SCÈNE X. LES PRÉCÉDENTS, ET LiaDAS
UGIDAS.
As-tu tout déclaré à Âristée?
MÉGACLÈS
Ne perds pas de temps, prince, donne des secours à toa épouse.
(/{ veut sortir ]
LICIDAS.
ciell que ▼ois-jc? qu'est-il arrivé?
MéGACLÈS.
Un chagrin subit lui a fait perdre l'usage de ses sens.
LIGIDA.
E tu mi lasci?
■EGACLE.
lo vado...
Deh pensa ad Âristea. (Ghe dira mai '
Quando in se tornerà ! Tulle ho presenti Tutte le smanie sue.) Licida, ah senti
Se cerca, se dice :
L'amico dov'èî U arnico infelice» ' Rispondi, mori.
Ah no ! si gran duolo Non darle per me :
Rispondi ma solo, Piàngendo parti.
Ghe abisso di pêne Lasciare il suo bene, Lasciarlo per siempre»
Lasciarlo cosiî (Parte.)
Et tu me laisses?
m£gaclès.
Je pars. Pense à Aristée. [Que dira-t-clle, ô ciel ! en revenant l elle? Il me semble voir ses douleurs.) Licidas, écoute. Si elle me rherche; si elle te dit : c Mon ami, où C8t-il?» — a Mon ami malheureux, répondras-tu, Tient de mourir. »
Oh! non, ne lui donne pas pour moi une si grande douleur; réponds-lui, mais dis seulement : a U est parti en pleuranl. »
Quel abinie de peines! Laisser tout ce qu'on aime! le laisser pour touyours, et le laisser ainsi 1 U' «^^0
itt.
C'est en 1731, je crois, que Pergolèse alla à Rome pour écrire YOlympiade; elle iomba. Gomme Rome est, en Iulie, la capitale des arts, et que c'est surtout sous les yeux de ce public si sensible, et si digne de les juger, qu'un artiste doit faire ses preuves, cette chute affligea beaucoup Pergolèse. U retourna à Naples, où il composa quelques morceaux de musique sacrée. Cependant sa santé dépérissait tous les jours : il était attaqué, depuis quatre ans, d'un crachement de sang qui le minait insensiblement. Ses amis l'engagèrent à prendre une petite maison à Torre del Greco, village situé sur le bord de la mer, au pied du Vésuve. On dit à Naples que, dans ce lieu, les malades affectés de la poitrine guérissent plus promptement, ou succombent plus tôt, si leur mal est incurable.
Pergolèse, retiré seul dans sa petite maison, allait à Naples tous les huit jours pour faire exécuter les morceaux de musique qu'il avait composés. U Gt, à Torre del Greco, son fameux Stabat, la cantate d*Orphée, et le Salve Regina, qui fut le dernier de ses ouvrages.
Au commencement de 1735, ses forces étant entièrement épuisées, il cessa de vivre, et Tarticle de gazette qui annonçait sa mort fut le signal de sa gloire. Tous les directeurs des théâtres ne firent plus jouer que ses opéras, que peu de temps avant ils dédaignaient. Rome voulut revoir son Olympiade, qui fut remise avec la plus grande magnificence. Plus, du vivant de Fauteur, on y avait montré d'indiflercrice pour son ouvrage sublime, plus on s'empressa alors d'en admirer les beautés.
Dans cet opéra, chef-d'œuvre d'expression de la musique italienne, rien ne remporte sur la scène entre Âristée et Mégtclès, que nous venons de citer. Uair
Se cerca, se dice,
est su par cœur de toute ritalîe, et c'est peut-être la prinoipale raison pour laquelle on ne reprend pas VOlympiade. Aucun directeur ne voudrait se hasarder à faire jouer un opéra dont l'air principal serait déjà dans la mémoire de ious ses auditeurs.
Dans VOlympiade, la musique est une lan^e dont Pergoièse ajoute Texpression à celle du langage ordinaire que parlent les personnages de Métastase. Mais la langue de Pergolèse, qui peut rendre jusqu'aux moindres nuances des mouvements inspirés par les passions, et des nuances bien au delà de la portée de toute langue écrite, perd tout sou charme dès qu'on la force d'aller vite. U a donc mis eu simple récitatif l'explication qui a lieu entre Mégaclès et Aristée, et n'a déployée toute l'énergie de la langue divine qu'il sut parler qu'à l'air
Se cerca, se dioe,
qui est peut-être ce qu'il a fait de plus touchant.
Il eât été contre les moyens de l'art de chanter pendant toute la scène. U n'y a pas d'air propre à peindre les raisons qui font un devoir au malheureux Mégaclès de sacriûer son amante à son ami.
Mais quand le plus grand talent dramatique du monde déclamerait les vers
Se coca, se dice :
Si elU me cherche^ si elU If d# ;
LUmico dov*è?
Mùnami, oûett-Uf
9m ŒUVRES DE STENDHAL.
L'amiooinfdicey Mon ami malhêunuaff
Rispondi, mori.
Hépondra»-iu, vient de numrir.
Ah I no, d gnm duolo Àh ï non, WM ei erueUe douleur
Nondarleperme; Ne lui donné pae pour moi;
Rispondi, ma solo.
Réponde, maie eeuhmentf
Piangendo parti // est parti en pleurant.
Gheabissodipenel Quel aXfime de peines!
Lasciare il suo bene, LoMeer tout ce qu'on aime,
Lasciarlo per seropre.
Le quitter pour toujoure,
Lasciarlo cosL Et le quitter ainei»
quelque tendresse qu'un habile acteur mtt dans la manière de les réciter, il ne les dirait qu'une fois : il ne peindrait qu'une des mille manières dont T&me du malheureux Mégaclés est déchirée. Chacun de nous sent confusément qu'au moment d'un départ si cruel, ou répète, de vingt manières passionnées et différentes, à Tami qui reste auprès d'une maîtresse chérie»
Ah! no, si gran duolo Nondarle per me; Rispondi, ma solo, Piangendo psril.
VIE DE MÉTASTASE. SSè
L*amaDt malheureux dira ces vers» tantôt avec un attendrissement extrême, tantôt avec résignalioa et courage, tantôt avec un peu d'espérance d'un meilleur sort, tantôt avec tout le désespoir du malheur évident.
11 ne pourra parler à son ami de la douleur où va être plongée Aristée quand elle reprendra ses sens, sans songer lui-même à la situation où il va se trouver dans un moment; aussi les mots
Ah ! DO, si gran duolo, Non darle per me,
répétés cinq ou six fois par Pergôlèse, ont cinq ou six expressions tout à fait différentes dans la langue qu'il leur prête. La sensibilité humaine ne peut aller plus loin que la peinture que ce grand homme a laissée de la situation de Mégaclés. On sent qu'un tel état ne peut durer : quelques minutes d'une telle musique épuisent également l'acteur et le spectateur ; et cela vous explique, mon ami, l'ivresse avec laquelle on applaudit, en Italie, un air bien chanté. C'est que le chanteur habile est le plus grand des bienfaiteurs ; c'est qu^il vient de donner à tout un théâtre des plaisirs divins, et dont la moindre indisposition, ou la moindre négligence de sa part, eût pu priver les spectateurs. Jamais homme, peutêtre, n'a causé un plus grand plaisir à un autre homme, que, Jarchesi, chantant le rondo
Mia speranza I io pur vorrei-
de V Achille in Piro, de Sarti*.
* Une femme sensible, qui était bien éloignée de soupçonner qu'on
Ce bonheur est rëel, son exislence est historique. Pour trouver un bonheur égal, il faut sortir de la vie réelle ; il Taut avoir recours aux situations de roman ; il faut se figurer le baron d*Étange prenant Saint-Preux par la main, et lui accordant sa fille.
On voit qu'avec sept ou huit petits vers que le poète fourni an musicien, après avoir amené et fait comprendre une situation intéressante, celui-ci peut attendrir toute une foule de spectateurs. 11 exprimera non-seulement le principal mouvement de la passion du personnage, mais quelques-unes des cent manières dont son cœur change en parlant à ce qu'il aime. Quel homme, en se séparant d*une maîtresse chérie, ne lui répète souvent : Adieu, adieu ! C'est le même mol dont il se sert; mais quel est Tétre assez malheureux pour ne pas se souvenir qu'à chaque fois ce nom est prononcé d'une manière différente? C'est que, dans ces instants de peine et de bonheur, la situation -du cœur change à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues vulgaires, qui ne sont qu^une suite de signes convenus pour exprimer des choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de tels mouvements, que vingt personnes peut-être, sur mille, ont éprouvés. Lésâmes sensibles ne pouvaient donc se corn-
jour ses lettres seraient imprimées, écrivait à son ami, le 29 août 4774 :
< Est-ce que je ne vous aurais pas dit que j'ai entendu chanter Millico? C'est un Italien. Jamais, non jamais on n'a ruuni la perfection du chant ayec tant de sensibilité et d'expression. Quelles larme( ilfaityerser! quel trouble il porte dans l'âme! j'étais bouleversée: jamais rien ne m'a laissé une impression plus profonde, plus sensible, plus déchirante même; mais j'aurais youlu l'entendre jusqu'à en mourir. » (Lettres de madêmoietlle de l'Espinaaee, 1. 1, p. 185.)
muniquer leurs impressions et les peindre. Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a prés d'un siècle» cette langue qui leur manquait. Mais elle a le défaut d*étre inintelligible pour les neuf cent quatre-vingts personnes sur mille qui n*ont jamais senti les choses qu'elle peint. Ces gens-là sont devant Pergolèse comme nous devant un sau^ vage Miami, qui nous nommerait, en sa langue sauvage, un arbre particulier à TAmérique, qui croit dans les vastes forêts qu'il parcourt eu chassant, et que nous n'avons jamais vu. C'est un simple bruit que ce que nous entendons, et il faut convenir que si le sauvage prolonge son discours, ce bruit-là nous ennuiera bientôt.
Il faut pousser la franchise plus loin. Si, en bâillant, nous voyons, chez les gens assis à côté de nous, les symptômes du plaisir le plus vif, nous chercherons à déprimer ce bonheur insolent dont nous sommes privés ; et, tout naturellement, les jugeant d'après nous, nous leur nierons leur sensation, et nous chercherons à jeter du ridicule sur leur pré* tendu ravissement.
Bien n'est donc plus absurde que toute discussion sur la musique. On la sent, ou on ne la sent pas; puis c'est tout. Malheureusement pour les intérêts de la vérité, il est devenu de mode d'être passionné pour cet art. Le vieux Duclos, cet homme qui avait tant d'esprit, et un esprit si sec, partant pour ritalie à soixante ans, se croit obligé de nous dire qu'il est passionné pour la musique : quelle diable d'idée !
Cette langue donc, pour laquelle il est d'usage d'être passionné, est très-vague de sa nature. Elle avait besoin d'un poète qui pût guider notre imagination, et les Pergolèse et les Cimarosa ont eu le bonheur de trouver Métastase. Les expressions de cette langue vont droit au cœur, sans traver-
ser, pour ainsi dire, Fespril ; elles produisent directement peine ou plaisir : il fallait donc que le poète des musiciens portât une extrême clarté dans les discours de ses personnages; c'est ce qu'a fait Métastase.
La musique élève à une beauté idéale tous les caractères qu'elle touche. Beaumarchais a peint Chérubin d'une manière charmante ; Mozart, employant une langue plus puis^ ^ante, a fiait chanter à Chérubin les airs
Mon 80 più coM fon Gosa faccio,
et
Yoi che sapete Ghe cosa è amore,
et a laissé bien loin derrière lui le charmant comique des Français. Les scènes de Molière ravissent Thomme de goût ; jnais ce grand génie, qui d'ailleurs a fait tant de choses que la musique ne peut atteindre, a-t-il produit des peintures comiques égales à Teffet des airs de Cimarosa :
Mentr' io era un fraschetone, Sono stato il più felice;
et et
Quatro Baj e sei morelli; Le orechie spalancate.
Notez que toute la musique bouffe de Cimarosa produit soâ elTet malgré les paroles, qui, les trois quarts du temps, sont les plus absurdes du monde. Remarquez cependant qu'elles
VIE DK MÉTASTASE. 295
offrent presque toujours, dans les personnages, du malheur ou du bonheur bien décidé, ou un ridicule bouffon plein de verve et de folie, et que c'est précisément ce qu'il faut à la musique. Cet art a en horreur la finesse, quelquefois pleine de sentiment, de Taimable Marivaux. Je citerais toute la Servante maîtresse de Pergolèse, si elle était connue à Paris; mais, puisque je ne puis rappeler cette musique délicieuse, qu'il me. soit permis de citer un des hommes les plus aimables qu'ait produits notre France. M. le président de Berville, se trouvant-à Bologne en 1740, écrivait à nn de ses amis de Dijon une lettre où se trouve ce passage, qu'il ne croyait certainement pas devoir jamais être imprimé :
« Mais Tun des premiers et des plus essentiels de tous
ses devoirs (du cardinal Lambertîni, archevêque de Bologne, depuis pape sous le nom de Benoît XIY) est d'aller trois fois la semaine à TOpéra. Ge n'est pas ici qu'est cet Opéra; vraiment personne n'irait, cela serait trop bourgeois : mais, comme il est dans un village à quatre lieues de Bologne, il est du bon ordre d'y être exact. Dieu sait si les petits-maîtres ou petites-maîtresses manquent de mettre quatre chevaux de poste à une berline, et d'y voler de toutes les villes voisines, comme à un rendez-vous ! C'est presque le seul Opéra qu'il y ait, dans cette saison, en Italie. Pour un Opéra de campagne, il est assez passable : ce n'est pas qu'il y ait ni chœurs, ni danses, ni poèmes supportables, ni acteurs ; mais les airs italiens sont d'une telle beauté qu'ils ne laissent plus rien à désirer dans le monde quand on les entend. Surtout il y a un bouffon et une actrice bouffe qui jouent une farce dans les entr'actes, d*un naturel et d'une expression comiques qui ne se peuvent ni payer ni imaginer. Il n'est pas vrai qu'on puisse mourir de rire, car, à coup sûr, j'en serais
mon, malgré le déplaisir que je ressentais de Vépanouisse^ meni de ma rate, qui m'empêchait de sentir, autant que je l'aurais voulu, la musique céleste de cette force. La musique est de Pergolèse. J'ai acheté, sur le pupitre, la partition originale, que je veux porter en France. Au reste, les dames se mettent là fort à Taise, causent, ou, pour mieux dire, crient d'une loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, battent des mains» en criant : bravo ! bravo I Pour les hommes» ils sont plus modérés : quand un acte est fini, et qu'il leur a plu, ils se contentent de hurler jusqu'à ce qu'on le recommence ; après quoi, sur le minuit, quand l'opéra est fini, on s'en retourne chez soi, en partie carrée de madame de Bouillon, à moins que l'on n'aime mieux souper ici, avant le retour, dans quelque petit réduit, t
Dans ces û?uvres charmantes, soit tragiques, soit comiques, l'air et le chant commencent avec la passion. Dès qu'elle se montre, le musicien s'en empare. Tout ce qui ne fait que préparer ses explosions est en récitatif.
Lorsque Tàme du personnage commence à être vivement émue, le récitatif a un accompagnement écrit par le musicien, comme le beau récitatif de Grivelli, au second acte de Pirro :
L'ombra d'Acbile Mi pardisentire;
OU celui de Garolino, au second acte du Mariage secret :
Corne taoerlopuoi?
La passion s'empare-(-elle tout à fait de l'acteur, Tadr commence*
Il y a une chose singulière, c'est que le poète ne doil être éloquent et développé que dans les récitatifs. Dès que la passion parait, le musicien ne lui demande qu'un très-petit Aombre de paroles; c'est lui qui se charge de tonte l'expression.
Voyons encore quelques situations du charmant Métastase Si je montrais ce soir ma lettre à l'aimable société que j( vais joindre à la Madorma del Monte, tout le monde, mon aimable Louis, saurait les airs touchants faits sur les paroles que je vais transcrire, et les chanterait à demi-voix. Qu'il en est autrement aux lieux où vous êtes!
Oh I fortunatos nimium; sua si bona norintt
Ahl malheureux, connaissez le bouheur pendant qu'il en est temps encore l
Quelle folie de s'indigner, de blâmer, de se rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous intéressent point ! Que le roi de la Chine fasse pendre tous les philosophes ; que la Norwége se donne une constitution, ou sage, ou ridicule, qu'est-ce que cela nous fait? Quelle duperie ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis ! Ce temps que vous perdez en vaines discussions compte dans votre vie ; la vieillesse arrive^ vos beaux jours s'écoulent.
Cosi trapassa, al trapassar d'uu giorâOi Délia vita mortal, il fiore e il verde :
Ne percliè faccia indietro april ritorno.
Si rinfiora ella mai, ne si rinverde.
Amiamo, or quando
Esser si puote riamato amando.
Tisflo, c. IVII, ott. zr.