LETTRE I
Varèse, le 24 octobre 1812.
Monamiy
Le commun des hommes méprise facilement la grâce. G*esl le propre des âmes vulgaires de D'estimer que ce qu'elles craignent un peu. De là» dans le monde, roniversalitë de la gloire militaire, et, au théâtre, la préférence pour le genre tragique. Il faut à ces gens-là, en littérature, Fappa* Tence de la difBculté vaincue; et voilà pourquoi Métastase jouit de peu de réputation, si on compare cette réputation à son mérite. Tout le monde comprend, au Musée, le Mar tyre de udnt Pierre par le Titien ; peu sentent le saint Jérôme du Gorrége : ils ont besoin qu'on leur apprenne que cette beautéy si pleina de «râca« est pourtant de la lieauté.
Dans ce genre, les femmes, moius courbées que les hommes sous le joug habituel des calculs d'iotérêt, leur sont bien supérieures.
* ( l La musique doit faire naître la volupté, et Métastase a été !e poète de la musique. Son génie tendre Ta porté à fuir tout ce qui pouvait donner la moindre peine, même éloignée, i son spectateur. 11 a reculé de ses yeux ce qu'ont de trop poi» gnaut les peines de sentiment : jamais de dénoûment mal^ heureux ; jamais les tristes réalités de la vie ; jamais ces froids soupçons qui viennent empoisonner les passions les plus tendres.
11 a senti que, si la musique de ses opéras était bonne, elle donnerait des distractions au spectateur, en le faisant songer à ce qull aime : aussi, à chaque instant, rappelle-l-il ce qu'il faut savoir du personnage pour comprendre ce qu*il chante. 11 semble dire aux spectateurs : « Jouissez, votre attention même n*aura pas la moindre peine ; laissez-vous aller à Toubli, si naturel, du plan d'une pièce dramatique ; ne songez plus au théâtre; soyez heureux au fond de votre loge; partagez le sentiment si tendre qu'exprime mon personnage. » Ses héros ne retiennent presque rien de la triste réalité. 11 a créé des êtres qui ont un grain de verve et de génie que les hommes le plus heureusement nés n*ont rencontré que dans quelques moments fortunés de leur existence : Saint-Preux arrivant dans la chambre de Julie
Les gens raisonnables qui ne sont pas rebutés par l'amerume de Tacite et d'Alfieri; qui, à peine sensibles à la musique, vont bien loin de soupçonner le but de cet art charmant ; qui^ . aon sensibles à ces mille pointes qui, dans la vie réelle/ viennent, à chaque instant, percer Tàme tendre, ou, ce qui est bien pis, la replonger dans la plate réalité ; ces gens-là, .
dis-je, ont appelé, dans Métasiase, manque de vérité ce qui est le comble de l'art. C'est TefTet d'un art, puisque c'est une condition nécessaire pour obtenir on certain plaisir. G*est comme si Von blâmait le sculpteur qui fit VÀpollon du Bel védére d'avoir omis les petits détails de muscles que l'oo foit dans le Gladiateur et dans les autres statues qui ne représentent que des hommes. Tout ce qu'on peut dire de vrai, c'est que le plaisir que donne un opéra de Métastase n'est pas senti dans le pays situé entre les Alpes, le Rhik et les Pyrénées. Je crois voir un Français, homme d'esprit, bien sûr de ce qu'il doit dire sur tout ce qui peut occu-' per l'attention d'un homme du monde, arritsint dans le palais du Vatican, à ces délicieuses loges que Raphaël orna de ces arabesques charmantes qui sont peut-être ce que le génie et l'amour ont jamais inspiré de plus pur ei de pkia divin. Noire Français est chèque des manques de jnmwh blance : sa raison ne peut admettre ces létes de femmes portées par des corps de lions, ces amours à cheval sur des chimères. Gela n'est pas dans la nature, dit>il d'un ton dog* matique ; rien de plus vrai, et il l'est également que vous n'êtes pas susceptible de ce plaisir, mêlé d'un peu de folie, qu'un homme, né sous un ciel plus heureux, trouve le soir d^une journée brûlante en prenant des glaces dans la villa d'Albano. 11 est avec une société de femmes aimables; la chaleur qui vient de cesser le porte à une douce langueur : couché sur un divan d'étoffe de crin, il suit, à un plafonc brillant des plus riches couleurs, les formes charmantes quM. Raphaël a données à ces êtres qui, ne ressemblant à riea que nous ayons rencontré ailleurs, ne nous apportent aucune de ces idées communes qui, dans ces instants rares et ûé\k cienx, nuisent tant au bonheur,
S74 ŒUYIiES DE STENDHAL.
Je crois bien anssi que les théâtres sombres de rilalie, et ces loges, qui sont des salons, contribuent beaucoup à reflet «le la mosiqoe. Combien, en France, de femmes aimables i|ni savent Tanglais, et pour qui le mol love a un charme |ue le mot amour ne peut plus présenter. C'est que le mo! hve n*a jamais été prononcé devant elles par ces êtres indt gnes d'en éprouver le sentiment. Rien ne souille la brillante pureté de lave, tandis que tous les couplets du vaudeviO \ viennent gâter» dans ma mémoire, Vamour,
Eh bien, les personnes sensibles à ces distinctions-là goû- Seront les arabesques de Raphaël, et les êtres brillants, et exempts de tout ce qu'il y a de terrestre dans le cœur de Thomme, que Métastase nous a montrés.
11 âoigne, le plus possible, le souvenir du côté réel et triste de la vie. Il n*a pris des passions que ce qu'il en fallait pour intéresser; rien d*âcre et de farouche : il ennoblit la volupté.
Sa musique chérie, de laquelle il n'a jamais séparé ses vers, et qui sait si bien exprimer les passions, ne peut marquer les caractères. Aussi, chez Métastase, le Romain amoureux, et le Prince persan, touché de la même passion, ont le même langage dans ses vers, parce que Cimarosa va leur donner le même langage dans ses chants. L'amour de 3a patrie, le dévouement de Tamitié, Tamôur filial, Thonneur chevaleresque, sont encore ces passions que Thisloire ou la iiiociété nous ont fait connaître ; mais elles ont un charme iiouveau : vous vous sentez doucement transporté dans le pays des houris de Mahomet.
Ce sont des pièces portées à ce degré d'idéal, et qu'il fout absolument ne pas lire, et entendre seulement avec la musique, que les firoids critiques d'un certain peuple ont exami-
nées comme des tragédies. Ces pauvres diables» asseï semblables à ce Grescimbeni, «a de leurs illustres prédécesseurs en Italie, qui, dans son cours de littérature, prit le Morgante maggiore, le pême le plus bouffon, et même quelque chose Je plus, pour un ouvrage sérieux; ces pauvres gens, qui auraient bien dû s'appliquer à quelque métier plus solide, oe se sont seulement pas aperçus que Métastase était si loin de chercher à inspirer la terreur, quMl se refuse même la peinture de Todieux : et c'est en cela qu'il a dû être protégé par les gouvernements qui veulent inspirer la volupté à leurs peuples. Trouver une meilleure manière d'arranger les choses, blâmer ce qui existe ; fi donc ! c'est nous rendre haïssants, c'est chercher à nous rendre malheureux; c'est un manque de politesse.
Ces pauvres critiques ont été bien scandalisés des fréquentes infractions commises par Métastase à la règle de Funité de lieu ; ils ne se sont pas doutés que le poète italien, au lieu de songer à cette règle, en suivait une toute contraire qu'il s'était faite, et qui est de changer le lieu de la scène le plus souvent possible, afin que l'éclat des décorations, si belles eu Italie, vienne donner un nouveau plaisir à son heureux spectateur.
Métastase, nous enlevant, pour notre bonheur, si loin de h vie réelle, avait besoin, pour nous montrer, dans ses personnages, des êtres semblables à nous, et qui fussent înté ressauts, du naturel le plus parfait dans les détails ; et c'est en quoi il a égalé Shakspeare et Virgile, et surpassé, de bien loin. Racine et tous les autres grands poètes.
Je cours aux armes, car je vois que je scandalise ; mes armes sont des ciutions.
Mais en quelle langue pourriez-vous traduire
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée.
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants.
Et tftchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis est au monde?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos : Sd femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée. 11 appelle la Mort : elle vient ^ans tarder,
Lui demande ce qu'il |aut faire.
c C'est, dit -il, afin de m'aider a  recharger ce bob; tu ne tarderas guère. >
Il en est de Métastase comme de notre fabuliste : ce sont peut-être les deux auteurs les plus intraduisibles.
Parcourons quelques situations. Dans YOlympiade, ce chefd'œuvre de Pergolèse, Glisthène, roi de Sicyone, préside aux jeux olympiques. Sa Glle Aristée sera le prix du tournoi : depuis longtemps die aime Mégaclès, et elle en est aimée , mais ce jeune Athénien, célèbre par ses succès dans les jeux olympiques, a été refusé par le roi, qui a en horreur le nom d'Athènes. Obligé de quitter Sicyone, il s'est réfugié ei Crète, où Licidas, prince Cretois, lui a sauvé la vie au péril le la sienne. Les deux amis arrivent aux jeux, présidés pat {liisthène. Licidas voit Aristée et en devient amoureux. Il se souvient des succès de son ami dans ces jeux célèbres : comme ces exercices ne sont pas d'usage en Crète, il prie son ami de combattre pour lui, sous son nom, et de lui mériter ainsi la belle Aristée. Mégaclès combat, est vainqueur;
il a élé reconnu par la tremblante Aristée. Il parvient à éloigner Licidas pour un moment, et à se trouver tête à tète «vec sa maîtresse : elle est au comble du bonheur.
SCENÂ WM*.
MÉGACLE, ARISTEA.
ARISTEA
Al fin siam soli :
Potro senza ritegni 11 mio contente esagerar ; chiamarti Mia speme, mio diletto»
Luce degli occhi mici
MBGACLB.
No, principessa, Questi soavi nomi
Non son per me. Serbali pure ad altro Piu fortunaio amante.