‹ Œuvres complètes;Chapitre 17 sur 144 · CHANT VII · texte numérisé non relu

CHANT VII

Comment ^Ange gardien hcrné se vengea: comment Org.int voyac/ea diinx le Ciel, monté sur un Docteur.

0 jeunes cœurs, c'est ainsi qu'on vous damne;

Lancés à peine au sein du tourbillon.

Des séducteurs la criminelle adresse,

De l'innocence assiège la faiblesse,

Et par les sens lui donne la raison :

Dans une coupe aimable, enchanteresse.

Leur main adroite embaume le poison.

L'innocent boit; adieu son innocence.

Adieu vertus, adieu paix de Tenfance.

Qu'arrive-l-il à l'esprit égaré?

Avec l'Eglise et les Saints il fait schisme.

Met en oubli le dévot catéchisme,

Et les leçons de 3Ionsieur le Curé.

Ainsi parlait à' Antoine le bon Am/e,

Vilipendé naguère au cabaret,

Comme la Grâce au profane il versait.

Sur un nuage à grands pas il marchait,

Disant parfois : Il faut que je me venge !

Dans sa fureur, le front il se cogna,

Qui, sous le coup, étincelle jeta.

Il en sortit, par le même passage,

Certain projet bien méchant, quoique sage.

Ce grand dessein était de désunir

Antoine Orr/ant, et cette Villageoise

Par qui jadis avint ladite noise :

Nice s'entend. Il sauta de plaisir;

Et déployant ses ailes diaprées,

Et par les bords artistement dorées.

Il s'envola, derrière lui laissant

Certain rayon d'odorante lumière.

Qui jaillissait du céleste derrière.

OHGANT

Et suspendu majestueusement,

Droit il s'envole au pays des cliiriières,

Reines du monde, et sur-tout de nos pères.

Sur les confins de ce sot Univers,

Affreux séjour, et terme où tout expire,

Du vieux néant s'étend le vaste Empire;

C'est là qu'on voit ces fantômes divers,

Enfans légers du sommeil et de l'ombre,

Se promener sous des formes sans nombre,

Au sein profond de l'éternelle nuit,.

Fuyant le jour qui les anéantit.

Là, sont Docteurs, Médecins, et Sophistes,

Marchands de Ciel, Sectateurs, Alchimistes

Tendant la main, et maîtres d'un trésor;

Creux Charlatans, dont la sotte science,

Ou bien plutôt notre avare ignorance,

A chaque instant métamorphose encor

L'or en fumée, et la fumée en or.

C'est là qu'on voit le Temple de Mémoire;

L'orgueil en fut l'ingénieux auteur,

Et s'y plaça sous l'heureux nom de Gloire.

11 le bâtit de la sombre vapeur

Des actions fameuses sur la terre,

Et des forfaits enfantés par Ja guerre.

11 est assis sur des lauriers honteux.

Tenant en main quelques rameaux poudreux,

Dont il se sert à repousser sans cesse

L'opprobre altier qui le suit et le presse,

Et détourner l'importune lueur

De ce flambeau, dont l'équité terrible,

D'un œil profond, avide, incorruptible,

Vient éclairer le néant de son cœur.

Il a les mains et la lèvre sanglante,

Les yeux tendus, superbes, menaçans,

Et toutefois la bassesse impudente

Autour de lui briîle un profane encens.

Dont la vapeur et les Ilots imposans

Font voir l'idole au travers d'un nuage

66 ŒLVHES COMPLÈiliS JJE SAl.NT-JUST

Qu'adore un sot, et que perce le sage. Là sont placés tous ces vils Conquérans, Vailles par nous, et maudits en leur temps; Ces Dieux cruels, et (pie la renommée Pétrit de sang, de pleurs, et de fumée. Ah! faut-il tant se donner de soucis Pour acheter l'opprobre et le mépris !

L'A??,7(?, en passant, aperçut sur ces rives La Vérité, l'Equité, les Vertus, De notre monde aimables fugitives, Poussant vers lui des regrets superflus.

Il ramena de ces lieux formidables Deux farfadets aux deux amans semblables; L'un à baudet, comme Nice Aumôuier; L'autre à cheval, comme le Chevalier.

Il les percha sur son rayon céleste, Pique, part, court, vole, arrive soudain : Les esprits purs sont d'une essence preste. Ce groupe en l'air frappa le genre humain. Qui bonnement crut voir une Comète.

Les Négromans priient leur amulette.

Maintes Nonuains disaient : Jésus', ma sœur, La fin du monde ou quelque grand malheur! On vit frémir la croix du Tabernacle; Chaque Saint fit cette année un miracle. Mainte dévote avait des visions; On n'entendait parler que de Démons.

Le Pape en rut, armé de son étole.

Catéchisait au haut du Capitole, Et tout cela pour un Saint qui pétait, Et qui d'eux tous fort peu s'embarrassait. Mais cependant On/ant et sa maîtresse Au nez du Saint cheminaient en liesse. Un tel aspect (c'était fait pour cela) De son cerveau le salpêtre éveilla.

Il fit d'un B. retentir l'atmosphère.

Eh! qui craindra do jurer désormais?

Passe un Valet, un Roi même, un Roi ; mais

OliGANT

Mais jure-t-on au séjour de lumière?

L'un d'un côté, l'un de l'autre trottant, Antoine Organt et sa maîtresse gente, Au gré de l'Ange allaient se séparant, Du farfadet suivant la trace errante.

Jean l'Ecuyer avait pris les devans.

Pour se choisir une hôtesse vaillante Et sans façon. Aux yeux des deux amans Les farfadets galopent dans la plaine ; Ils les suivaient, courant à perdre haleine. Nice pensa laisser son capuchon, Et tous les deux perdirent la raison, L'Ange gardien, d'une main invisible.

Précipitait leur course irrésistible.

Organt criait : Friponne, cette nuit, De par Saint-Luc, j'enchaînerai ta fuite ! En ricanant, VOmbre lui répondit :

Nous le verrons, et puis se précipite.

De son côté, Nice, dont le baudet, Impatient, les grègues alongeait, Voyant bien loin percer dans la campagne Son cher amant sur son cheval d'Espagne, Criait à l'Ombre ; Attendez, s'il vous plaît!

Le jour baissait, la vallée obscurcie Favorisait cette supercherie.

Organt enfin au logis arriva, Et Nice aux champs se trouvait loin de là. Au même instant leurs yeux se dessillèrent, De tous côtés les re'gards ils tournèrent; Mais vainement. Nice se livre aux pleurs, Et son amant à d'horribles fureurs. Tel un lion de l'alTreuse Ilircanie, Dont quelque More avare et sans pitié A terrassé l'imprudente moitié.

Plein de douleur, transporté de furie, Des longs accens de son sauvage amour Fait retentir les déserts d'alentour.

Champagne alors vers son maître s'avance.

iti:i VUES (;omi>i.i;ti;s hk saint-ji'st

«. Quoi, lui dit-il, Seigneur; quoi, nous pleurons!

.. V ])(Misons-nous en bonne conscience.

<- Dans l'univers n"est-il d'autres tétons?

■ Vous trouverez mille ISices pour une.

u En attendant, le temps point ne perdons;

« Le verre en main, bravons notre infortune :

« Heureux, rions; et malheureux, buvons.

- Le Ciel fort peu s'intéresse à nos peines.

n Les Dieux là-liaut, enivrés de nectar,

« Entre les mains de Taveufïle hasard,

<> Du genre humain laissent flotter les rênes.

(I Noire vie est un lleuve impétueux,

c< Libre en sa course, et maître de son onde,

« Qui suit sa pente, et traverse le monde,

« Tantôt parmi des rochers sourcilleux,

<( Des lits de fange, un effroyable abîme;

« Tantôt parmi des sites plus heureux.

<( Je plains celui qui se rend la victime

<< Des simples jeux du hasard et du sort:

.' Je ne crains rien, et même dans la tombe,

" Si, sous ses coups, mon àme ne succombe,

«' Après ma mort, je rirai de la mort.

« Votre douleur est douleur inutile,

« Sur la fortune elle ne fera rien ;

« Au reste, elle est et volage et mobile;

« Par un caprice elle vous ôte un bien,

<' Que par un autre elle pourra vous rendre.

. En attendant, le parti qu'il faut prendre,

« C'est de livrer votre peine au zéphyr;

« C'est de chanter, et de rire, et de boire,

" Pour convertir cette peine en plaisir,

" Ou tout le moins en perdre la mémoire.

« Est-ce aux Héros à se laisser charmer »?

Organt. repart : " Ah! fallait-il aimer »!

W était nuit, Diane nébuleuse N'était encor qu'à son premier croissant. Aïce, jouet de sa peine amoureuse.

Sans savoir où, s'en allait cheminant.

OliGAM 69

De temps en temps, le long des vastes plaines :

Mon cher Organt! Organt elle criait;

Et l'écho seul, sur les cimes lointaines,

Plaintivement Organt lui répondait.

Ses bras mignons au Ciel elle tendait,

Et ses beaux yeux, pleins d'inutiles charmes,

Et qui fondaient en inutiles larmes.

11 était nuit; où gîter cependant?

A qui s'oftrir? Car elle avait grand'peine

A se montrer sous le noir vêtement.

Tandis qu'ainsi, malheureuse, incertaine, Elle flottait entre mille projets, Nés l'un de l'autre, un par l'autre défaits, Elle entendit le son d'une musette, Qui s'élevait du milieu des forêts ; Pour l'écouter, Nice, en pleurant, s'arrête.

« 11 est sans doute heureux, dit-elle, hélas! « Celui qui chante, et que jentends là-bas »! ■ Nice, à ces mots, éplorée et tremblante, Devers ces lieux où le berger chantait, Hâtait au trot sa monture indolente.

On aurait dit que le drôle en effet Prenait plaisir au pied qui le frappait. ;

Pour comble enfin, comme Nicelte avance, Notre Berger sa musette laissant, Fit place au loin au plus morne silence. Près d'un ruisseau, iMcetle, en cheminant. Vit un vieillard endormi sous un plane; Elle descend, timide, de son àne.

Accourt, s'approche, et croit voir un pasteur ; Mais elle voit Ydrahaut, l'Enchanteur, Qui, pour voler librement dans l'espace, Avait laissé son corps en cette place.

Ses vêtemens étaient blancs, et de lin; Sa barbe antique, artistement bouclée, A flots d'argent descendait sur son sein ; Une ceinture étroite et constellée, Autour de lui tenait dans son repos

ŒUVRES COiMPLÈTES DE SALNT-.U ST

Une baguette, un livre, et des anneaux,

De la magie instrumens infernaux.

JMcc hésitait, et d'une main timide

Elle touchait le vieillard doucement.

Qu'elle craignait d'éveiller cependant;

Mais son esprit, occupé dans le vide,

El dégagé des liens de son corps,

De ce bas monde était bien loin alors.

11 connaissait à fond l'Astronomie,

Apparemment flambeau de la Magie,

Et s'en allait dans les champs éternels

Etudier le destin des mortels.

Au bord de l'eau, Nice étendit ses charmes,

En attendant le réveil d' Vdrahaut ;

Bref, elle entend des coursiers au galop.

" Voici venir, dit-elle, des Gendarmes,

« Eloignons-nous. » Elle prend son grisou.

Monte dessus et perce le vallon.

C'était Orrjant et son ami Clinnipagne,

Pour la chercher, qui battaient la campagne.

Organt tantôt ou jurait ou pleurait,

Et l'Ecuyer sur son âne prêchait.

Nos spadassins courent les plaines vertes.

Les monts, les bois, et les gorges désertes,

Bien étonnés, le lendemain matin,

De se trouver sur les rives du Rhin.

Ils entendaient de loin un bruit de guerre;

Ornant s'arrête, et lève ga viàière.

« Ami, dit-il, on combat près d'ici ;

w Heureux ([ui meurt ! allons mourir aussi. ^>

Comme ils parlaient, de la plaine voisine,

En voltigeant. Zéphyr leur apporta

Le son aigu d'une cloche argentine.

Champagne au bruit son oreille prêta;

Il aperçut dans le lointain bleuâtre

Le coq altier du clocher d'un couvent.

« Pour Dieu, dit-il, afin de mieux combattre,

<( Allons là-bas dîner auparavant. »

ORGANT

Derrière un bois, muette solitude, Loin des mondains et de rin((uiétude, Quelque Traitant, de ses tardifs remords Bâtit au Ciel un couvent sur ces bords. Ici paraît une tourelle enduite Des larmes d"or de la veuve proscrite ; Là le regret éleva des murs saints Des pleurs amers, du sang des orphelins. La sacrilège et profane Opulence A mis ce sang pour y crier vengeance, Sur ces autels où le Dieu de bonté Fait homme un Dieu, fait Dieu l'humanité.

Une tardive et froide pénitence.

Là de Frocards a rente Findolence.

« C'est donc pour eux que l'avare Intérêt, « Lavant ses mains dans un autre forfait, « S'est engraissé de meurtres, de victimes, « Pour soudoyer à jamais d'autres crimes! « Quelques tondus payent-ils les malheurs « Des innocents dont ils boivent les pleurs? Atitoine Organt, en parlant de la sorte, Jà du Moutier découvrait la grand' porte, Où s'élevait sur la croix expirant, Un Dieu pour nous chaque jour renaissant. Organt arrive; il entre au rhonastère.

Près de la porte était un vieux tilleul, Dans ce séjour, vénérable lui seul.

Le spadassin trouva là grande chère, Et l'avant-goût des biens du Paradis.

Ces gros reclus, de vin muscat fleuris, En le voyant sont saisis d'épouvante.

Père Anaclet vint au-devant de lui.

A chaque pas, sa bedaine branlante Rebondissait sur la terre tremblante.

Il se courbait sur un mobile appui; Mille rubis, de couleur éclatante, Etincelaient sur son nez montueux.

Et son menfon, sur un pourpoint crasseux,

()i-UVI{ES COMPLETES DE SAINT-.IUST

Se promenait à replis onctueux.

Il maugréait, d'une voix Glapissante,

Contre le preux, qui, sans permission,

Etait entré dans la sainte Sion.

Organt, flétri de douleur et de rage,

D'un coup de poing soulageant son grand cœur,

Fit reculer Monsieur l'Inquisiteur.

On crut alors le couvent au pillage.

Notre [irudent et tranquille Ecuyer

Met pied à terre, et cherche le cellier.

Lessaints reclus, l'elVroi sur le visage,

Priaient Saint-Jean de conjurer l'orage,

Et s'écriaient ; » Monsieur le Paladin,

« Ah! prenez tout, mais laissez-nous le vin. »

Organt leur dit : « Messieurs, mettez la table ; « Je viens ici boire à votre santé. »

Les porte-froc, à ce discours affable,

Se coloraient d'un air d'aménité.

Bientôt le vin dissipa les alarmes, Et du tokai la subtile vapeur

Rougit les fronts qu'avait blanchis la peur. ' Antoine Organt leur conta ses faits d'armes;

Il commença d'oublier son chagrin,

Et son amour qu'avait noyé le vin.

Vers le dessert : <> Çà, leur dit notre Alcide

« D"une voix forte et d'un air intrépide,

« Ce n'est pas tout : vous voilà rebondis;

.« Il faut, Messieurs, marcher aux ennemis :

« Je les ai vu poindre sur vos montagnes;

« Le Rhin lui seul vous protège contre eux;

« Ils vont bientôt fondre dans ces campagnes,

« Et s'en viendront boire votre vin vieux.

« Çà braves gens, armez-vous; qu'on me suive. »

Parlant ainsi, son redoutable bras,

Aux yeux hagards de la troupe craintive,

Faisait briller un large coutelas.

Le père Luc ne put vider son verre ;

L'un se signa, l'autre fit sa prière,

OHGANT

Et tout à coup la fcnèlro s'ouvrit ; Du haut des Gieux un âne descendit.

Mes chroniqueurs étaient gens bien profani-s^ D'aller nicher en paradis des ânes.

Voici comment certains Commentateurs Ont expliqué cet indévot passage :

« Apparemment quand l'âme des Docteursce A dépouillé les terrestres honneurs, « Pour s'envoler au céleste héritage, « L'âne paraît, et reste à découvert. »

Mais revenons à mon saint homme d'âne \ Son corps était vêtu d'une soutane, Un grand bonnet par le sommet ouvert.

Couvrait son chef, et cachait ses oreilles. Que de bonnets en cachent de pareilles! L âne, porté sur l'aile d'Aquilon, Parla fenêtre entre dans le salon Où s'abreuvaient tous les bienheureux Pères. « Du haut des Cieux, je viens, dit-il, mes frères^ c( Pour vous tirer du coupable danger « Où le courage aurait pu vous plonger. « Quoi! méprisant le Saint-Père et l'Eglise^r « Vous aideriez la mondaine entreprise « D'un Paladin. Horret a sanguine (' Ecclesia! » Lors d'un épais nuage Il entoura le brave courroucé Dont il voyait s'allumer le visage.

Ainsi Vénus, aux rives de Carthage, Couvrit son fils avec l'air condensé.

L'âne, en latin, tint après ce langage :

(( Fut-il un sot, l'Apôtre ingénieux, <( Qui, par des lois si doucement sévères, « A défendu que tout Religieux « Traître, infidèle à son culte pieux, « Ne se baignât dans le sang de ses frères? « Par ce moyen, loin du bruit, loin des guerres, « Dans un torrent de plaisirs enchanteurs, « Du genre humain vous narguez les jnallieurs;

74 Œl'VRES C()M1M.ÈTES DE SAINT-.IL'ST

« D'un mort dupé les remords vous font boire, « Et vous riez sous voire cape noire, • « Quand vous voyez le mortel hébété « Baiser la trace où vos pas ont porté. »

Le Paladin se lassait de l'entendre Braire en latin, sans pouvoir rien comprendre; Il s'élança, le braqucmard en main, Hors du nuage où l'avait mis le Saint. Espadormant el d'estoc et de taille, Sans goutte voir, il court de tous côtés. Les saints reclus fuyaient épouvantés, Tous rebondis de la grasse ripaille Qu'ils avaient faite. Organl fut au hasard Heurter le Saint d'un coup de braquemard. Làne, dressant et l'oreille et la queue, Fit retentir, du clairon de sa voix, L'air, le couvent, et toute la banlieue. C'était ainsi qu'il prêchait autrefois.

D'un bond léger, le guerrier, plein d'audace, Impétueux s'élance sur le dos Du saint baudet, par la fenêtre il passe. L'àne rua, péta, fit mille sauts.

Organl saisit les oreilles pour bride Allègrement, s'envola, disparut, Et rassura notre banquet timide, Qui, de rechef, se réunit, et but.

Organl planait au séjour de lorage, Profanement sur le Docteur monté; Sylphes, lutins volaient sur son passage, Riant, bernant le pauvre âne hébété.

En voltigeant, ils lui tiraient l'oreille, Et lui faisaient mainte insulte pareille. Mal/lieu nous dit que ces frêles cerveaux Étaient pétris de sel et de bons mots, Dont la vapeur et délicate et fine Ne montait point à la cervelle asine.

De temps en temps le saint Docteur ruait, Et le Héros à grands coups charpentait

OUr.ANT

Les flancs sacrés du céleste Bourique, Qui lui disait, dans son style énergique, Que le Seigneur un jour le jugerait.

Sur l'Univers la nuit tendait ses voiles, Tout chamarrés de brillantes étoiles, Et dirigeait de l'orbe occidental Son char traîné par un maigre cheval.

Le Paladin, en promenant sa vue, Vit dans les airs un palais de cristal, Qui s'élevait comme sur une nue ; Mathieu Paris aimait le merveilleux.

En lettres d'or on voit au frontispice : L' Extravagance habite dans ces lieux.

Organl sourit, et se dit sans malice : « Je lui connais des Temples aussi beaux « Dans rUnivers. » En prononçant ces mots, Il admirait ce bizarre édifice, Etincelant d'un million de flambeaux.

Sous un portique, il vit nombre de sots, Tristes amans de notre Pythonisse, Mores, Gaulois, Espagnols, Ostrogots, Qui venaient là de lun et l'autre pôle Chercher les Arts, le goût, le bel esprit, Et le bonheur, qui s'appelait V.... le. Ici la haine à la haîne sourit; Là japperçois Courtisanes tannées.

Tombeaux blanchis : ces roses surannées Vendent aux gens la mort qui les nourrit. Jouant l'amour, ses faveurs et sa flamme. Le front serein, la rage au fond de Tàme, Donnant un cœur pour un morceau de pain. Là la Richesse au pauvre tend la main. Les yeux hagards, ici rôde l'Envie; Nouveau Tantale, on la voit qui poursuit Un afû(juet, un carrosse, un habit.

Ici rOrguei!, là la Coquetterie, L'œil de côté, l'abord doux et flatteur; Le vermillon lui tient lieu de pudeur.

^ii.i \i{i:s c.u.Mi'i.inKs di". s.MiNT-ji^t

Elle s'avance; elle a puiir coinpagnie L'iiili igiie sourde et la discrétion, El riin|iLidence et la Dévotion; Là des pédans réforment la pairie.

Là des Prélats, llermites du bel air, Et que l'on croit dans le monde au désert; Là les soucis ({ui se pâment de rire; Là des rimenrs hâves, secs, effarés, Dont la faim seule a causé le délire; Là la vertu sons des haillons soupire; Là des faquins et des forfaits dorés.

Antoine dit au Portier : « La Déesse Est-elle ici? puis-je la voir? » Non pas; Elle est en France, et voici son adresse, Devers Paris assemblant les États.

CHANT YIII

ÉLranri'i jx-ché t/'Antoine Organt ; clrange pni/s oi( il d/ionh' étranfjc ticUon de l'Auge gardien.

L'An</' gardien de l'incrédule 0/gant,

Rassasié de sa sainte vengeance,

Avait quitté l'atmosphère de France.

Et revolait tout fier au Firmament.

Il voit 'Jrrjnnl affourché sur un âne,

Un saint Docteur, et qui dans les airs plane.

Le papelard ayant tors son cou long,

S'avance et dit : « 0 mon tendre pupille,

« En bonne foi, perdez-vous la raison? »

<( Corbleu ! repart ce filleul indocile,

« Monsieur le Saint, qui faites le Docteur,

« Vous commencez à m'échauffer la bile;

« Restez là-haut, et laissez-nous tranquille;

« Car me déplaît ce babil orateur.

<' Je veux pécher, moi, rien ne m'en empêche;

oui;a.\t

<' Et que vous fait, ventrebleu, (jue je pèche? « Je veux rôtir avec ces gens fameux, " Dignes peut-être, et plus que vous, des Cieux: «' Tant de Beautés célèbres dans le monde, « Et que dévore, hélas! le gouffre immonde! « Ainsi partez, Monsieur le Prédicant, '< Et laissez-moi pécher tranquillement. » « Ah! répondit d'une voix tremblotante Le Saint, saisi d'horreur et d'épouvante, « Puisse le Ciel, ingrat, vous pardonner ! « Quoi! mon filleul, vous voulez vousdamncr? > « Oui, je le veux » ; et sans autre parole, Il vole à lui, le coutelas au poing, Et d'un grand coup lui fait voler bien loin Et son oreille, et morceau d'auréole.

Il le poursuit, l'Ange fuit dans les Cieux, Remplissant l'air de ses cris furieux; Et le pervers disait d'un ton profane : « Trouve mauvais désormais qu'on se damne! » Parlant ainsi, dans le vide il planait. Gomme un César, assis sur son baudet, Qui, respirant dans un air sympathique.

Se rengorgeait, pétait, caracolait, Et modulait sa voix académique.

Le Chevalier, trottant par le pays, Iioulail partout de grands yeux ébahis.

11 regardait comme chose nouvelle De trouver là le pauvre genre humain.

Lequel rongeait un ridicule frein, Sanglé, bridé, courbé sous une selle.

Et, qui pis est, des ânes gravement Traînés par lui sur un char triomphant. Là sous le joug quatre bêles humaines, A pas comptés, de même que nos bœufs.

Tiraient le soc, et traçaient avec peine Un dur sillon sur un sol raboteux.

Dans ce pays, les ânes, pour les hommes. Sont ce qu'ici pour les ânes nous sommes.

ŒUVIÎES COMPLKTKS DE S.MM-JUST

Ils ont leur code et leur gouvernement, Leurs .Magistrats, leurs Lois, leur Parlement, De grands Docteurs, héritiers des Apôtres, Et c'est de là que nous viennent les nôtres. Ils ont aussi leur Université.

La Capitale est Asinomaïe.

Mon Chevalier, trottant par la Cité, Scandalisait le peuple à longue ouïe, Qui le voyait sur un âne monté.

Cet attentat parut le plus profane, Le plus hardi, dont de mémoire d'âue, Dans le pays on se fût avisé.

Le pauvre Saint était formalisé.

Quoi qu'il en soit, l'humilité céleste Le retenait; on le voyait souffrir; Il tenait bas une oreille modeste.

Et seulement (pielque léger soupir Faisait par fois la cité retentir.

Mais que disait la race pécadille ?

De tous côtés les bons mots circulaient, Et par un rire où les grâces brillaient, Au Paladin les esprits se montraient Epanouis d'une façon gentille; Ils excellaient dans l'art des calembourgs. Esprits pointus des plaisans de nos jours, Vous êtes nés sous cet astre bénigne.

Les ânes ont là-haut l'esprit bien fait, Les nôtres ont la bile plus maligne :

Que si cet œuvre à leurs yeux paraissait, Vous les verriez s'épuiser en ruades, Et m'envoyer de longues pétarades Au nom du Ciel ; que pitié d'eux il ait ! Mais les pavots de leur Académie, Sans moi, pourront endormir l'Aonie.

Qu'ai-je besoin, sur le docte sommet, D'aller montrer, en ma folie extrême, Un sot de plus? Un de moins il aurait, Si le S avait pensé de même.

onGA^T

Mais reprenons notre premier objet.

Antoine Orgnnt était tout stupéfait De voir ainsi la pauvre humaine engeance; 11 ne voyait (jue ce qu'on voit en France. « Dieu soit loué, ce qu'il fait est bien fait, « Disait Organt. L'homme, n'est qu'une bête, « L'âne non plus ; c'est le droit de conquête. u Apparemment les hommes par là-bas « Sont les plus forts, et l'àne en ces climats. « Voyons pourtant, pendant que nous y sommes, « Si, dans ces arts dont nous nous pavanons, « Ces ânes-ci valent les ânes hommes; « Si c'est du moins pour de bonnes raisons « Qu'ils servent l'homme, ou que nous les servons ». Il se trouvait alors près d'une église. Il entre, et voit ânes le froc en chef. Dans notre siècle, il se serait cru, bref. Chez les enfans de Saint-François d'Assise, Comme Lourdis, lequel, chez la Sottise, Si l'on en croit le sincère Arouet, Dans son couvent encore se croyait.

Un âne en chaire, esprit évangélique, Adoucissait sa voix apostolique.

Il appuyait d'un pied périodique Les vérités que sa bouche entonnait.

L'oreille haute, et de dextre et de gauche, Comme un manant qui dans la plaine fauche, Son éloquence au peuple il envoyait.

Point n'oubliait une modeste pause, Quand il avait dit une belle chose.

Son cœur ardent semblait voler à Dieu, Et les élans de sa voix déployée Faisaient frémir les échos du saint lieu. Il parla d'or; la troupe édifiée, Chacun chez soi s'en fut sanctifiée, Et le Docteur avait si bien prêché, Qu'en descendant il eut un évêché.

Organt disait : Nous faisons tout de même.

80 «»i:ivi{i:s coMPi.Ki'Ks i)i>: sai.nt-.ilist

Puis il s'en l'uL et riin|M-ii(lonl (il bien; Car un brdaut venait cliasscr !e chien. Comme on jngeail une cause suprême, Au ParlemcMit il s'en fut de ce pas, Où tout à l'heure au Cirque de Cujas Allaient lutter de braillards Avocats.

Là gravement tousse Monsieur le Juge; Là les grugeurs, et là ceux que l'on gruge. Bref, un Huissier cria : Paix là ! paix là ! L'on fil silence, et puis l'on commença. Voici d'abord un début pathétique, Enluminé de fleurs de rhétorique, Et dans lequel la lune et le soleil Jouaient sur-tout un rôle non pareil.

Des deux côtés, les Avocats tonnèrent, De tous côtés les oreilles dressèrent.

A ce fracas, on devine aisément •Qu'il s'agissait d'un cas très important. Si l'on en croit des chroniques certaines, C'était, Messieurs, pour un licou volé.

Que l'on avait tant et si bien hurlé.

Or vous saurez que, depuis six semaines, On ne parlait, grand, petit, sage, fou, Oue du licou, du licou, du licou; On en parlait à la table du Prince, Dans les boudoirs de toute la province, Et ce licou fit lui seul plus d'éclat, Que n'auraient fait mille crimes d'État. Sur ce licou l'on fit un nouveau code. Et les licous devinrent à la mode :

One on ne prit un si juste ornement.

Monsieur le Juge, après très longue pause. L'oreille haute, et le nez renfrognant.

Dans le silence et le recueillement.

Comme il aptait à celte grave cause; Après avoir pesé très mûrement La vérité, prononça posément.

Et toutefois condamna l'innocent.

(ji;(jANï

Onjant disait : nous en ferions autant. Bien qu'en ces lieux l'homme fùl bète vile, On ne fut pas de l'y voir bien surpris. Ce n'étoit pas chose plus incivile Que voir un âne en tribune à Paris.

On ne dit rien ; on crut, à sa figure, Que de son âne il était la monture :

On le voyait marcher à ses côtés.

On adorait dans V Aùnoma'ie^ Comme ici bas, 3/elpornène et l'halic : Non toutefois ces deux Divinités, Mères de l'Art, filles de la Nature, Rouges sans fard, et belles sans parure, Telles qu'enfin les a représentés La vertueuse et simple Antiquité. ■^

Là Melpomène, en âne travestie.

Braille en vers froids la morale bouffie, Et grimaçant pour amuser les sots, En vieux Rhéteurs habille les Héros;

Prône le M , et rit du vieux Corneille,

Siffle Dorfeuille \ et caresse S... F.... Pour avoir fait de Pyrrhus un brutal.

Et d'Apollon épouvanté l'oreille.

Antoine Organt, swa^Xa comme un Gaulois, Dit, en voyant ces Grecs Groënlandois : C'est donc ainsi qu'on parlait autrefois? Il voit Thaii'i en cotillon mesquin, Pour des sabots laissant le brodequin, Froidement gaie, et grotesquement tendre, Dédaigner lart et le sel de Ménandre.

Organt vit là M , dont le talent

Est décorcher Molière impunément,

Et Des , le Sancho de l'école,

Qui croit l'Olympe assis sur son épaule;

1. Dorfeuille, Acteur subliins plein de naturel, et par conséquent repoussé par les G tmédiens français, en dépit du Public même, qui Fa redemandé quatre fois.

La glaciale et brûlanle R ,

De qui les feux ont fait rougir Tamour, Et dont le cœur, digne de Messaline, Parodia la Tiinilé dlclne, Avec Ivids euh Vun par l'autre pressés, Et se heurtant, unis et divisés.

F , suivant et mignon des Héros,

Lequel jamais ne dormit sur le dos;

Cetle C , nouvelle Cythérée,

Que sur le sable apporta la marée;

Et Dor , dont le palais branlant

Mâche les vers de sa dernière deni;

Cette Ch , ànesse de Cythère,

Divinité dont C)/hel[e est la mère;

FI enfin, sot avec dignité,

Thersile en scène, Achille au Comité.

Or de nos jours Balourdise inhumaine, Tantôt Thaïe, et tantôt Melpomène, Sur un nuage attelé de dindons, Pendant la nuit, a, de ces régions, Devers Paris traîné ces Licophrons, Et notre France est une colonie Des champs déserts de VAsinomaïe.

Gente Huherli, mon Preux ne vous vit point Dans ce pays; vous étiez à Cythère Avec l'Amour, dont vous êtes la mère. Mathieu Paris n'est garant sur ce point; Mais vos talens valent bien sa chronique. Turpin' était le minois d'Anr/élique', L'Abbé Tritéme" était celui d'Agnès.

Organt s'en fut au Temple du Génie; Certaine odeur de loin prenait au nez, Odeur asine, odeur d'Académie.

Figurez-vous les Quarante assemblés.

Au milieu d'eux paroissait la Science,

\. Chroniqueur d'Arioste.

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