et répandu le divin pot au lait.

Soit qu'il fît beau simplement en effet.

On arriva dans une hôtellerie.

Où l'on dîna; la table fut servie Sans grand apprêt, mais pourtant proprement. Nice servait, non point élégamment Et de cet air plein de mignarderie, A dire vrai ; mais Nice possédait

ŒUVFiES COMPLKTES DE SAI.NT-.U'ST

Deux beaux telons sous un léger corset Fort mal noué, par niégarde sans iloute; D'un blanc mouchoir la transparente voûte En trahissait le boulonnet charmant, Et par mégarde encore apparemment.

Gentil souris que le souris de ISice, Petit air fin et sans nul artifice, Œil bleu, teint frais, cotillon blanc et court, Laisse lorgner jambes faites au tour.

Ce n'était point du tout coquetterie; Mais Nice était apparemment grandie ; L'amour avait arrondi ses deux bras.

Ainsi charmante, et ne s'en doutant pas, Elle dansait sur un pied et sur l'autre, A droite, à gauche allait dans la maison. Faisait virer perfide cotillon, Et marmottait joyeuse patenôtre.

L'impénitent et lubrique Aumônier JNe se lassait icelle de lorgner.

Et convoitait son joyau de baptême.

Nicette alors apportait une crème Moins blanche qu'elle. « Or ça, Belle, dit-il, De son bras dur serrant son bras gentil ; « Ça, la petite, a-t-on son pucelage?

« Point ne mentons; l'avons-nous ce bijou? « L'aurions-nous pas laissé dans le village? « Oui, n'est-ce pas? » Vous importe-t-il où? Dit Nice, dont la pudeur outragée, De lys en rose est tout à coup changée.

L'air elle avait, qu'elle aurait mieux voulu Çi,\x'Anloine Organt eût son beau bras tenu, Même autre chose, et d'un coin de prunelle On vous frisait le jeune Chevalier, Qui bien souvent jetait les yeux sur elle, D'un certain air qu'on savait épier.

Point ne parlait; plus l'amour est exirème, Moins il éclate en frivoles discours, Et le silence, au temple des Amours,

ORGANÏ 45

Parle souvent mieux que Toracle même.

Cela posé, fillettes là-dessus

Très rarement ont les esprits obtus.

Ce n'est le tout; notre Aumônier sans grâce, Avec fureur un doux baiser voulait; Mais le poil dur de sa lubrique face, De ce tendron les lèvres n'alléchait.

Nicelle crie : Au secours, on m'égorge; Et frétillant comme anguille dans l'eau, Elle s'arrache aux tenailles de George, Qui vers sa bouche affilait son museau. Dans le jardin, Geonje poursuit Nicetle. Soudainement deux robustes valets Chacun armés de vigueur et de fouets, D'un bras nerveux vous empoignent la bête ; On vous lui met dans la gueule un bâillon; On vous l'étend sur l'herbe de son long, Et nos deux gars défroquent son derrière. JSice accourut, et frappa la première Etourdiment : mais ayant aperçu Le globe affreux de cet énorme eu, Cette vallée infernale, profonde, Et qu'ombrageait une forêt immonde, Ce cuirtané, ce croupion naonstrueux.

Comme n'en eut ni le fier Folinhème, Ni le Mimas armé contre les Cieux, AHce tremblante, et le visage blême.

Recule un pas, puis en avance deux.

Mais chaque gars, e* ferme et vigoureux, Ayant saisi l'instrument de vengeance, D'un bras terrible, harmonieusement, Sur ce derrière infatigable, immense.

Avec sang froid fait tomber la cadence. Champagne vint, sa voix contrefaisant ; Il exhorta le Moine à patience.

« Mon frère cher, disoit-il saintement, « En Jésus-Chnst mettez votre espérance; « Pour nous tirer des griffes du Démon,

<( Il a souffert maintes irrévérences, (( Crachats, soufflets, et fustigation.

M Ceci n'est rien auprès de ses soufl'rances, « Jésus mourut, et vous ne mourrez pas. « Recueillez-vous avec l'Agneau sans tache, u Et priez-le, dans ces rudes combats, « De vous aider à fournir votre tâche ». Du patient les cris percent les cieux; Sa croupe impure étoit en marmelade.

Tels sont ces monts où gémit Encelade.

Les Forgerons du Souverain des Dieux Ces monstres noirs, ces Cyclopes affreux, Les nerfs saillans et l'haleine bruyante. Couverts de poudre et les poils hérissés, Sous des marteaux lourdement cadencés Faisoient trembler renclumc gémissante.

Ainsi nos gars, à coup précipité, Font retentir, sous une main pesante.

Le cul de George en sa concavité.

Organt disait : « Que le révérend Père Chante à loisir là-bas son bréviaire; Pour nous, buvons ». Champagne lui versait, Et toutefois son verre n'oubliait.

George hurlait, et ses fesses tannées Etoient par-tout de marques sillonnées.

Organt enfin fit signe de cesser, Et de s'enfuir. On prend la fuite, on crie; Et le Héros, branlant son bra(iuemard, Comme s'il fut venu plein de furie A son secours, lui dit : « Je viens trop tard; « J'aurais voulu les scélérats connaître, « De qui l'audace ainsi vous a su mettre. « Que n'avez-vous à mon aidt> crié? »

Le Moine au lit s'en fut estropié.

Se promettant de punir cette esclandre.

Le Chevalier avait cru ce jour-là Aller gîter à vingt milles de là.

Cet incident vint le départ suspendre ;

ORGANT

Mais au surplus il n'en fut pas fâché. Nicetle avait son jeune cœur touché; Il espéra que le sien serait tendre.

C'en fut assez; il oublia bientôt L'arrêt du sort, et son oncle, et Charlol. « Ah! que le Ciel, disait-il, est bizarre, De dégrader une beauté si rare.

Et d'abaisser de si touchans attraits Aux soins grossiers d'un essaim de valets! Si le Destin l'avait fait à ma guise, 11 en eût fait plutôt une Marquise, Mais le Destin eut peut-être raison.

TVice Marquise eût été précieuse, Coquette, sotte, altière, impérieuse.

Vaut-il pas mieux un villageois tendron? 11 me faudrait faire mainte grimace, Et larmoyer, et faire le muguet, Pour obtenir un froid baiser, par grâce, Et découvrir un sein avec respect, Du vrai bonheur n'avoir que le fantôme. Être cocu tout comme un autre en somme : J'aime bien mieux que ma Nicelte enfin, Nicelte soit, que Baronne ou Comtesse; Le vain éclat d'un titre de noblesse S'évanouit à côté d'un beau sein. »

Comme il parlait, brillant trait de lumière Soudainement par les airs s'épandit.

Et le Héros son A)ige gardien vit.

Croissant de flamme embrassait sa paupière, Cheveux blondins sur son dos voltigeaient, Au gré de l'air ses vêtements flottaient, Que les zéphyrs curieux retournaient.

On lui voyait maint flacon efficace, Rempli d'une eau que l'on appelle grâce; Le doux Jésus en distribue aux Saints Qu'il a chargés du salut des humains, Et chacun d'eux un pareil flacon porte. Dont, au besoin, son ouailie il conforte.

Il dissipa de son souffle divin, De Diablotcanx un sémillant essainn, Qui le beYnait, dansait sur ses épaules, El ricanait autour de ses fioles.

En soupirant d'un air sanctifié, Il prononça ces benoîtes paroles, Avec un ton d'amour et de pitié.

« Mon enfant cher, je viens vous prêter aide, « Et vous tirer des griffes du Malin; « Car votre cœur bien lâchement lui cède, « Et certain feu brûle dans votre sein, « Feu qui n'est pas celui d'amour divin !

« Vous soupirez pour des Beautés mortelles « De qui l'éclat est si frêle et si vain, « Et que les vers dévoreront demain.

« Connaissez mieux les beautés éternelles : « Ces culs si ronds, si fermes, et si blancs, « Dans le tombeau vont bientôt se dissoudre, « Se consumer, et ne seront que poudre; « Ces yeux remplis de charmes séduisans, « Se sécheront comme la fleur des champs; « Ces blancs tétons, dont la forme est si belle, « Ou qui, du moins, mon fils, vous semble telle, « Vont s'éclipser dans la nuit du trépas! »

« Oui, dit Organt, c'est une loi cruelle, « Mais qui devrait respecter tant d'appas. « Affreuse Mort, sous ta faux tout succombe, « Tu détruis tout, trônes, palais, cités; « Ton bras cruel, dans l'oubli de la tombe, « Anéantit et rangs et dignités, « Et les attraits des touchantes Beautés. « La faulx du temps, tout frappe, tout enlève ; « Tout finit, fuit, et passe en ces bas lieux. « Que faire donc si la vie est un rêve? 0 Rêvons du moins que nous sommes heureux. « Ce Dieu si grand, et sans doute équitable, « Qui nous soumet à de tristes destins, « Peut-il encor trouver l'homme coupable

ORGANT 49

« D'avoir aimù l'ouvrage de ses mains?

« Non; j'aime Nice, et d'un amour extrême ; « J'aime ses yeux, passagers, mais charmans, « Et tous les Saints, mon bon ange, et vous-même, « Forniqueriez si vous aviez des sens. »

L'ange repart : « Mon filleul, que tant j'aime, 0 Si forniquez, et point ne conservez « Votre innocence et rose de baptême, « Et pour le Ciel si peu vous soupirez, « Songez au moins à ce que vous devez « Au ciel, à Charle, à votre oncle, à vous-même, u Point ne sentez cette onction suprême, ^< Cet avant-goût de la gloire des Saints, « Et ne voulez que des motiis humains. « Eh bien, sachez que la guerre présente « Dépend en tout de votre oncle Turpin. « Les yeux sur vous, la France est dans l'attente, « Pour découvrir son coupable destin.

« Songez aux maux qui tombent sur la France, « Au déshonneur qui va vous menaçant, « Tant qu'il vivra dans son impénitence. »

« Mon cher Gardien, reprit Antoine Organt, « Veuillez me dire où mon bon oncle pèche, « Ou donnez-moi cet astre bienfaisant « Qui conduisit les Bergers à la crèche, u Et mettrai fin aux maux du peuple franc. »( Si j'étais Dieu, pour un chétif, un homme, « Me garderais de proscrire un royaume; « Et Dieu nous doit pardonner bonnement, 0 S'il est meilleur encor qu'il n'est méchant. » L'Ange comprit que la grâce divine Y ferait plus que toute sa doctrine.

Comme il allait la fiole verser Droit sur son chef, Nice vint à passer. On ne dit point pourquoi passait la Belle. Elle courait; Organt court après elle, Et plante là, plein de confusion, L'Ange perclus, de (|ui reffusion

()i:i VIŒS COMPLETES DE SAINT-JUST

Manqua son coup, et tombant irritée Fit tressaillir la terre épouvantée.

La Grâce et lui de la sorte bernés, L'Ange s'envole avec un pied de nez.

De mon Lecteur l'attention distraite.

Avec Antoine a volé vers A'ireHe.

JSice rougit, le brave s'enhardit; Nice sourit, Organl sourit de même, Lui prend la main, et la baise, et lui dit Tout bonnement : Ma Nicette, je t'aime. Cet aveu-là n'était pas éclatant.

Que voulez-vous? Nice était du village, Et le Héros n'était pas impudent.

A'ice repart : Non, point de badinage; Mais ses yeux bleus parlaient bien autrement. Organt vola baiser furtivement, Puis un second moins difficilement, Puis un troisième, et puis un quatrième, Et Nice enfin en rendit elle-même.

Amour alors par les airs voltigeait; Il avait vu la visite de l'Ange, Et le flacon et l'aventure étrange.

Et dans ses mains, en volant, il riait. Il s'approcha de notre couple tendre, Leur décocha par le cœur certains traits Que dans leurs yeux son art avait su prendre. Puis il les mit dans un nuage épais.

Malhieu Pcons ne dit point ce qu'ils firent; Mais il nous dit : Alors qu'ils en sortirent. Désordre était dans le faible corset; On remettait épingles au bonnet; Mouchoir froissé, contre son ordinaire, Car Nice était propre comme le jour, Elle tenait ce soin-là de sa mère; Gorge qui bat, yeux humides d'amour; Mon cher Lecteur, sans tant vous en décrire; Bien devinez ce que Mathieu veut dire; Tous deux enfin s'en furent satisfaits.

ORGANT 51

Organt chez lui, Nicelic à son balais.

Je veux avoir une gante maîtresse :

Je n'entends point par gente une déesse; Car je Tirai quérir parmi les champs.

Je veux qu'elle ait une taille gentille, Un cœur ouvert, qu'elle ait toujours quinze ans, Qu'elle soit douce, et que son œil pétille; Je lui voudrais un petit souris fin, Sans hardiesse, un petit air malin; Auprès de moi sur-tout qu'elle rougisse, Et qu'elle soit enfin telle que Nice.

De son côté, sait-on ce que faisait Jean l'écuyer? L'hôtesse il caressait.

Elle était veuve, et veuve inconsolable.

Antoine soupe, et Nice le servait.

Aiguillonné par le vin et la table, II la trouvait encore plus aimable ; De temps en temps tétons il lui prenait. Et de baisers les mets assaisonnait.

Dans une tendre et pétillante orgie, Oh! qu'il est doux de presser tour à tour Contre son sein sa bouteille et sa mie, Ivre à la fois et de vin et d'amour ! Les deux amans, sans scrupule et sans gène, S'abandonnaient à leurs brùlans désirs, Et s'enivraient de vin et de plaisirs.

Déjà la nuit, sur son trône d'ébène, Allait atteindre au milieu de son cours ; Cette heure-là, c'est l'heure des amours, Dit Arouet. Sous le marbre et les chaumes, En ce moment, tous les hommes sont hommes; Le Pâtre alors est souvent plus heureux Entre les bras de sa brune Climène, Qu'un Roi ne l'est dans les bras d'un^ Reine; Et sous l'abri de son palais pompeux.

Souvent ii tient des fesses surannées, Presse un teton et des cuisses tannées, Et bien souvent caresse môme un eu.

ŒUVllKS COMPKKTES DE SAINT-.JUST

Qui dans le jour l'a fait sept fois cocu. Pour mon (juillot, de la bouche il vous presse Bouche vermeille et gorge enchanteresse, Baise un teton et ferme, et rond, et frais, Dont ses voisins ne tàtèrent jamais.

Au Chevalier demandez s'il préfère, Ou Aici' à Reine, on Ueine à sa bergère. En ce moment, son cœur est plus heureux Que ne le sont et les Rois et les Dieux. Son sein brûlait sur celui de sa mie.

Sa bouche humide à sa bouche est unie. Nice éperdue, en son briàlant transport, Entre ses bras le presse avec effort.

Dans ces instans, leur âme évanouie Semble parfois abandonner la vie.

Le couple heureux jette un profond soupir, Et se confond dans le feu du plaisir.

Organt lui dit ; <i Soyez ma douce amie, « Échappez-vous de cette hôtellerie; « J'ai dans le Maine un assez beau chàtel « A pont-levis, et c'est là que j'espère <( Vous couronner au retour de la guerre. « .Je vous le jure à la face du ciel; « Oui, quelque jour vous serez noble Dame, <' Et mon courage, envers et contre tous, <i Fera juger, chère âme de mon âme, « De mon amour et tendresse pour vous. " Organt ainsi faisait parler sa flamme.

Nice repart d'un sourire agaçant.

Voici de quoi l'on convint cependant. Elle devait habit de George prendre.

Et sa mandille, et Monsieur son baudet. Tandis qu'au lit bien malade il gisait, Champagne étant averti du projet, Et de la sorte en campagne se rendre.

Cela fut dit et fut exécuté.

Grâce à Champagne^ à sa dextérité, On enleva la monacale armure;

ORGANT

Elle sentait une certaine odeur.

Bien devinez, sous cet habit trompeur, La ridicule et charmante encolure Du gentil Moine; à quelques ampleurs près, L'habit fort bien ajustait ses attraits; On ne laissa que ce moule effroyable, Que l'on eut pris, sans trop exagérer, Pour les étuis des deux fesses du Diable. iS'ice tremblait seulement d'y penser, Se rappelant la façade étonnante, Grosseur, rondeur, couleur et profondeur De l'instrument dont le susdit malheur Avait rendu la gaîne ainsi vacante.

Le Chevalier ne perdait point au troc; Il admirait sa Nice sous le froc :

Ces grands yeux hleus où feu d'amour pétille, Etincelans dessous ce voile obscur, Comme l'étoile au milieu de l'azur, Et cet endroit où la noire mandille S'arrondissait sur sa gorge gentille, Et cette croix qui de son cou pendait, Et qu'aurait même adoré Mahomet^ Et ces deux mains petites et d'ivoire, Sortant au bout de large manche noire ; One on ne vit Moine si gentelet.

Ah! si le Christ eut pris telle faconde, S'écriait-il, pour paraître en ce monde ; Son eu divin n'eut pas été fessé.

Et ses bourreaux l'auraient plutôt baisé.

Jà le trio dans la plaine s'avance. Fort gentiment Aicete l'Aumônier Allait trottant sur son baudet altier.

Qui, Dieu merci, sentait la différence; Aussi sa voix en sons plus doucereux.

Allait flattant les échos de ces lieux. D'abord il crut avoir changé de maître, Tant le Monsieur se sentait soulagé; Mais en voyant accoutrement de Prêtre,

11 se disait, mon frère est bien changé.

Contes d'amour abrégeaient le voyage ; L'aube naissante égayait les Sylvains, Et la Nature, et nos trois Pèlerins.

Mais repassons sur un autre rivage; Le Rhin sanglant m'appelle sur ses bords; Chantons l'honneur, la sottise elles morts.

CHANT YI

Comment la Folie fil tourner la tête aux Gaulois; comment Charles passe le Rhin, pour surprendre l'ennemi; comment ils se battirent.

Pour le malheur des cervelles de France, Dame Folie avait dans nos climats Fixé son char, et Tesprit de démence Avait gagné Ministres, Magistrats, Prêtres et Clercs, Généraux et Soldats.

Ils étaient fous, mais selon leur richesse, Selon leur rang, leur pouvoir, leur noblesse. Tous n'avaient pas le moyen d'être fous. Le muletier, avec un cœur jaloux, Du Financier enviait l'ànerie, Et déplorait sa mesquine folie; Le Colonel enviait le Séjan :

De balourdise enfin en balourdise.

Aucun n'était assez sot à sa guise :

Tous désiraient; et le Prince du Sang, Du Roi son maître enviait la sottise.

Par-ci, par-là, quelque esprit ostrogot Se préserva de l'honneur d"ètre sot; Mais cette espèce était par-tout huée, Comme stupide, et de sens dénuée.

Charles lui-même, autrefois si prudent, Avait subi ce fatal ascendant;

Or.GANT 55

Mais sa folie avait un caractère Particulier. De fous environné, Par le torrent il était entraîné, Et respirait la folie étrangère.

Quelque Séjan est-il entré chez lui?

Charles doit être un tyran aujourd'hui.

Si quelque sage, il sera magnanime; Si quelque Prêtre, il est pusillanime.

Jouet enfin des divers mouvemens De sa folie et de celle des gens, Charles paraît souvent, à la même heure, Bon et cruel, fait le mal, puis le pleure.

II résolut, dans un certain moment, D'aller forcer les Saxons dans leur camp. Au nom du Ciel, Ebbo, le grand Prophète, Vint lui prédire une entière défaite, S'il combattait sans lepalladion.

Charles lui dit : Oui, vous avez raison; Mais ordonna qu'aussi- tôt la nuit close, On se tînt prêt à traverser le Rhin.

Le jour s'enfuit, la nuit vient, tout repose : Chez les Saxons on s'avance soudain.

Quelques forêts antiques et sauvages, Du Rhin alors ombrageaient les rivages.

Là le Druide adorait Teutal<';s.

De ce séjour l'horreur et le silence Semblaient des Dieux annoncer la présence, Et rappelaient ces siècles fortunés Où, sous le poids des pompeux édifices. Nos bords heureux n'étaient point asservis. Pour les vertus, des bois furent choisis; L'on a bâti pour honorer les vices.

A la faveur de l'ombre et des forêts, Charle aux Saxons déroba ses projets :

Bientôt le Rhin se présente à sa vue, Et dans les eaux déjà les bataillons, Et les coursiers, et les fiers escadrons Brouillent du Ciel l'image confondue.

06 ŒUVIÎES COMPLÈTES DE SAl.M-.llST

Le Uoi des Francs, par sa valeur pressé, Brûlait d'alteindrc au rivage opposé.

Fier de son poids, son cheval intrépide Fendait les eaux d'une course rapide ; Autour de lui les vagues blanchissaient Et devant lui d'eiïroi se partageaient.

Rempli d'ardeur, il gravit le rivage, Frappe du pied, bondit superbement; Son œil en feu, son fier hennissement Semblent d'avance appeler le carnage.

Pour contempler nos Gentilshommes francs, Du Uhin alors les Néréides blondes Quittent le sein de leurs grottes profondes. Las! au travers de la gaze des ondes, Elles dardaient leurs yeux étincelans, En conjurant quelque terrible orage, Et se disant, qu'ils fassent Jonc naufrage! Tempêtes, vents, bouleversez les flots.

Et dans nos bras adressez ces Héros!

Charles marchait, sa fortune pour guide : Tout reposait dans un calme perfide Chez les Saxons. Salamane, éveillé Par le souci dont il est accablé.

Entend un bruit de coursiers dans la plaine; Au clair de lune il reconnaît les Francs, Qui s'avançaient et marchaient à pas lents. « Je puis enfin humilier Hélène^ « Dit le Guerrier, et lui rendre l'affront « Dont son envie a fait rougir mon front. « Tout dort ici; sans moi le Pioi de France « Nous eût encore occis sans résistance, « Et tout le sang de ce peuple égorgé « Aurait lavé mon honneur outragé.

« Mais je veux vaincre en ce péril extrême, « Et les Gaulois, et l'envie, et moi-même ».

A ce discours, il monte un palefroi, Parcourt le camp, galope, jure, crie :

A l'ennemi, soldats, à la patrie!

OllGAM

Le soldat, plein de courage et d'effroi, S'arme à la hâte. Hélène, impétueuse, Vole mi-nue à la porte du camp; Sadit, Madel, Agrisoux, By damant Courent par-tout. Ainsi, lorsque le vent Trouble le sein d'Amphitrite écumeuse, Le vieux Pilote, à l'aspect des rochers, Appelle, éveille, assemble les Nochers.

L'un brise un màt, l'autre détend les voiles; L'un lorgne terre, et l'autre les étoiles; De ses méfaits chacun sent le remord, Et fait des vœux dont il se rit au port.

Le généreux et noble Salamane, Moins fier qu'Achille, et vaillant comme un âne, Piquant des deux, et courant au galop, Trouve les Francs à la porte de l'Ost, Et furieux, reçoit à coup d'épée De ces Messieurs l'espérance trompée.

A droite, à gauche, il renverse, il pourfend, Couvre d'éclairs le bouclier, le casque, Et le parvis est inondé de sang.

Les Francs, surpris d'une telle bourrasque. Rendent à peine un timide combat; Avec l'espoir, leur courage s'abat.

Le premier rang sur l'autre se renverse, Et le Héros, par sa fougue emporté, De rangs en rangs s'avance, enfonce, perce, Comme un rocher d'un mont précipité.

Le dur Odmar, le poli Bradanelle, Le beau Rhimbon, et le laid Pyrabelle, Viennent fougueux tomber sur les Gaulois. Hélène accourt de mille hommes suivie : Charles s'avance, on s'anime à sa voix; Des deux côtés on charge avec furie; La lune seule éclaire ces exploits, Ces vaillants coups dignes de la lumière. C'est grand'pitié de mordre la poussière Dans la nuit sombre; on voudrait, glorieux,

Mourir du moins à la clarté des cieux. Les sifflemens des traits impétueux, Les cris aigus, le cliquetis des armes, Les juremcns sonores des Gendarmes, Les yeux roulans, allumés de fureur, Le sabre en feu froissé contre le sabre, Sur le coursier, le coursier qui se cabre, Jettent par-tout l'épouvante et l'horreur.

Muse, dis-moi quelle est cette héroïne Qui met là-bas en fuite les Saxons?

C'était la faible et brave Caroline, Nièce de Charle, et Reine de Suissotis. Eprise alors d'une folle chimère, Depuis trois mois elle courait la terre, Cherchant par-tout joyau qu'elle a perdu; Et ce joyau, c'était son pucelage.

Malignement emprunté par un Page, Qui le rendrait, et ne l'a point rendu. Sa plainte amère, à la Terre, à Neptune, Redemandait sa chimère importune.

Le jeune Page en tous lieux la suivait, Lui promettant qu'il le retrouverait; Et chaque nuit, plein de persévérance.

En attendant, caressait l'Espérance.

Il est aisé d'accorder dans le cœur Tant de faiblesse avec tant de valeur.

L'on vit en l'air paraître la Sottise; Ce vieil enfant, à chevelure grise, A d'une main la crosse d'un Prélat, De l'autre un spectre, et sur le dos un bât. Roi citoyen, à la Cour, à la Ville, Ce vil Prothée est admis en tous lieux; Prélat, Ministre, et Courtisan habile.

Ce Dieu caffard, avide, industrieux, Bénit, cabale, et se glisse en reptile. 11 tonne à Rome au haut du Vatican; Chargé de fers, on le voit rire en France; Sous un despote il tremble dans Byzance;

ORGANT

Soumis et fier, esclave et tout-puissant, Toujours le même et toujours différent, Son empire est celui de la Nature :

Et je serais, iiprès cette peinture, Très-fort tenté de le croire, ce Dieu, Ame de tout, tout entier, en tout lieu.

Dans les replis de sa robe azurée Brillaient en 1 air, d'un infernal éclat, Priape en froc, et l'Intrigue en rabat, L'Hypocrisie à la langue dorée.

Dogmes, erreurs, vertiges, préjugés.

Faux point d'honneur, l'un par l'autre égorgés; Près d'elle était ce spectre de fumée, Nommé la Gloire-^ il tenait un laurier Que poursuivaient le cuistre et le guerrier; Devant leurs pas marchait la Renommée, Et cependant notre Empereur Chariot Criait d'un air glorieusement sot :

« Amis, corbleu, vive France! Allons boire; « Dans un moment, nous avons la victoire; « Le voyez-vous? l'aide nous vient d'en haut ».

Sur son cheval, Hélène, moitié nue, Livrait aux coups une cuisse dodue, Des bras d'ébène, une gorge de lait; Et courageuse, au travers la mêlée, A mille morts sans peur s'abandonnait.

Des Paladins la tête fut troublée A son aspect^ et ses nouveaux appas, Sur tous ces fous faisaient plus que son bras. Ils la suivaient, et leur main, de sa tête, De mille coups écartait la tempête.

Notre Amazone à leurs soins complaisans Ne répondait que par des coups pesans.

L'audacieux et plaisant Lesdiguière Lui saute en croupe, et de ses bras nerveux Rend superflus ses efforts vigoureux, Pique des deux la monture légère, Et par la plaine emporte la guerrière.

« Ah! (lis;iil-il, ces membres délicats c( Ne sont point laits pour l'horreur des combat: w C'est à l'amour une injure cruelle!... M Que me dis-tu, lâche? répondait-elle; « Ose descendre, et tu sauras tantôt, « Si cette main déshonore une épée.

« Elle se llatte, avec laide d'en haut, « De se venger, et d'envoyer bientôt « Dans les enfers ton ombre détrompée ».

Le palefroi, pressé par l'aiguillon, Les emporta dans un secret vallon.

Hélène était de rage étincelante.

Et les lauriers sans elle moissonnés, Et les guerriers de sa fuite étonnés, Aiguillonnaient son àme impatiente; Contes d'amour le galant lui faisait.

Et le teton et le cœur lui pressait.

Bref, on entend un coursier qui s'élance. Le Paladin, frappé d'un coup de lance, Et presse Hélrnc. et la quitte en jetant Un cri plaintif; il tombe dans son sang. Marc HippoUte avait vu fuir Hélrne Et le Guerrier; son cœur vil et jaloux Crut mettre à prix le plus lâche des coups. Le jour déjà descendait dans la plaine, Hélène voit Lesdigiiière mourant.

Et l'assassin à ses pieds réclamant Le prix honteux d'un service coupable.

n Oui, je consens, indigne Chevalier; « Oui, je consens, dit-elle, à te payer, « Mais en lavant dans ton sang exécrable « Le déshonneur d'une action semblable, « En t'immolant à cet infortuné, « Comme à mon cœur doublement indigné. « Monstre, choisis; je descends, ou remonte « Ton palefroi ». Le perflde Guerrier, Plein de regret, d'épouvante, et de honte, Lui dit : Descends. En bas de son coursier

OUGANT

Hélène saute, et le lâche HippoUlr

Lui porte un coup, remonte, et prend la fuite.

« Les Dieux, dit-elle, en volant sur ses pas,

« A mon courroux ne t'arraclieraient pas ».

Dans sa fureur, en cercles elle agile

Sa longue pique, et d'un bras détendu,

Avec élan et la pousse et la quitte.

Marc Hippolite entendit éperdu

Le sifflement, et comme un coup de foudre

Le trait frappant le jeta sur la poudre;

Dans Tétrier il reste embarrassé.

Son palefroi, qu'emporte l'épouvante,

Traîne entons lieux le cadavre froissé.

Laissant par-tout une trace sanglante

Du fer tremblant dont il était percé.

Le mouvement d'une pitié guerrière Ramène Hélène auprès de Lesdiguière .

Elle s'avance; il respirait encor :

Elle défait son casque formidable, Qui laisse voir une figure aimable; Ses cheveux blonds descendent à flots d"or. Sous les croissans de deux sourcils d'ébène. Un mouvement et pénible et douteux.

Laisse entrevoir l'azAir de ses beaux yeux. A cet aspect, la redoutable Hélène Sentit bientôt s'évanouir sa haine.

De la vengeance et du ressentiment, 11 n'est qu'un pas à l'amitié souvent « Jeune Guerrier, dit alors l'Amazone, « Meurs innocent, et mon cœur te pardonne. « Dieu m'est témoin que j'ai vengé ta mort; « Cette faveur te vient d'une ennemie, <' Qui, si sa voix pouvait toucher le sort, « A prix de sang rachèterait ta vie.

« Ainsi ce Franc, patriote sans foi, « Fut plus cruel que moi-même envers toi.

« Le Dieu fatal qu'adore ta patrie, « Ce Dieu sanglant protège donc l'impie?

« On no voit point chez nous de ces forfaits;

>i Vos crimes sont payés par des succès,

*' Et nos vertus se payent d'amertume.

<< Mon Dieu, plus grand sans doute que le tiei

« Me dit de plaindre et d'aimer le Chrétien.

« Jamais le sang dans ses Temples ne fume;

M Par la Nature il a dicté sa loi ;

^( Elle nous dit que le bien est la foi;

« Que l'innocence et la pitié du sage

u Sont un encens plus pur que le carnage,

« Et ce Dieu saint ne vent être adoré

« Que par un cœur oîi ce culte est sacré »,

Hélène vit une pauvre chaumière Dans le vallon; cabane hospitalière, Elle y trouva «juelques simples Bergers, Par leur misère, à l'abri des dangers.

« Venez, dit-elle, au nom de la Nature; « Un Paladin est tombé près d'ici; « Lavez le sang qu'a versé sa blessure, <( Et de mon cœur n'ayez point de souci. « Votre service aura sa récompense, « Et si je meurs au milieu des combats, « Le juste Ciel, qui tient dans sa balance (' Et les bienfaits et les noirs attentats, « Se chargera de ma reconnaissance ».

Jà du soleil les premières ardeurs, De Leucotkée avaient séché les pleurs.

Hélène alors pique au travers la plaine, Et vole au camp. La Guerrière incertaine Sur le succès du combat de la nuit, Tremble d'avoir des larmes a répandre Sur les débris de son camp mis en cendre. De son époux l'image la poursuit, Et dans l'ardeur de sa course légère, Sur son armet son carquois retentit, Et son cheval fait voler la poussière.

Tonte la nuit on avait combattu.

Sans distinguer le vainqueur du vaincu.

ORGANT 63

Chaque parti se donnait l'avantage.

Enfin le jour découvrit le carnage.

Les champs, de morts étaient par-tout couverts,

Hommes, chevaux, étendus pêle-mêle!

De flots de sang la plaine au loin ruisselle,

Et des tronçons des homicides fers,

De tous côtés le rivage étincelle.

L'astre du jour quitte à regret les mers.

Telle en hiver, après ces nuits palpables, Où d'Eolus les sifflets importuns Semblent vouloir éveiller les défunts; Une dévote, en conjurant les Diables, Quitte son lit, où les fils de Vénus Nichaient jadis à côté des agnus.

Puis endossant sa maternelle cape, Au prem.ier bruit des cloches dans les airs, Vole à l'église, avec son chien qui jappe. Et son missel qu'elle tient à l'envers. Elle aperçoit débris de cheminée, Par Boréas à moitié ruinée, Débris de Saint dans sa niche ébranlé.

Débris de toits, où le vent a sifflé.

Un pauvre hère a couché dans la rue; La vieille prie, et n'en est pas émue. Et cependant d'indécens aquilons, En folâtrant dans les saints cotillons', Laissent lorgner au plaisant qui chemine. D'autres débris sur lesquels il badine.

Charles campa sur le coteau voisin.

Et s'étendit jusqu'aux rives du Ilhin.

Monsieur libbo, de qui la prophétie.

Par le succès se trouvoit démentie.

Vint à son tour complimenter Chariot, En lui disant que sa valeur extrême, En ce moment triomphait du Ciel même.

MarcelXm dit : « Vous, vous êtes un sot ». Ebbo repart : « Vous êtes un profane ».

(KrVRES C()Ml»l.i:ilÎN DK SAIM-.I! SI'

Page 1