‹ Œuvres complètes;Chapitre 51 sur 144 · CHAPITRE VIII Di' la nature de la Monarchie · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Di' la nature de la Monarchie

La monarchie de France est à peu près la même (jue la première de Rome; ses Rois proclamaient les décrets publics, maintenaient les lois, commandaient les armées, et se bornaient à la simple exécution : aussi voit-on que la liberté ne rétrograda point et consuma même cette royauté. Mais cette révolution dériva moins de l'essor de la liberté civile, toute ardente (ju'elle était, que du pouvoir étonnant que voulut usurper tout à coup le monarque sur des lois vigoureuses qui le repoussèrent. La France a établi la monarchie sur la justice, pour qu'elle ne devînt pas exorbitante.

Le monar(iue ne règne point, quel que soit le sens d'uu mot, il gouverne; le trône est héréditaire dans sa maison, il est indivisible; je traiterai en son lieu de cet objet; n'examinons maintenant que la puissance monarchique dans sa nature.

Lintermédiaire des ministres eût été dangereux si le monarque eût été souverain, mais le prince lui-même est intermédiaire; il reçoit les lois du corps législatif et lui rend compte de l'exécution; il ne peut rappeler que le texte, et renvoie aux législatures ce (jui tient à l'esprit.

Par la sanction que prononce le monarque, il exerce moins sa toute-puissance qu'une délégation inviolable de celle du peupb^ : le mode de son acceptation comme de son relus est une loi positive, en sorte que cette acceptation et ce refus sont l'usage de la loi, et non de la volonté; le frein d'une institution précaire qui demande quelque maturité, et non la défense; le nerf de la monarchie, et non de l'autorité royale. Ce qu'il y aurait de puissance dans le refus expire après la législature; le peuple renouvelle en ce moment la plénitude de sa souveraineté, et rompt la suspension relative du monarque.

DE 1790 A 1792 27:-i

Dans un gouvernement mixte, tous les pouvoirs doivent être réprimants, toute incohérence est harmonie, toute uniformité est désordre.

Il faut un œil à la liberté qui observe le législateur même, et une main qui larrête. Cette maxime peut être bonne, surtout dans un état où la puissance executive, qui ne change point, est dépositaire des lois et des principes que rinstabilité des législations pourraient ébranler.

La monarchie française, immobile au milieu de la constitution toute mouvante, n'a point d'ordres intermédiaires, mais des magistratures duennales.

Seul, le ministère public est à vie, parce qu'il exerce une censure continuelle sur des offices renouvelés sans cesse : comme tout change autour de lui, les magistratures le trouvent toujours nouveau.

La monarchie, au lieu d'ordres moye^ns dans le peuple, par où circule la volonté suprême, a divisé son territoire en une espèce de hiérarchie qui conduit les lois de la législation au prince, de celui-ci dans les départements, de ceux-ci dans les districts, de ces derniers dans les cantons, en sorte que Tempire couvert des droits de l'homme, comme de riches moissons, présente partout la liberté près du peuple, l'égalité près du riche, la justice près du faible.

Il semble que l'harmonie morale n'est sensible qu'autant qu elle ressemble à la régularité du monde physique. Qu'on examine la progression des eaux depuis la mer qui embrasse tout jusqu'aux ruisseaux qui baignent les prairies, et l'on a l'image d'un gouvernement qui fertilise toutes choses.

Tout émane de la nation, tout y revient et l'enrichit; tout coule de la puissance législatrice, tout y retourne et s'y épure, et ce flux et reflux de la souveraineté et des lois unit et sépare les pouvoirs qui se fuient et se cherchent.

La noblesse et le clergé, qui furent le rempart de la tyrannie, ont disparu avec elle; l'une n'est plus, l'autre n'est que ce qu'il doit être.

Dans les siècles passés la constitution n'était que la volonté d'un seul, et la toute-puissance de plusieurs;

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l'espril public était l'amour du souverain, parce qu'on redoutait les grands; l'opinion était superstitieuse parce (|ue l'Ktat était rempli de moines qu'honoraient l'ignorance des grands et la stupidité du peuple; quand celui-ci a cessé de craindre les grands, abaissés dans le siècle dernier, et que le crédit des hommes puissants a manqué aux moines, le vulgaire a moins' révéré le froc, l'opinion s'est détruite peu à peu, et les mœurs l'ont suivie.

Avant que l'opinion fût tout-à-fait dessillée, les trésors d'un cha[iitre portés à la Monnaie auraient armé le clergé; tout était fanatisme, illusion; aujourd'hui, on a dépouillé, sans le moindre scandale, les temples, les maisons religieuses; on a vidé et démoli les lieux saints; on a porté au trésor public les vases, les saints, les reliquaires; on a dénoué en quelque sorte et supprimé les vœux monastiques; les prêtres n'ont point allumé le ciel; ils reçurent la plupart la nouvelle de leur suppression comme un de ses bienfaits; l'opinion n'était plus ni dans le monde ni parmi eux; on ne confondait plus l'encensoir avec le Dieu. Tout est lelatif dans le monde; Dieu même et tout ce (|ui est bon est un préjugé pour le faible; la vérité n'est sensible qu'au sage.

Quand le cardinal de Richelieu abattit les grands et les moines qu'on ha'issait après le sang des guerres civiles., il devint un despote qu'on commença à redouter; il prépara sans y penser l'état populaire, tua le fanatisme qui n'a plus poussé que quelques derniers soupirs, et changea l'opinion qui depuis est toujours tombée.

Le clergé contrefit le fanatisme quand il fut sans crédit; Port-Royal fut l'arène avec la Sorbonne; personne ne prit sérieusement parti dans ces (|uerelles, et on s'en divertit comme d'un spectacle, où se reproduisent les révolutions des empires qui ne sont plus.

Tout était uni auparavant |)ar une dépendance secrète, on ne dépendit plus que du tyran; l'opinion fut la crainte et l'intérêt; aussi ce siècle fut-il celui des flatteurs: il ne fallait plus de la noblesse dans les armées, elle etfrayait le despotisme; Louis XIV la regretta dans la suite et la

chercha pour s'ensevelir avec elle sous les débris de la monarchie ; il ne trouva déjà plus que des esclaves; toutefois la vanité fit encore des héros: sous le règne suivant on rétablit la noblesse dans les emplois, mais il nétait plus temps, elle était corrompue. Le peuple fut jaloux, il méprisa ceux qui le commandaient, le malheur lui tint lieu de vertu ; nous voici au temps où la révolution a éclaté.

La monarchie, n'ayant plus de noblesse, est populaire.

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