‹ Œuvres complètes;Chapitre 58 sur 144 · CHAPITRE IV Du régime féodal · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Du régime féodal

La suppression des règles féodales détruisit une moitié des lois qui déshonorait l'autre. S'il n'était pénible de s'irriter encore contre le mal qui n'est plus, je dévoilerais ces horreurs qui ont donné l'exemple, chez les modernes, d'une servitude inconnue à l'antiquité même, d'une servi-

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tilde fondée en morale, et <iui était devenue un culte aveugle.

Je me suis demandé longtemps pourquoi la France n'avait pas brûlé jusqu'aux racines de ces détestables abus; pourquoi un peuple libre payait des droits de mutation; et pounjuoi les droits utiles de la servitude étaient demeurés rachetables : je n'ai pu me persuader (jue nos sages législateurs aient pu se tromper là-dessus; j'ai mieux aimé croire que les lods et ventes ont été conservés pour faciliter la vente des domaines nationaux, qui en sont exempts par leur nature; qu'ils ont été conservés pour ne point causer de révolution dans la condition civile, car tout le monde aurait vendu et acheté : j'aime mieux dire enfin que les droits utiles ont été rachetables, parce que le mal s'était à la longue érigé en maximes, qu'on devait^ limer lentement, mais qu'il eût été funeste de rompre.

La liberté coûte toujours peu, quand elle n'est payée qu'en argent. Les communes de France ont ménagé tout ce qui portait un caractère de propriété utile; c'était l'endroit sensible des hommes d'à-présent. Autrefois les nobles auraient dit : prenez tout, mais laissez-nous la bouche et l'éperon ; aujourd'hui le sang des nobles est tellement refroidi qu'ils ne regardaient plus eux-mêmes la noblesse que comme un droit de péage; on ne parlait plus de ses aïeux qu'à table, et le peuple ne vénérait que les fiefs mouvants.

On a ôté le droit de voierie, on laisse debout les avenues; on a supprimé l'honneur, la vanité dépouillée est restée nue; mais on a respecté l'intérêt, et l'on a bien fait : la propriété rend l'homme soigneux; elle attache les cœurs ingrats à la patrie. Les prérogatives honorifiques, quand elles n'ont plus d'attraits parmi les mœurs politiques, qui sont les rapports de la vanité, rendent les petites âmes arrogantes et mauvaises.

Le décret fameux qui a détruit le régime féodal n'ayant pas enjoint aux propriétaires de rendre leurs titres, un dénombrement, un terrier, ou le simple usage suffisent pour entretenir le cens; on n'a voulu ni frustrer le véritable propriétaire, ai cacher l'usurpateur.

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CIIAPITKE V De la noblesse.

Les disliiiclions des ordres formaient les mœurs politiques. Du destin des uns est résultt' celui des autres. Le Hiineux décret sur la noblesse héréditaire a purgé l'esprit public et renversé tout-à-fait le faux honneur de la monarchie. Il ne surnage plus que ([uelques nomsheureux : d'Assas, Cbanibord, Lameth, Lukner; et les noms fameux des héros morts ne sont plus souillés par les bassesses et les indignités des vivants. On peut dire que presque toute la noblesse livrée à la mollesse et aux délices n'avait ni aïeux, ni postérité; elle avait ridiculisé ses maximes, il n'en existait plus (ju'une ombre qui s'évanouit à la lumière.

Si l'esclavage a été un crime dans tous les temps et dans toutes les mœurs, on pourrait dire (jue la tyrannie eut des vertus chez nos aïeux : on vit des despotes humains et magnanimes; de nos jours, on remarquait des sybarites atroces, et (lui n'avaient plus que les humeurs du sang de leurs aïeux.

L'antique gloire était fanée. Quels secours devait attendre la patrie de cet orgueil épuisé, qui ne regretta que l'opulence et les douceurs de la domination? Que doit-on admirer le plus d'un peuple qui fit tout pour sa liberté, ou dune aristocratie qui n'osa rien pour son orgueil ? Le crime était mûr, il est tombé; disons tout, la nobliîsse fut rendue à elle-même, et l'église à son Dieu.

La loi n'a point proscrit la vertu sublime; elle a voulu qu'on l'acquît soi-même, et que la gloire de nos aïeux ne nous rendit pas insouciants sur nos vertus personnelles.

C'est une absurde maxime que celle de l'honneur héréditaire. Si la gloire que nous avons méritée n'est à nous qu'après notre mort, pourquoi ceux qui l'ont acquise en jouiraient-ils audacieusement pendant leur vie oisive?

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