L.-S. Price
DEUXIÈME LETTRE Monsieur le Rédacteur en Chef,
Si j’ai accordé à la Pendule un privilège excessif, en lui assignant la première place dans la garniture de notre mobilier, le reproche émane à coup sûr de quelque amateur studieux de la Lampe, à qui la fonction de verser la lumière dans la chambre paraît plus remarquable que celle d’y jeter des heures retentissantes.
Je continue donc, sans autre préambule, par l’examen
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du luminaire, notre investigation, réduite à un regard usuel promené sur les objets de nécessité journalière.
La fabrication des lampes, différant de celle des pendules, n’a jamais avoisiné l’absurde; par ce motif, peut-être que le modèle a été sauvegardé par la forme imposée d’un vase. Vraiment, depuis quelques années, nous n’avons eu que très discrètement à nous plaindre, devant certains bariolages à prétentions rétrospectives, si nous omettons toute allusion à l’oignon disgracieux et, je l’espère définitivement vide, du modèle adopté pour l’éclairage spécial par le pétrole.
Aujourd’hui, nous ne pouvons que hautement féliciter l’ingéniosité exacte de nos exposants. Il y a entre eux une entente véritablement charmante dans la réussite de ce meuble.
On nous présente, comme lampes : des bouquetiers en émaux cloisonnés (de Chinois, de Japonais, de Persans) reposant sur un pied de bambou qui est de bronze dédoré; — une buire d’ivoire sculpté, montée sur argent; — une coupe de bronze de la Chine que soulève un enlacement de monstres. Tantôt, c’est une paire de vastes urnes de marbre griote, que touchent de l’aile, ainsi que du feuillage naissant à leur croupe deux chimères, les seins levés, faites d’argent oxydé; puis de délicieuses armes de la Renaissance à mascarons, dont les anses sont des bergers-faunes et des faunessesbergères qui, de cette éminence, regardent au loin, les mains sur les genoux. Vous voyez quelle variété pittoresque et charmante ! Ce dernier chef-d’œuvre est exposé par MM. Marnyhac.
Je laisse au visiteur qu’attirera cette incomplète nomenclature le plaisir de placer sur chacun de ces meubles utiles, et sur le nombre plus grand de ceux dont il n’est pas fait mention, les noms répétés de Barbedienne, Denière , Cornu, Susse et Kaingo. Qu’il s’arrête devant cet encombrement de choses précieuses qui affluent dans la montre de MM. Christofle. Non loin de ses émaux cloisonnés parisiens, sont des incrustations d’une arabesque d’argent dans le bronze, travail exceptionnel revêtant toutes les formes usuelles que nous manions chaque jour, avec assez de bonheur pour me paraître appelé à jouer un rôle multiple dans la métamorphose attendue de l’ameublement.
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Je passe aux bronzes proprement dits, à savoir : ces personnages muets, qui ont pour rôle de résumer toute l’aspiration vers le « grand art » des vivants dont les regards s’éprennent d’inutiles statues, tandis que leurs mains consentent au contact quotidien d’objets hideux ou dénués du charme intime que pourraient revêtir les emblèmes de notre vie. Non, vraiment, nous ne parlerions pas de telles œuvres, souvent admirables, hélas ! si MM. Marnyhac n’étaient arrivés à renouveler miraculeusement un art démodé, à la faveur du mélange le plus exquis des métaux, qui permet de conserver par exemple, à ces esclaves nubiens ou maures que voici, une portion de leur parure exotique, éclat de cuivre, monotonie d’argenture.
Nous espérons cependant que ces brillantes tentatives s’appliqueront à des figures purement décoratives, et, pour revenir à notre monographie des lampes, hasardons, retenus par les limites autorisées de notre étude présente, un regard d’entière satisfaction vers ces deux femmes fellahs, de grandeur naturelle, placées par M. Cordier sur l’escalier qui mène à la galerie de la Peinture. Ce sont de parfaits exemples. Je ne dis rien du beau geste oriental avec lequel elles portent leur cruche remplie à une fontaine : mais indépendamment même de leur costume mêlant à la fantaisie de métaux différents, les plis souples d’une pierre presque transparente, que des rayures jaunes traversent irrégulièrement, à la façon, de poils grossiers de chameaux, quelle ingéniosité et quel parfait sentiment de la décoration dans l’adaptation au luminaire de ces vases devenus lampes !
Ces véritables serviteurs de notre intérieur, et non ses fétiches esthétiques comme l’ont été trop souvent les figures sculptées, nous les retrouvons sur presque toutes les estrades remarquables, et notamment chez M. Denière, sous l’apparence d’un couple superbe de nègres de bronze foncé, porteurs de candélabres en cuivre poli, métal où se découpe et se frange leur costume des îles. C’est, du reste, la merveilleuse garniture de la belle horloge Louis XIII, dont nous avons parlé précédemment.
Je sais que je contriste, par un blasphème adressé à leur seule présence déplacée dans un appartement, un grand fabricant du boulevard, qui a acquis avec la
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fabrication de ces simulacres inoccupés une spécialité presque européenne.
Mais je louerai bientôt de tout mon cœur ses véritables meubles, apparition étrange et séductrice. Si vous voulez admirer près de leur travail splendide sur champ-levé (ce sont de vastes émaux) un autre travail, cloisonné authentique, qui s’éparpille sur des encriers, des jardinières, des flambeaux, des brûle-parfums, des coffrets et des coupes, de là maison Christofle, vous grouperez du regard un décor familier et riche.
Bientôt vous aurez à rapprocher de ce premier choix les verreries peintes de M. Brocard et les vases d’or émaillé de M. Duron.
Enfin, vous n’éviterez pas une comparaison involontaire entre la légèreté du verre où circule une arabesque délicate et ces dentelles de M. Verdé-Delisle ou ces broderies de Nancy; entre la richesse multicolore de cette orfèvrerie princière et le brocard à fleurs de soie, étalé entre des étoffes toutes plus luxueuses les unes que les autres que nous présentent MM. Duplan et Cartier , Tassinari et Châtel.
Immédiatement, passons aux bijoux.
Nous serons libres de les renfermer, alors que leur tentation sera tout épuisée, dans ces prestigieux coffrets, coffres et guéridons, œuvres récentes que nous contemplons encore pendant quelques instants, satisfaits de leur avoir assigné le seul emploi digne de leur somptuosité extérieure. Quel conte oriental osa enrichir ses féeries d’un beau cabinet pareil à celui-ci, vaste émail unissant à l’or les nuances riches et complexes d’une étoffe ! Notre tribut d’éloge est, enfin, accordé à M. Barbedienne.
Maintenant ces bracelets ! une vigne vierge d’or; — une succession de fermoirs, panneaux et arabesques, perles et diamants, or mat et émeraudes. ( Froment-Meurice .)
Ces broches ! une fleur massive d’or; — une branche ornementale de roseaux d’or. ( Froment-Meurice .)
Ces colliers ! l’un d’émail, rose comme la chair, mais plus froid, suspendant des pierreries de ton pâle, animé cependant. ( Froment-Meurice .)
Pourquoi nos souvenirs reviennent-ils invinciblement à cette glorieuse vitrine de MM. Marnyhac, nom nouveau et consacré qui s’allie, alors qu’il s’agit de joaillerie, à celui de l’artiste illustre dont nous venons de noter les
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œuvres précédentes, comme il s’accoupla au nom de Clésinger, quand nous regardâmes (trop brièvement, par malheur) des bustes de terre-cuite et des animaux de bronze verdi.
A côté du maître ciseleur, le maître du repoussé; et de l’aiguière Renaissance en or placée au milieu des bijoux décrits, passons aux coupes, aux hanaps, aux coffres d’argent frappé, signés Philippe, que les orfèvres de l’univers convié admirèrent à l’Exposition de 1867. Ces pièces uniques, pour lesquelles nous évoquons l’épithète démodée de « royales », dominent une pluie éblouissante de diamants que consentent à enchâsser des montures plus précieuses par la seule main-d’œuvre.
Les étiquettes, que nous transcrivons avec le respect d’un collectionneur pour des inscriptions retrouvées, portent ces noms : Philippin Kouvefiat, Fanières, qui signifient, selon la mode de cette année que je n’hésite pas à rattacher aux tentatives de décorations exotiques reconnues dans le mobilier : goût parisien, renouvelé par une inspiration particulièrement orientale et égyptienne ou antique (grecque, latine, non classique), attribuable à l’influence, persistante pendant ces quelques années, de la collection Campana.
Je suis heureux, monsieur le Rédacteur en chef, que vous m’ayez donné, à l’intention de vos lectrices, l’occasion de répandre, sur ce luxe de soieries et de dentelles déployées, l’écrin de nos bijoux exposés. C’est réunir, sous l’admiration d’un même regard, deux séductions spéciales que le monde, dans nos rues comme dans les allées de l’Exposition, envie traditionnellement au commerce parisien.