CHANT XVI
ARCUJIEXT
Comment Antoine Organt, en poursuirant l'Enchanteur, fit rencontre d'un Meunier; de Vlùstoire rf'Arimbaud ; du passaf/e d'une rivière; comment le Balfller fut cocu; comment /'Ange gardien (^'Antoine OrganL emmena icelui en Sicile.
Homme est un mot qui ne caractérise Qu'un animal, ainsi (|u'ours et lion; Son naturel est erreur et sottise, Malignité, superbe, ambition;
11,:^ (HaVilKS Cd.Ml'I.KïES DE SAI.NT-.irST
Il iKiil et nuHirl; et mort, on le inéjtrise. De son destin orgiieilleii.x, on le voi Fouler la terre en pays de con(|uête, Que la raison a soumis à sa loi; 11 n'est au plus que la première bête De ce séjour dont il se dit le Roi.
Maître du monde, esclave de lui-même, 11 creuse tout, et ne sait ce qu'il est ; Son cœur, pétri d'orgueil et d'intérêt, Craint ce qu'il hait, méprise ce qu'il aime. Impudemment il appelle vertu Le crime sourd d'un sophisme vêtu.
Son amour-propre inventa l'apparence; L'intérêt vil lui donna la prudence, Et sa raison n'est qu'un noir composé D'orgueil adroit, d'orgueil intéressé.
L'or animé dans ses veines palpite; L'or est son cœur ; c'est le Dieu qui l'agite ; Sa voix le traîne au travers des dangers, Pour s'engraisser surdes bords étrangers. L'or inventa les Arts, l'Astronomie, Et l'Avarice est mère du Génie.
Si-tôt i\[ie l'aube a la terre blanchie, Et que les coqs assez mal à propos.
De leurs clairons ébranlent mes rideaux. J'entends déjà qu'on galope, (|u'on crie; Le bruit naissant des chars et des chevaux Vient ébranler ma cervelle engourdie.
Et m'arracher d'un aimable repos.
Où s'en va l'un crotté jusqu'à mi-jambe? Il court, fend l'air, frotte ses mains, enjambe; L'autre de noir endossant son orgueil, Le fer au eu, d'an Grand baise le seuil. Ce Baron court à la Force en calèche ; Arrive après Madame de Pimhrche, Au eu bombant, au cuir tanné de fard; De noirs chilFons sur sa nuque serpentent, Dix-huit procès dans sa tête fermentent;
OllGANT
Son œil est creux, enluminé, hagard ; Par les souris sa robe est dentelée ; Par les procès sa cervelle est fêlée ; Et par le temps sa chaussure éculée.
Code mouvant, ambulant ChdLc.let.
A chaque pas, elle évoque Tnrgel.
Vient à la suite un Abbé vif, alerte, Au flanc poudreux, à l'air expéditif, Et poursuivant, la bouche grande ouverte, Canonicat devant lui fugitif.
Un petit homme, en très-grand équipage, Accourt après avec force tapage :
On croirait voir, au vive des Badauts, Au bruit des chars, des essieux, des chevaux, Dame Folie avec tous ses grelots.
Pauvres humains, que vous sert de poursuivre, Pour un moment que vous avez à vivre, Cette vapeur de gloire et d'intérêts Qu'on Cl oit tenir, et qu'on ne tient jamais? Pareil aux feux qui, dans la nuit obscure, Mènent les gens noyer au fond d'un puits, En captivant leurs regards éblouis, L'orgueil humain, de son haleine impure. De la raison détournant le flambeau.
Par les erreurs d'une aimable imposture, Promène l'homme, et l'amène au tombeau.
Antoine Organt, de la même manière. En galopant, poursuivit sa chimère Jusques au jour, où, loin du vieux château. Il ne vit plus ni la Dame ravie.
Ni le Sorcier. Le tendre Jouvenceau Plaint son malheur, et l'àme bien marrie, Charge le Ciel et le foudre vengeur.
D'anéantir le perfide Enchanteur.
Dans sa douleur et sa mélancolie, Il se rappelle et Nicetlp et Turpin, Les longs malheurs de sa triste patrie. Et son grand cœur accuse le Destin.
()i:UVUES COMPLÈTES DE SAINT-JIST
Arrive fors un Meunier sur son àne.
iMoins grand, plus gai que le Dieu d'Kcbatane; De sa voix rauque, et de son fouet noueux, Il éveillait les échos de ces lieux.
Orijunt disait tristement dans son àme : u Ce pauvre hère est plus heureux que moi. " N'as-tu pas vu ce matin une Dame «< Parmi les airs. — Nenni, Monsieur, ma foi; « De par mou Dieu, je ne les prends qu'à terre. « Dit le Mi'ûnier, qui ne l'entendait guère, •i Et quand je peux; mais si vous étiez fors « Un de ces Preux qui redressent les torts, " Vous mènerais là-bas chez un vieux sire, '< Qui bat sa femme, et fait encore pire; « Car il voulait, Monsieur, ces jours passés, X Que ses vassaux se coupassent le nez. »
Antoine Onjant, en brandissant sa lance, Lui demanda le nom de ce maraud.
Le Meunier dit : « Il s'appelle Arimbaud: •■ C'est le plus laid des Chevaliers de France, <> Et le plus fier. Il se prétend le fils « De vieux Héros «ju'il appelle Amadis. « Ce sang fameux, usé par tant de veines, « Est en fumée arrivé dans les siennes. « Il part un jour, et, grâces au Seigneur, « Dans le dessein d'essayer sa valeur.
« Il me souvient qu'il avait une lance « Comme la vôtre, et non votre apparence. « Il emprunta la jument du moulin, « Et Ma/hurin, le voyant qui .s'emporte <t Dans le vallon, se plaignait de la sorte : « Adieu ma bête, avant demain matin, « D'un coup de sabre on va vous le pourfendre' « Et ma jument en foire on ira vendre. « Sire Arimbaud se mit à chevaucher, <> Au préalable ayant fait attacher « Sur son armet ses titres de noblesse, " Pour que chacun révérât son Altesse.
ORGANT
Il avançait de la sorte affublé,
Et de lui-même étant émerveillé.
Il batailla, de sa noble chroni({ue
Semant par-lout ([uelque feuillet gothique,
Dont le vainqueur usait apparemment.
A son plaisir, fort incivilement.
Deux mois après, tremblant et fier il trote
En ce pays, et sa visière haute
Laisse entrevoir à nos yeux étonnés
Sa face blême, et qui n"a plus de nez.
Il aperçut le clocher du village.
Il te sied bien, lui dit-il plein de rage,
Il te sied bien de porter dans les cieux,
Comme Arimbaud, ton front audacieux.
Quels furent donc les héros tes aïeux?
Où sont, brigand, tes titres de noblesse?
Voici les miens. Lis, chétif, et confesse
Que ton renom s'éclipse près de moi.
En vain tu veux déguiser ton effroi.
Et cette armure, et ces Guerriers sans titres,
Que j'aperçois postés de toutes parts
Sur ce portail et derrière ces vitres.
Sont contre moi dinutiles remparts.
Le Gentilhomme, à ces mots, poind sa lance.
Et sur l'église, impétueux, s'élance.
Notre jument, les quatre fers en l'air.
Contre le mur rebondit terrassée.
Et Monseigneur, aussi prompt que l'éclair,
Vit repousser sa fureur abusée.
Sa vieille lance et son casijue rouillé,
En gringotant. sur la poudre roulèrent.
Deux Pèlerins au château l'emportèrent,
Froissé, tout fier, et de sang barbouillé.
Il ordonna que l'on battit Madame;
Et le pourquoi? c'est qu'elle était sa femme.
Un Villageois la battit en effet,
Mais non pourtant comme Arimbaud voulait :
Bientôt après, il l'appelle, il la flatte,
ŒUVllES COMPI.KTES DE SAIM-JUST
Pleure, s'excuse, et l'embrasse, el la rate.
Depuis ce temps, pendant le long du jour,
11 vous la baise et rosse tour à tour.
Mais de Monsieur il faut que je vous die
Une nouvelle et plaisante saillie.
Sire Arlmbaud avec peine voyait
Combien un nez la moustache parait;
En conséquence, il voulut, par arrêt,
Que ses vassaux de nez se départissent,
Et sur le champ son exemple suivissent.
- Grande rumeur soudain parmi les gens.
Si Monseit/neiir, se disaient-ils dolens,
Avait perdu ce qu'entendez, compère,
11 faudrait donc que nous allassions sans?
Il l'entend là d'une belle manière!
Je ne sais pas, morbleu, ce que ferez;
Mais, par ma foi, l'on n'aura pas mon nez.
Le mien non plus. Que Monsi'iijneur demande
Ce qu'il voudra ; mais bien de sa légende
Il peut les nez hardiment effacer.
Le Ciel voulut nous en favoriser.
Et ce n'est pas, ma foi, pour qu'on les rende.
Un autre : A quoi Monseigneur pense-t-il?
Veut-il des nez qu'on serve sur sa table?
Il peut venir dimer dans notre étable.
Mais ne perdrai l'honneur de mon profil.
" C'était pitié pour les gentes laitières,
Les pastoureaux et fraîches métayères.
L'une disait : Oserai-je danser?
Et celle-là : Qui voudra me baiser?
" Lors Mcttkurin, c'est le nom de mon maître;
Il n'est pas sot, ne son valet peut-être.
Mathurin donc et s'approche, et dit : Quoi,
Craignez-vous donc qu'un nez vous fasse faute?
En Monsei;/neur ce n'est ce que je voi;
Cela lui donne une mine plus haute.
Regardez-vous comme si peu d'honneur
De ressembler en somme à Monspigneur'?
ORCANT
<' Assurément c'est une courtoisie
<' Dont sa bonté seule nous gratifie;
" Puis pensez donc quel honneur ce serait,
.. Si, par hasard, pour lui l'on vous prenait.
<« Un tel discours fît rompre la sentence.
« Sire Arim/iavd, bête comme un oison,
<' N'avait pas fait celte réflexion.
'< Il se reproche une telle démence,
« Dont ses vassaux se seraient pavannés,
« Et pense bien, avec ferme assuranc,
« Nous faire peine en nous laissant le nez. »
Un tel récit agaça le courage
D'Antoine Organt\ il jura les beaux yeux
Qu'il adorait, de purger ce rivage
D'un scélérat qui vantait ses aïeux.
Ils avançaient devers une rivière;
Le Meunier dit : Il nous faut passer l'eau ;
Puis sa voix dure appelle le bateau.
Une gentille et fraîche Batelière
Arrive tôt, lève l'ancre en chantant,
Et l'aviron fend le moite élément.
Le vent soufflait, et la jupe imprudente
Servait de voile à la barque inconstante.
Perreile n'a le temps d'apercevoir
Que le Zéphyr joue avec son mouchoir;
Elle dépêche, et ses mains empressées
Font écumer les vagues repoussées.
Tout chez Perfelle était en mouvement.
Jupe, cheveux, où Zéphyre folâtre;
Mais le teton, ferme et blanc comme a'.bàtre,
Reste immobile, et grossit seulement
Par cette épreuve, où PernHle essoufflée
Met sa vigueur ailleurs mieux employée;
A l'autre bord, son époux indiscret,
Nos passagers d'un œil rond observait.
Et cependant i*er/r//e arrive à terre.
I' Çà, respirons, la génie Batelière,
Dit le Meunier, homme rempli de soins;
iiSb «OUVRES COMPLETES DE SAI.\T-JUST
« Vous êtes lasse, on le serait à moins. »
Quoi qu'il en soit, tout à l'heure on s'embarque,
Et le Meunier fait avancer la barque.
Rouge d'eflbrts et d'un air d'abandon,
Assis à bord, le robuste tendron,
Le nez en l'air, la jupe retroussée.
Dardant un œil naïvement fripon.
Sans le savoir, charme la traversée.
Organl lui dit : " Sommes-nous l'épousée
< l»e ce vieux loup? Oui. Monsieur, Dieu merci.
« J'ai bien du mal à le contenter, lui!
<i C'est un démon si -tôt que l'on me baise;
« Lasl je vous jure, il est bien nommé Biaise.
« Cent fois le jour, je lui dis : Biaise, eh bien,
(I Que veux-tu donc que je fasse, moi? — Rien.
« Je gagerais que ce soir il va dire
>i Qu'avecque vous, Monsieur, il m'a vu rire.
« Et puis, tenez, prenez donc des maris! »
Tout en parlant, par manière d'acquis,
Antoine Organl passait une main douce
Sur ses appas. Perrelte le repousse.
Mais tendrement, et lorgnant en dessous
Ce qu'avait l'air d'en penser son époux.
Le sot jura, ce fut une autre affaire;
S'il en eût ri, l'autre n'eût rien su faire.
Organl, pressé par un double plaisir.
Trousse Perrelte, et l'écoute à loisir.
Ce n'est le tout; un Passager arrive,
Frappe des mains, et glose sur la rive.
Le Batelier, et de B... et de mors
Fait retentir les échos de ces bords.
Le bon Meunier à la pente de l'onde
Abandonna la barque vagabonde.
Perrelte crie, et presse dans ses bras
Le Paladin qui pince ses appas.
Notre Meunier, en sa manière dure,
Du Batelier honnissait la figure.
« Passe la nuit, disait-il; mais de jour
ORGANT
« Être cocu, Dieu me garde du tour! »
Leur voix sonore, au ton mâle aguerrie,
Avec éclat soutenait la partie;
En roulemens tantôt se prolongeait,
A flots pressés puis se précipitait.
Et de ces mots, dont Vert-Vert hérétique
Vint effrayer nos Sœurs de Nivernais,
A son retour des rivages Nantais,
Faisait sonner la rudesse énergique. .
L'Ange ijardien alors parut en l'air Sur un char blanc, attelé d'un éclair.
Il descendit, et le filleul Antoine, A son aspect, parut sot comme un Moine. " Mon cher Gardien, dit-il baissant les yeux, " Point ne croyais vous trouver en ces lieux. VAnge repart : ic L'armée est dans la lune; ■ Eràtre-Hirem s'avance vers le Rhin; •« Organt s'amuse, et caresse une brune! <■ C'est donc ainsi que vous cherchez Turpin ! M Tout le pays est resté sans défense ; « Les ennemis vont inonder la France; " Laissez Perrette, et sautez sur mon char. > Antoine Organt avec son Ange part.
iJu haut du ciel, il voit Perreite à terre, Et' s'écriait : 0 malheureuse guerre!
L'Ange, en volant, ce discours lui tenait : Mon filleul cher, je plains votre patrie De tout mon cœur, et j'ai l'àme marrie De voir Chariot insensé comme il est.
Par des tyrans la France est gouvernée ; L'Etat faiblit, et les lois sans vigueur llespectent l'or du coupable en faveur.
Dans ses écarts la Reine forcenée Foule, mon fils, d'un pied indifférent, Et la Nature, et tout le peuple franc. Son avarice, et cruelle et prodigue, Pour amasser, par-tout cabale, intrigue, Dissipe ensuite, et, sans s'embarrasser.
()i:i"\ IJKS CO.MPLKTKS DIO SAI.M-JUST
Crache le sang qu'elle vient de sucer.
Cruel vautour, dont la faim irritée, Du peuple entier fait un vrai Prométhée! Le mallieureux pousse sous ses débris De vains soupirs étouffés par ses ris.
Et les sueurs et les pleurs des Provinces Moussent dans l'or à la table des Princes. La Loi recule, et le Crime insultant Broyé en friom.phe un pavé gémissant.
« D'un bras débile et flétri de misère, Le Laboureur déchire en vain la terre; Le soir il rentre, et l'alTreux désespoir Est descendu dans son triste manoir ; Il voit venir sa femme désolée.
Notre cabane est, dit-elle, pillée.
Et qui l'a fait? dit l'époux plein d'effroi; Et qui l'a fait? qui l'a voulu? — Le Roi! Le Roi, mon fils; sa funeste indolence Ignore, hélas! les malheurs de la France. De noirs tyrans écrasent ses sujets Et sa faiblesse épouse leurs forfaits.
La Cour n'est plus qu'un dédale de crimes, Des traces d'or y tiennent lieu de fil; L'honneur s'y vend au coup le plus subtil, Et tour à tour triomphans et victimes, Dupes des rets par eux-mêmes tendus, Flattés hier, aujourd'hui confondus, Tous ces tyrans, assis sur une boule.
Sont un torrent (jui bouillonne et s'écoule. Telle est la France, et voilà les malheurs Qu'ont entraînés Turpin et vos lenteurs. De Salanas la fureur alarmée, A dans la lune emporté notre armée; Eràire Hirem et le fier Villkhi Contre les Francs traînent le peuple Alain. Vous allez voir nos rives débordées.
En peu de temps d'ennemis inondées; Nos châteaux pris, le pays ravagé,
OliCAM
u La France en deuil, et Paris assiégé.
« Le bon Denis.' en telles entrefaites,
« Mène le Magne au travers des planètes.
« Votre patrie enfin n'a plus que vous
<< Pour repousser tant d'ennemis jaloux.
« De vos labeurs vous trouverez le terme ;
« Ils ont servi h. déployer le germe
" De vos vertus. » « Mon Ange, dit Organl,
i( Voici la plaine où foi perdu Nicetle.;
•<■ Oh! laissez-moi la revoir un moment! »
Le bon Gardien fit un signe de tôle,
En déplorant tant de légèreté;
Mais il n'osa parler d'autorité.
" Vous reverrez, dit-il, votre maîtresse;
« Mais ce sera lorsque votre valeur
« Méritera du Ciel cette faveur,
'- Quand vons aurez vaincu cette faiblesse.
■' Et que ce bras, du sang des ennemis
" Aura baigné Tenceinte de Paris. »
Organt repart : <( 0 ma chère AVcer/e.' u Mais ce vilain aura battu Perret te !... « Comme il parlait, il voit, du haut des airs. Que le char blanc plane au-dessus des mers.
VAnge lui dit : <( Je vous mène en Sicile; " A l'orient vous découvrez cette île, " Comme un vaisseau qui fuit dans le lointain. " Enveloppé des vapeurs du matin.
■ Vulcain vous forge une armure honorable, " Et d'une trempe aux coups impénétrable. " Vous trouverez au bout de ce vallon,
Sous des rochers, l'antre du Forgeron.
Adieu, mon fils, craignez Dieu, soyez pie, • Vous reverrez bientôt votre patrie. •>
L'Ange, à ces mots, les rênes suspendit; Antoine Organt à terre descendit, Et le Gardien, dans sa course rapide, D'un trait de feu peignit lazur du vide.
AUGIJMKNT
Cornmenl Antoine Org&nt s'achemina vers la caverne de Vulcain; t/istes ri'flejcions qu'il fait, dans un souterrain; vjyage du Lecteur dans l'île enchantée (/"Adelinde; retour du Lecteur au mont litna, et d'un récit étonnant de Vulcaiu à Antoine Organt.
L'/i>?<7e partit, et son Irisle filleul.
Sur le rivage était demeuré seul.
Il s'avançait; dans la nue embrasée,
Du motit /'Jtna les flammes voltigeaient,
Et d'un bruit sourd ces bords retentissaient.
Un tel spectacle élève sa pensée;
Il croit déjà triompher dans Paris,
Et de carnage inonder ses glacis.
Sous des rochers, dont la cime azurée
Semble servir de base au firmament,
Delà caverne il découvre l'entrée.
Le cœurcmu d'un saint frémissement.
li contemplait ces roches chancelantes,
Du mont Etna les entrailles brûlantes;
Débris pompeux où siège la Terreur :
Sur un abîme on la voit égarée,
En mesurant sa noire profondeur
De farfadets, de spectres entourée.
Près d'elle on voit les Songes voltigeans.
Toutes les nuits la Terreur les disperse,
Pour effrayer le sommeil des tyrans.
Par des bûchers, par des coûleau.x sanglans,
Et ranimer le vautour qui les perce.
Dans le sommeil, elle rend aux ingrats
Le sentiment d'une amitié trahie,
Et le tableau du bienfait qui s'oublie.
Antoine Ori/cml avançait à grands pas Sous une voûte à la nuit condamnée.
f Ah! disait-il, quelle est ma destinée! « C'est donc ainsi que je passe des jours
ORGANT 17:<
« Dus au bonheur, à Nicelle, aux Amours?
« Mes yeux peut-être, en ce séjour immonde,
.' Ne verront plus la lumière du monde.
« Adieu Nicetle, adieu projet brillant
« De vivre heureux, ou du moins triomphant.
« Nul ennemi qui rompe ici la lance !
« Holà! morbleu, vive Nice, et la France l »
Comme il parlait, il entendit soudain
Dans la caverne un tonnerre lointain. ,
Mais un moment je quitte la Sicile, Alinde encor m'appelle dans son isle.
Pour s'égayer, il faut changer de ton; J'aime Chaulieu lorsque j'ai lu Platon.
J'avais promis de conter par la suite Comment ce bord, par le Ciel oublié.
Devint bientôt le plus aimable site.
Sornit en àne ayant été mué Par un Frocard qui viola sa Belle, Ce i\égroman/, appelé Serricon, Dans ce désert fit emmener irelle, En employant l'adresse du Démon.
L'enfant aîlé fut dérober la foudre.
Et du Frocard mit le chàfel en poudre. Le Aégromant, chasse de son logis, Vint retrouver AUnde en ce pays.
Il la trouva qui dormait sur le sable. Elle dormait, et sa bouche adorable Sur son corail appelait le baiser.
Son cœur qui bat, invite à le presser. Des pleurs pareils à des perles tremblantes, Embellissaient ses paupières mourantes, D'autres roulaient sur ses tétons flétris. De sa beauté plus vivement épris, Le Négromant invoque le Ténare, Pour enchanter ce rivage barbare, Et prf'parer, à son réveil déçu.
D'un lieu riant l'appareil inconnu.
Le pied poudreux, il fait le tour de l'isle,
lo.
<H:iV|(ES CO.MI'LI'.TKS DE SAINT-UST
Tenant en main un livre do Sibylle.
Ce lut alors que Sornii arriva; Mattre Frocarcl ne Taltendait point là.
Le Héros prend la haque de sa mie, Cogne VHennUe, et brave sa furie; Ses bras nerveux le portent sur un roc, Et Tonde avide engloutit l'homme à froc. " Toujours heureux, et jamais las de l'être, Chéri d'un cœur dont il était le maître, Mourant d'amour sur un sein plein d'appas, Dans le torrent d'une ivresse profonde, Soniil dès lors oublia les combats.
Et ne vit plus désormais dans le monde Que deux tétons qu'il ne partageait pas.
Dans les transports de son àme ravie.
Il s'écriait : « Mon éternelle mie, '- Mon univers et ma divinité, " Toi seule au monde es la félicité; « Mon cœur, ma vie expire sur ces rives. « Ah I profitons des heures fugitives ; ' Mon tendre cœur regrette les momens u Qu'il a perdus dans les combats sanglans. " .Je poursuivais la gloire et la fortune :• ' Fortune! Linde, ahl n'en es-tu pas une ? ' Est-il un bien comparable à ton cœur?
Qu'est-ce qu'un trône où n'est pas le bonheur? L'n doux baiser, une étreinte brûlante, De ce langage entrecoupait le cours.
Le Paladin ainsi coulait ses jours.
Le jour trop long, et l'aurore trop lente. De leurs plaisirs aiguillonnaient l'attente; Dès l'aube pâle ils s'en vont quelquefois, L'arc à la main, épouvanter les bois.
L'enfant malin se met de la partie, Dans le taillis sa flèche les épie.
Les faons légers échappent aux chasseurs ; L'amour adroit ne manque pas les cœurs. Une autre fois, assis sur le rivage,
OIKiANT
Inditfi'rens, ils suivent les vaisseaux
Qu'un vent du nord balance sur les eaux.
L'onde, du temps vaste et mobile image,
Fait naître en eux ijuelques réflexions.
Liyïde disait : " Faut-il que nous mourions?
« Ah! quelle main, cher amant, la première,
(( De l'un de nous fermera la paupière!
" Sera-ce toi qu'un funeste destin
« Arrachera le premier à mon sein?
« Mais si tes mains doivent creuser ma tombe
« (Sous ce tableau ma faiblesse succombe',
« Quand tu mourras, qui viendra sur ces bords
« Avec mon ombre ensevelir ton corps >•?
L'espoir riant d'une longue vieillesse Venait bientôt rassurer leur tendresse.
L'aspect de l'onde et le prix des beaux ans Les ramenaient à leurs embrassemens.
Alinde un jour aperçut du rivage Certain navire isolé sur les mers, Qui paraissait les débris d'un naufrage. Un vent fougueux, répandu dans les airs, Soulevait Fonde, et la nef agitée Cherche un abri vers cette isle écartée. Linde aussi-tôt vole vers son amant; Bientôt après une incertaine attente, Trois Chevaliers s'avancent lentement, Accompagnés d'une Beauté touchante, De qui le sein soutenait un enfant.
Sornit s'avance, et retrouve Enguérand.
0 mon compère^ 6 mon compagnon d'armes ! C'est vous! dit-il en lui serrant la main. Les Chevaliers mêlent de tendres larmes. Guise, du monde admire le destin; Monsieur de Blois et sa sœur attendrie, En cheminant, pleurent de bonhomie.
Linde se mêle à leur épanchement.
Mais revolons devers Antoine Organt ; Je l'ai laissé, si j'ai bonne mémoire,
176 ŒUVUKS CO.MPI.KTES DE SAINT-.) LSI
Qui s'avançait sous une voûle noire.
Il entendait mugir le souterrain, Et vit bientôt le palais de Vulcain. Par des fourneaux la caverne éclairée, Lui laisse voir, autour du Dieu cocu, Des géans noirs, dont la face grillée N'avait qu'un œil, et paraissait un eu. Leurs bras nerveux sur Tenclume brûlante. Avec chaleur une massue ardente Précipitaient, et tout le mont Etna Retentissait de ce beau concert-là.
Le Dieu cornu, déridant sa figure.
Au Chevalier présenta son armure ; Il y chercha quelqu'emblème flatteur De ses hauts faits et preuves de valeur; Mais n'y trouva que le portrait de Nice. Des Dieux c'était un prudent artifice Pour le toucher et le faire rou{<ir; Mais le Héros, enivré de plaisir, Avec transport fixe cette peinture, Baise son sein et sa bouche, et lui jure De triompher désormais à ses yeux; Cela revint au même pour les Dieux.
Antoine Orçiant savait son catéchisme.
« Vulcain, dit-il, vous, Dieu du Paganisme, « Par quel hasard vous retrouvé-je ici? " Tout l'Univers vous croit anéanti. » « Vulcain repart : <> Jadis un Dieu fait homme <' Chassa nos Dieux du Panthéon de Rome; i< Je ne sais point ce que sont devenus « Jupin, Minerve, et toutes les Vertus.
« Il se livra des batailles terribles; « Le ciel profond, comme autant de mimas, «' En éprouva des secousses horribles, « Et fut heureux de ne s'écrouler pas. « On vit long-temps balancer la fortune; " De son trident le furieux Neptune «< Frappa trois fois le fatal Gabriel
ORGA^iT
En cet endroit qui nous chassait rlu Ciel. Jésus donnait des bénédictions A ses soldats, et leur criait : " Voyons, Chassons d'ici cette race hérétique Qui, dans Juda, nous a tant fait la nique ; Chassez ces gueux à ma Bible rétifs, Sus^ mes amis, mes compagnons, mes Juifs, Mes Elus chers, mes Lépreux, mes Apôtres, Qui ne saviez même vos patenôtres, Quand de ma main je remplis vos filets. Auprès du lac nommé Génésarets-^ Car c est exprès que ma bonté paterne Vous a choisis pour boire mon nectar, Poursavourer de mes Moines le lard.
Et pour frotter ce Jupin (jui me berne. Judith, branlant le sabre d'flolopherne, Attaque Mars, et son bras féminin.
D'un vaillant coup l'atteignit vers le rein. Mars se retourne; à cet affront sensible. Il vous tira son braquemart horrible, Le fit briller aux regards de Judith, Qui, le voyant, jura le nom du Christ; Et toutefois cette Belle éperdue En eut le cœur moins blessé que la vue. Mars ne rendait que son coup seulement ; Judith criait : Impudique brigand, Que n'ai-je pu t'en donner quatre cent! Mars lui répond : Eh bien, moi, je calcule Que je les ai reçus ; je vous les rend. Il les rendit en effet sur-le-champ.
Et de franc jeu, sans faire pause nulle. « Un coup de foudre ébranla l'Univers, Trois Dieux en un parurent dans les airs; iNos bataillons, terrassés par la foudre. Roulent meurtris avec le ciel en poudre. « Notre rival, jaloux de régner seul.
Dans les Enfers envoya son filleul ; Il y plaça des monstres effroyables,
OIX'VHKS CO.MPU'.TKS DE S.\I.\T-J1 ST
Qu'il baptisa ilii vilain nom de Diables;
11 les cbargea de griller tout chacun
Qui soutiendrai! (|ue trois ne font pas un,
Et prétendrait, dans sa folie extrême,
Que l'on ne peut, si malin que l'on soit,
Ouvrir la bouche et s'avaler soi-même;
Prodige heureux que la raison conçoit.
»' La terre fut à l'instant empâtée
Des Dieux payens que l'Erèbe vomit,
Et, comme au temps du pauvre t^pxmiHh'c,
Des maux humains la boîte se rouvrit ;
L'Enfer béant vomit les Euménides,
La terre but leurs poisons homicides,
Et, malheureux sous un sceptre de fer.
Le genre humain regretta Jtipiler.
Le Fanatisme, <à r(eil ardent et louche,
L'Enfer dans l'àme et le Ciel dans la bouche,
La Cruauté, son Ministre sanglant,
Et plus souvent son coupable adversaire;
Le Désespoir, son criminel enfant,
Bientôt après inondèrent la terre.
On mit Plulusk la porte des cieux ;
L'homme avili renta ses nouTeaux Dieux;
Plulou se fit eunuque, afin de vivre;
Mourant de faim. A/ ollon fit un livre ;
Pallas s'en fut, V Honneur voulut la suivre ;
Pour Vlntfirêt, il prit un capuchon.
Ce Dieu d'Enfer changea son premier nom
En ceux de Awc, de Grégoire et à' Antoine \
L Hypocrisie, en changeant de maison.
Mena Priape, <>L voulut qu'il fût Moine.
Ma Cythérée emmeiia Cnpidon.
De ï'ijsiphone et ses sœurs turbulentes,
Nécessité fit un trio nonnain,
Et des Lnïs, de nos Parqiu's trop lentes.
" Le nouveau Dieu vit que le genre humain
Ne serait pas meilleur qu'à l'ordinaire,
Et me laissa l'antifpie ministère
OUGA.M
« De Forgeron du céleste tonnerre.
Vidcahi alors jette un profond soupir.
« Il s'en faut bien que l'emploi soit le même, Ajouta-t-il, ^( je n'ai plus de loisir ; " Le nouveau Dieu tonne pour son plaisir. < Mes compagnons et ceux de Potlphême •' A ses ébats ne peuvent plus suffir. « Je partageais autrefois l'ambroisie, « Et savourais voluptueusement ' Le doux nectar dans la coupe de vie. " Aréihuse est mon nectar à présent.
" J'allais le soir sous les plaines liquides, w M'ébattre au sein de fraîches Néréides. <> Mais aujourd'hui, l'Océan malheureux " N'est plus peuplé que de monstres afïYeux. ■ Dans ces forêts je suivais les Driades-^ « Sur ces coteaux j'allais voir les Menades; « J'allais trouver mon épouse à Paphos. » Le Dieu boiteux devint rouge à ces mots, Et de son cœur réveillant l'amertume.
Il appela ses compagnons grillés.
Qui l'écoutaient sur leur masse appuyés. Et déchargea son dépit sur l'enclume.
<■ C'est grand' pitié qu'on ait ainsi chassé. Disait Organt, « ces Dieux du temps passé! « Valaient-ils pas ce que valent les nôtres? <' Ce Dieu fameux, qui, le lyrse à la main, « Endoctrina si bien le genre humain, « Valait-il pas nos rechignes Apôires?
(( Oh ! si jamais j'en avais le pouvoir, « J'aurais bientôt l'antiquité vengée, (' Et balayé le divin Apogée, " D'Anges, de Saints à froc ou blanc ou noir. Un tel propos était peu catholique, Et ne l'était mêmes aucunement; Mais vous saurez, et ceci vous l'indique. Que mon Gaulois n'était qu'un mécréant : Aussi le drôle, et ma foi le déclare,
18U ŒUVRES COMIM.KTES UE SAl.NT-JUST
Grille à jnmais au fin fond du Tartare. Le voilà bien à présent avancé, D'avoir les Saints du Paradis chassé; D'avoir sali sa conscience impie De maints forfaits horribles à l'ouïe; D'avoir agi sur-tout en libertin, Faisant cocu son bon hôle Vulcain.
Une gentille et fraîche pastourelle, Elle avait nom de baptême Isabelle, Depuis long-temps du Cyclope amoureux.
Par ses rigueurs aiguillonnait les feux; Au fond d'un antre impitoyable et sombre, Elle vivait plaintive comme une ombre; Une sensible et pesante langueur.
De ses yeux noirs avait glacé l'ardeur : Ses beaux cheveux, bouclés par la Nature, D'un front d'ivoire agaçaient la blancheur, Et de Vénus couronnaient la ceinture.
Lorsque Vulcain, épris de sa beauté, . Précipitant ses jamljes inégales Devers les bords du Lignon enchanté, Vint la frotter de ses moustaches sales. Saisis, frappés, éblouis, confondus.
Ses yeux d'abord la prirent pour Vénus.
VFsprit vialiji à la porte de l'antre Conduit OrganI] elle pleurait, il entre.