PREMIÈRE LETTRE
Monsieur le Rédacteur en chef,
JE me suis rendu à Londres pour assister à la clôture de l’Exposition, croyant à une cérémonie. Rien. Notre annexe française a été fermée le soir d’un jour ordinaire, c’est-à-dire au milieu de son succès perpétué. Cela vaut une fête.
Mes premiers remerciements présentés à l’homme dont ce résultat merveilleux raconte la volonté opiniâtre et sympathique (vous avez prononcé, avant que je n’eusse la satisfaction de l’écrire, le nom de M. du Sommerard), je tiens à exprimer une autre gratitude.
Oui, je suis redevable, particulièrement à Monsieur le Commissaire du Gouvernement français, près de l’Exposition de Londres, de m’avoir impartialement ouvert tous les chemins qui mènent aux belles choses rassemblées, pour quelques jours encore, par l’Angleterre et l’Europe.
Mais je ne vous sais pas un moindre gré à vous, Monsieur le rédacteur en chef, qui, lorsque des préoccupations politiques et judiciaires accaparent l’attention donnée par le journal aux correspondances étrangères, savez trouver un instant et de la place, et me recommander de m’occuper spécialement avant qu’elle ne disparaisse, de notre exposition admirée par l’Europe entière.
Nos exposants ne s’étonneront pas de notre sollicitude pour leur tentative — vraiment celle de l’âge moderne tout entier — d’une fusion de l’art et de l’industrie. N’est-ce pas un réciproque devoir, que l’art décore les
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produits requis par nos besoins immédiats, en même temps que l’industrie multiplie par ses procédés hâtifs et économiques ces objets embellis autrefois par leur seule rareté ? Je me propose de rechercher, sous l’heureuse inspiration de votre programme, qui est celui que je viens d’abréger, toutes choses participant de ce double aspect.
Je groupe nos meubles divers de la façon qu’ils se présentent dans la vie, tous les jours; car où trouver les spécimens véritables de la tendance que nous encourageons, sinon dans le Mobilier usuel ?
Le Grand Mobilier , quoique les spécimens exposés soient rares, répond à votre désir.
La maison Degas nous retient parmi les fauteuils et les canapés, inévitablement empruntés aux derniers règnes du siècle passé : garnitures assez pâles et dorures assez éteintes, pour que le charme inhérent aux choses neuves ne nuise pas aux réminiscences surannées qui évoquent ces styles perpétués.
Nous admirons de beaux cabinets Renaissance, exposés : l’un par la même maison, — tout d’ébène aux rares médaillons d’émail, avec statuettes d’argenture oxydée; l’autre, par Fourdinois, — bois ancien incrusté de marbres, que supportent de ravissantes chimères sculptées dans le meuble.
Des tendances moins rétrospectives sont indiquées par une somptueuse table de métal et de pierre, cuivres dorés et rouges, marbres bleus et rouges, ornementation d’amour et de guirlandes de M. Christofle. Une console de métal également, et de marbre, supporte quelques-uns des articles de goût, réunis par MM. R aingo frères. Une autre, au décor nouveau : bois pâle, pareil à celui que découpent les paysans Badois, toute de cupidons et de couronnes, réfléchis obscurément par un miroir situé sous la plaque d’onyx qui recouvre le meuble, supporte un coffre superbe d’ébène, d’ivoire et de ce même bois naturel.
Je regrette de ne pas savoir le nom de l’exposant, auquel j’adresse les éloges mérités pour ces deux pièces véritablement modernes placées dans un des étalages de M. Bleuie.
Les trouvailles sont rares par ce temps et valent qu’on les remarque. Nous le savons : à l’exception de quelques sièges confortables, connus sous la désignation de « cra-
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pauds », et de « puff », nous n’avons rien inventé, en fait de mobilier, depuis la fin du siècle dernier. Pourtant, le premier Empire, avec un style désolant, avait encore son style; mais, depuis la Restauration, nos mobiliers, d’intimité ou de parade, ont été affectés d’une décadence visible.
Je passe à ce que j’appelle, faute d’une dénomination préférable, la Garniture de /’ 'ameublement.
Premièrement, ce meuble solennel, l’horloge. N’avait-on pas eu, depuis la fin du xvme siècle, l’idée, gauche et bizarre, de le défaire en deux fragments : un bloc de marbre dans lequel était encastré le cadran, comme par hasard, et pour que ce marbre devînt le piédestal de quelque personnage, allégorique ou non, qui ne fut que rarement Saturne ou l’une des Parques. De plus — et par dessus le marché — c’était, si on le voulait, une pendule. J’en connais encore et non loin de moi : leur irrémédiable malheur demeure précisément que le sujet — un sujet pour un meuble chargé de nous avertir de l’heure ! — accuse une facture magistrale, et le socle la recherche d’un marbre rare. Mais quelles revanches dédaigneuses, cependant, prennent déjà nos artistes, affranchis de cette tradition mauvaise. Presque tous nous rendent les anciennes horloges architecturales : une, vrai monument renaissance, fouillé et massif, d’argenture oxydée; une, temple byzantin, construit en or avec des vitraux d’émail.
Cette grosse montre exagérée, comme pour l’œil enfantin d’un nabab, indienne, s’agrémente d’arabesques découpées dans de l’argent mat et jouant à l’entour d’un cadran, où l’émail jaune et l’émail noir se marient à de l’émail blanc. ( Barbedienne .)
Et cette pendule ! précieux édifice de la Renaissance, tout portes et fenêtres, fouillées, dont les interstices voudraient les ornements massifs, en supposant que ces derniers fussent d’argent même, et non d’argenture, comme je le crois.
Celle-là, massive, de style Louis XIII, destinée à sonner des heures graves, avec un cadran compliqué sur lequel défilent et les jours personnifiés et les phases lunaires des mois parmi l’émail constellé d’un ciel, nous séduit principalement par sa masse ornementale de cuivre que surmonte une figure du temps. (JDenière). Telle
autre, cartel applicable au mur, en ciselure de cuivre poli : j’aperçois un Amour qui souffle dans une conque, auprès d’une Pallas dominant un dernier cartel, mais comme une déesse consent à se poser sur la cime de son petit temple : ces pièces, de cuivre poli encore. {Susse.)
En bronze incrusté d’une nielle d’argent, secret dérobé aux Japonais, comme aux Chinois, l’émail cloisonné, par un fabricant obstiné, voici le cadran d’une exquise pendule de l’Inde, dont la partie postérieure, ornementée avec un soin jaloux, captivera le passant même qui, au dehors, jette un regard à travers la glace sans tain. Les anses des flambeaux qui composent la garniture sont des chevaux-de-mer épineux, et les vases ont pour parure plusieurs pendeloques fines que je destinerais à une oreille féminine. {Christofle.)
Mais la merveille (passons du charmant au beau) est cette horloge grandiose, globe horaire de marbre rouge, qui porte la couronne royale que chaque souverain abdique en faveur du Temps, accoudant à son porphyre deux figures d’ivoire, au bracelet de métal, dont une draperie d’or revêt les jambes. Rarement nous avons considéré meuble qui nous comblât d’une impression plus solennelle. (MM. Alarnyhac.)
Nous avons fait, Monsieur le Rédacteur en Chef, connaissance avec certains étalages, rehaussés de noms illustres, qui composent nos trois salons, et, pour mettre le doigt sur tous ces chefs-d’œuvre d’une même sorte, il a fallu en examiner maint autre, familier maintenant à notre regard.