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CHAPITRE II

Historique.

§ 1. Les deux Éléments.

Parenthèse vaste, je le veux; et de grand intérêt peut-être, que ce Chapitre : rien, toutefois, de ce qui s’expliquera ultérieurement ne peut bénéficier de ce qu’on raconte ici ou en être infirmé, en tant que fait, exact, intrinsèque, sûr. Tout le monde sait bien que l’ancien Français entre pour une portion pas médiocre dans l’Anglais actuel; à quoi bon ne le point établir dès maintenant : et que cela résulte de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, sous la conduite

MALLARMÉ

de Guillaume-le-Conquérant en 1066. Combats, défaites et victoires entre les mots ainsi qu’entre les hommes; oui. Des deux langages qui se trouvent là en présence, l’un est-il un idiome inculte, vague et fait pour s’évanouir : l’autre, un parler mobile encore et sans caractère, stable aucunement ? Voyons. L’Anglo-Saxon, vigoureux, car le rameau autochtone de l’Anglais moderne n’en fournit, après tout, que le développement plus ou moins modifié par notre présence, a laissé, dans l’histoire littéraire de l’Europe au moyen-âge, une poésie qui atteste de délicates perfections. Quiconque étudie le passé de notre langue sait aussi qu’au xie siècle s’arrêtait précisément la période de croissance naturelle; tout ce qui y a été ajouté depuis, œuvre de savant, voulue et spécieuse. Le mélange de deux éléments très parfaits ne semblait devoir, par conséquent, s’opérer qu’avec la plus grande difficulté : j’ai dit défaites, victoires et combats.

A ces pages tout historiques, il appartient de fournir des indications sur ce que se montraient là l’Anglo-Saxon, ici la langue d’Oil, dont le dialecte parlé par les Normands ne fut qu’une variété spéciale. La netteté de coup d’œil jeté des deux côtés à la fois du bras de mer appelé maintenant la Manche, importe à l’intelligence d’un Traité, qui montre la formation de V Anglais; car il n’y a eu d’Anglais, authentiquement, qu’après la fusion du double alliage. Un stricte analyste pourrait, comme antérieur à la langue actuelle qui l’occupe, rejeter les quelques détails présentés bientôt : somme toute, un démonstrateur, point.

§ 2. Anglo-Saxon.

Le Gothique produit deux rameaux, celui Haut-Allemand et celui Bas-Allemand.

Écartons le premier, il s’appela : le Vieux Haut-Allemand, représenté par ces travaux, la paraphrase des Livres Saints d’Otfrid et de Notker et le Moyen Haut-Allemand, ennobli par cette œuvre, V Epopée des Niebelungen; enfin le Haut- Allemand moderne qu’inaugure Luther avec sa traduction de la Bible, ou, depuis, l’Allemand tout court. A ses différents états de développement, tel le grand idiome parlé à présent par le centre de l’Europe.

Quant au rameau Bas-Allemand, étudiez-le exclusivement et avec quelque détail : la trace littéraire la plus ancienne qu’il laisse dans le passé, c’est au ive siècle, la version des Évangiles donnée par Ulphilas en Mœso-Gothique, parler ainsi nommé des villages de la Dacie où il se fit jour. Ce document, le plus vieux titre écrit de sa famille que possède l’Anglais aujourd’hui, frappe le regard moderne par un air de grandeur et l’archaïque roideur de riches

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inflexions, intactes : détacher quelques lignes, soit un verset ou deux du Pater, est intéressant.

Vairthai vilja theins, svê in himina yah ana airthai

Be-DONE WILL THINE AS IN HEAVEN YEA ON EARTH

{Être faite veut ta... comme au ciel oui sur terre)

Pllaif unsarana thana sinteinan gif uns himma daga

LoAF OUR THE CONTINUOUS GIVE US THIS DAY

{Pain notre le perpétuel donne-nous ce jour )

Svasve yah veis afletam thaim skulam unsaraim

So-AS YEA WE OFF-LET THOSE DEBTORS OF OURS

{Comme oui nous laissons de côté ces débiteurs des nôtres)

Des bords du Danube c’est aux rives de la Baltique et assez avant dans l’intérieur des terres, qu’il faut suivre l’extension de ce langage, ici relégué chez le peuple alors que l’éducation se fait en Haut-Allemand. Hollandais et Flamand, l’un et l’autre sanctionnés par une littérature de ville ou propre aux lieux humbles, puis Platt-Deutsch et Nieder-Deutsch (Frison) : voilà les rejetons vivants; tandis que les morts sont le Batave, le Menapien et le Francie.

Ne pas perdre de vue l’Anglo-Saxon.

Qu’était-ce que les Saxons ? Des Angles : Angles, ainsi qu’ils s’appelaient eux-mêmes; Saxons, ainsi que les appelèrent, d’après les Francs, les indigènes de la Bretagne, Pile du Nord-Ouest de l’Europe, envahie particulièrement par eux, au Ve siècle. Des ancêtres germains y étaient peut-être allés déjà avant J.-C. : leurs descendants, cette fois venaient d’où ? Des rives de l’Elbe et de la côte sud-ouest de la Baltique ainsi que de l’isthme qui relie au continent la presqu’île de Danemark; ils parlaient, précisément, un Platt-Deutsch empreint de Scandinave, à cause du voisinage. Les vaincus, ces Bretons, s’exprimaient, eux, dans un dialecte celtique teinté quelque peu de Latin par suite de la conquête qu’avait auparavant faite déjà de leur île Jules César. Vestiges trouvés encore au xixe siècle, le Cambrien ou Kymrique, un parler refoulé tout à l’ouest dans le pays de Calles et la Cornouaille, en tant que Gallois et Cornois, alliés au Bas-Breton de notre Finistère et des vieux pays armoricains : pur, le Gaélique (enfin) c’est l’Ecossais; Erse, l’Irlandais; Manx, le patois de l’îlot de Man.

Quelques mots de Celte et de Latin survivant dans l’Anglo-Saxon, ce dernier, que parlaient alors trois tribus congénères, les Angles et les Saxons longtemps distincts entre eux et les Jutes, devint le langage de Pile.

Aux Angles appartenait, selon Bœda, chroniqueur du

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vme siècle, lè Nord avec l’Est de l’Angleterre actuelle; aux Saxons, l’Ouest, ainsi que le Sud : on n’a conservé de notion concernant les Jutes, sinon qu’ils habitèrent l’îlot de Wight et une partie du Kent. Le royaume Jute de Kent fut le premier à recevoir l’Évangile, l’Église y fleurissant dès avant la conversion du royaume angle de Northumbrie, qui acquit, en tant que chrétien, la prépondérance sur tout le reste. Véritablement, une seconde fois, le Latin, beaucoup plus connu peut-être au déclin du Celte qu’on ne le dit, risqua, par les missionnaires, de se répandre dans la contrée; mais l’Anglo-Saxon, à l’invasion duquel l’Anglais actuel doit probablement de n’être pas devenu, deux siècles avant, un des idiomes romans (comme c’était réservé au Français, à l’Italien ou à l’Espagnol) une fois de plus tint bon, consacré par des ballades et des morceaux d’éloquence. Les mots latins qu’apportèrent les prêtres et les saints, leur survécurent : mais rares et détériorés en la langue du pays. Le chroniqueur déjà cité *, dont la plume adopta le Latin, préparait de son travail, quand il mourut, une traduction : il parle, dans le texte original où se résume tout le passé de la race, d’un poète son contemporain, Cedmon, auteur de chants considérables sur la Création, la Chute et la Rédemption. Au monastère de Whitley, régi par la fameuse abbesse Hilda, revient d’avoir abrité le chantre de cette belle Trilogie, dont il ne reste qu’une version tardive en Saxon : c’est dire l’influence exercée sur le développement d’une littérature nouvelle par le christianisme; en même temps que le site précis, cette Northumbrie, illustrée par d’autres hymnes, par de vieux chants héroïques et des épopées nationales comme le Beowulf. Benedict Bishop et Alcuin étaient Saxons de Northumbrie.

Quel irréparable malheur, la perte de tels manuscrits, causée par les ravages, au ixe siècle, des derniers envahisseurs Danois : tout périt, et la gloire obscurcie déjà des Angles, laissant au moins ces mots Wessex, Essex, Sussex, Middlesex. Autant d’appellations qui contiennent celle de Saxon, en effet : mais cela se borne au langage géographique, l’Anglo- Saxon d’alors n’étant jamais désigné que par le premier des deux termes qui forment aujourd’hui son nom. Le déplacement de toute prépondérance ne se fit véritablement du Nord resplendissant au Sud obscur qu’après les Danois chassés de ce dernier point par Albert-le-Grand, qui y régna. Plus soldat que lettré, le Wessex, se contentait alors d’une traduction des Psaumes de David, composée par Aldhelm, un siècle avant, ainsi que de quelques hymnes de ce saint personnage : tout à coup, s’inaugure une ère admirable de

* Bœda.

renaissance. Rien d’aussi subit, cependant, dans la croissance ordinaire d’un idiome et même dans sa culture : le premier soin d’Alfred, son royaume débarrassé de l’ennemi, fut bien d’y restaurer les nobles arts de l’éloquence et de la poésie, disparus alors de toute l’île; et des clercs vinrent du dehors, traducteurs habiles de livres apportés par eux. Seulement, en quel parler leurs traductions dictées par l’influence du prince? si ce n’est, précisément, dans le dialecte cultivé du Nord, le lieu envahi : auquel le Midi, libre, offrait un refuge. Glorieux pour le sol du Wessex, deux siècles alors qui durent d’Alfred, roi savant d’Angleterre, à Guillaume-le-Conquérant, prince normand et le dernier des envahisseurs, continuent les antiques traditions du Nord.

Du voisinage du Danemark, antérieurement à l’invasion dans l’île de Bretagne, l’Anglo-Saxon gardait une teinture Scandinave assez forte : point perdue mais à lui mêlée très profondément, il la voit donc renouvelée avec l’occupation danoise. Qu’était-ce que ces barbares ? des Norses, si l’on veut, qui, sous le nom différent encore de Pietés, occupèrent de bonne heure la côte de l’Ecosse actuelle et les îlots adjacents. Incursions ordinaires que les leurs; elles finirent par une station, celle-là qu’on sait, sur toute la côte de l’Est et sur des points nombreux de la côte du Sud : pour disparaître. Très ancienne donc et restaurée à quatre siècles de distance, l’influence Scandinave atteignit l’Anglo-Saxon et marque encore l’Anglais contemporain.

Simplement, où en est, à ce point de notre récit, l’Anglo- Saxon ?

Pour la seconde fois, il sied de citer quelques versets du Pater : les mêmes que précédemment, afin qu’apparaisse le progrès ou la dégénérescence de ce langage.

Geweorthe thin willa on thorean, swa-swa on heofenum Be-done thy will on earth so-as in heaven

Urne dæghwamlican hlaf syle us to dæg

OuR DAILY I.OAF GIVE US TO DAY

And forgyf us ure gyltas, swa-swa we forgisath urum

And forgive us our debts so-as we forgive our

gyltendum

DEBTORS

Les flexions demeurent fréquemment, n’est-ce pas ? mais il paraît aussi des prépositions placées avant le mot, les désinences casuelles semblant avec elles faire double emploi : détail caractéristique vu même en quelques lignes. Un jugement difficile à porter, avec un si court extrait où ne se montre même que peu la grammaire, c’est quant à l’état littéraire

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de la langue : opulente ou humble, ou vivace ou aride. Mais de tant de dires préliminaires résulte (notion à ne jamais trop affirmer ici) que l’Anglo-Saxon, à la veille d’être entraîné par le parler de l’Ile-de-France en l’aventure d’où sortira l’Anglais, figure, lui-même, comme un langage point grossier, non : puissant, jeune et capable de chants; et à coup sûr le plus cultivé de tous les idiomes de l’occident. Maturité et presque perfection de son orthographe, régularité dans le maniement de ses formes : tout ce que demandent la traduction des auteurs latins et une application à l’éloquence et à la poésie, ce parler (conquérant d’abord du Celte autochtone puis fait pour résister au Latin chrétien et ne céder que tard au Français Normand) l’avait en soi; outre une noblesse authentique de race.

§ 3. Langue d’Oil.

Qu’était-ce d’autre part, que le Français, plus proprement appelé langue d’Oil (à cause de oui qui s’y disait ainsi) ?

Une langue qui, comme le Grec eut jadis l’ionien, l’ Éolien, l’Attique et le Dorien, comptait quatre dialectes : le français (ou celui de l’Ile-de-France) commençant à peine à triompher du Picard, du Bourguignon, du Normand qui le versa dans l’Anglo-Saxon. Quatre littératures différentes autant que les quatre modes d’expression, se partageaient le sol aussi, abondantes en cantilènes, c’est-à-dire en chants épiques, brefs. Une succession de ces petits poëmes ne formait pas encore la Chanson de Roland (xne siècle) ; mais ils n’étaient déjà plus, les uns ou les autres, la Cantilène de Sainte Eulalie (xe siècle).

Voilà une stance extraite de la Chanson de Roland.

Oliver est dessur un puy muntet,

Or veit il ben d’Espaigne le regnet E Sarrasins ki tant sunt asemblez.

Luisent cil elme, ki ad or sunt gemmez,

E cil escuz et cil osbercs safrez,

E cil espiez, cil gunfanum fermez.

Sul les escheler ne poet il a cunt er,

Tant en ad que mesure n’en set,

En lui méisme en est mult esguaret;

Cum il einz pout del pui est avalet,

Vint, as Franceis, tut lur ad acuntet.

Traduction littérale.

Olivier est monté sur un puy : or il voit bien le royaume d’Espagne et les Sarrazins qui sont tant d’ assemblés. Leurs heaumes luisent, étincelants d’or, et les écus et les hauberts frangés, et les épieux et

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les gonfanons au vent. Il ne peut compter ces bataillons : tant il y en a qu'il n'en peut savoir le nombre. Il en est lui-même tout égaré. Il dévale du puy comme il peut; il vient aux Français et leur raconte tout.

Vestige poétique antérieur, parvenu jusqu’à présent, voilà un fragment du chant composé en l’honneur de la « Buona pulcella » que « fut Eulalia » :

Elle n’ont eslkutet les mais conseillers,

Qu’elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,

Ne por or ned argent ne paramenz,

Por manatce regiel ne preimen;

Neule cose non la povret omque pleier,

La polie s’empre non amast lo deo menestier.

Il est dit, d’Eulalie la bonne jeune fille :

« Elle n'eût écouté les mauvais conseillers (voulant) qu'elle reniât le Dieu qui demeure là-haut au ciel, ni pour or, ni pour argent, ni pour parure, ni pour menaces royales, ni pour prières; aucune chose ne la put oncques plier, la jeune fille, à ne pas aimer toujours le service de Dieu. »

Si l’une ou l’autre de ces citations ne contient pas les matériaux nécessaires à l’étude d’une langue, toutefois y notera-t-on deux points : c’est d’abord que dans le morceau du xne siècle principalement apparaît mainte similitude avec le Français moderne; et cependant quelques points de contact, dans le morceau du Xe siècle, se montrent encore avec le Latin. Pour distinguer ici et là ce double trait saillant, comme on a, en l’absence d’un échantillon de la date même, pris deux morceaux, le premier d’un peu avant, le second de tout après, il convenait de les choisir, dans le même dialecte, ou parler de l’Ile-de-France : or, c’est aussi le seul qui offre trace écrite. La divergence qui existe entre le Français ou dialecte de l’Ile-de-France et ses rivaux même le Normand, toute considérable dans le détail, n’infirmerait cependant pas le rapport évident présenté par un d’eux, si on en avait trace écrite, avec le Français du xixe siècle, d’une part et de l’autre avec le Latin.

Oui, et c’est de l’idiome de Virgile et de Tacite ou de ses formes populaires que vient presque absolument ce vieux Français, distinct surtout du nôtre à cette époque encore par un vestige de déclinaison; où se trouvent deux cas. Le nominatif et l’accusatif fournissent en effet nos noms et nos adjectifs, le dernier reconnaissable à une n persistant jusque dans l’Anglais*. Pourquoi ces deux demeurés seuls : sinon à cause de la grande difficulté qu’éprouvèrent les

* Ex. fashion, de façon (de factio-n-em).

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barbares à manier habilement l’instrument, complexe et riche, aux six cas ! Du Latin comme détérioré peu à peu aux lèvres de barbares; ainsi apparaît donc ce Français; bien, mais un tel changement dans quel sens ? La grammaire omise, quoiqu’une allusion aux cas tombés sauf deux oblige de constater la naissance des prépositions à mettre avant le nom, ainsi que de particules analytiques, telles qu’un article, etc., l’aspect nouveau des mots, seul, reste à déterminer. Moins sonore, car les lettres ne se prononçaient plus isolément mais s’aggloméraient en diphthongue offrant quelque chose de corrompu, comme oi, ail, etc., ou de neutre et de stable, comme eu, ou, etc.; et plus assourdie au fur et à mesure qu’elle avançait au Nord, la langue d’Oil perdit le caractère latin bien plus promptement que la langue d’Oc ( oui aussi), parler des provinces du Midi apparenté à ces sœurs tardives, l’Italien et l’Espagnol. Quelque chose comme de la paresse à prononcer tout le vocable dont la fin point accentuée se perdait dans le vague et s’évanouissait; ou même à en articuler chaque consonne, une d’elles tombant et laissant les deux voyelles d’avant et d’après s’unir en un son complexe et récent : sommairement et au fond, voilà... Trois siècles avaient suffi pour que, du peuple où s’élabora mystérieusement ce langage, il passât chez les prêtres et chez les grands : Hugues Capet ignore le Latin.

Tous les vocables de l’idiome nouveau, alors langue Romane (nom qui s’applique aujourd’hui à chacune des langues de la famille entière) provenaient-ils du Latin; point : aux Gallo-Romains se joignaient, pour s’en servir et l’altérer, les Francs envahisseurs venus de Germanie. Termes politiques et judiciaires, ou de guerre, au nombre presque d’un millier, ceux-là avec infiniment peu de noms de plantes, d’animaux ou d’objets familiers laissés par le Celte; c’était, aux commencements, tout l’apport étranger. Les Gaulois avaient reçu de Jules-César une nationalité; avec les vocables introduits par le Romain vainqueur et longtemps par eux-mêmes essayés, ils se firent une langue propre.

§ 4. Lutte de l’Anglo-Saxon et de la Langue d’Oil ET LEUR FUSION EN l’AnGLAIS.

Tels, ces deux éléments linguistiques qui allaient, sur le même champ de bataille que les Normands et les Anglo- Saxons, lutter; puis longtemps après, dans les châteaux et les villages, se fondre.

Idiomes malléables et où n’a rien cessé encore de la vertu de se développer, mais chacun déjà doué d’une stabilité suffisante pour représenter un état dans son histoire; la

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fusion était possible entre eux : l’Anglais toujours perfectionné depuis son implantation, le Français montrant une récente et vigoureuse poussée, relativement complète. Suivre toutes les phases de cette accointance, voilà où pourrait commencer la portion historique de l’Introduction, à quoi ce cjui précède sert comme de double Préface. Tout le laps qui s’ouvre avec la Conquête pour finir avec la première œuvre de génie où les deux langues n’en feront véritablement plus qu’une, harmonieuse et point disparate, les poèmes de Chaucer, a pour dates extrêmes les millésimes 1042, Bataille de Hastings et les dernières années du xive siècle, apparition des Contes de Cantorbéry. Séparez ces chiffres, en y intercalant celui de 1250 dont se révélera bientôt l’importance; et vous avez les deux moments divers de la formation de l’Anglais proprement dit.

Le choc de la conquête porta immédiatement un coup mortel à l’Anglo-Saxon : rudement secoué, celui-ci perdit son luxe de désinences casuelles qu’il gardait de concert avec les particules analytiques; mais là, également, il sied d’oublier la Grammaire pour ne penser qu’au Lexique, si l’on se rappelle le titre adopté par le tome présent de cette Philologie.

Tous les termes ayant trait aux dignités, à la politique, à la chasse, bref à la vie seigneuriale : normands, comme palace et castle, palais, château; à l’ Anglo-Saxon, le reste, humble et intime, c’est-à-dire, home et hearth, dans ses deux sens le foyer. Très marquée ici, cette distinction s’accentue encore dans des vocables restés parallèles de nos jours; c’est beef, le bœuf servi sur la table châtelaine, et ox, le bœuf tel que l’amenait au marché un paysan : calf et veal,

SHEEP et MUTTON, SWINE et PORK, DEER et VENISON, FOWL et

pullet, toujours le dernier qui est français ou normand, traduisant le premier qui est anglais ou saxon. Le rustre qui vendait la bête ou le morceau et le valet qui l’achetait, l’un et l’autre la désignèrent, veau, mouton ou porc, chacun d’un nom demandé à son idiome : et, comme ils se comprenaient, le mot double persista. Ce fait ne se montre-t-il pas à toutes les frontières et particulièrement dans nos ports de mer situés sur la Manche : seulement, rentré dans le chez soi, le marchand de Boulogne ou de Calais oublie ham et claret. ne se souvenant que de jambon et bordeaux. Un si curieux phénomène, où s’entrevoit l’avenir entier de l’Anglais, n’existait toutefois, que dans le langage quotidien, ce qui est beaucoup : et dépossédée de tous les honneurs anciens, la littérature, c’est-à-dire toujours la poésie, jette intacte presque et originelle, un dernier et superbe éclat rétrospectif. Le Brut de Layamon et Y Ormulum d’Orm, écrits, celui-ci dans le dialecte jadis triomphant de l’Est

et du Nord, celui-là dans le dialecte contemporain du Sud et de l’Ouest, retiennent autant que faire se peut l’antique tradition du style : chez le peuple à tout jamais oubliée. Plus rien après; envahie, la langue ordinaire se débattra et, si elle accepte beaucoup, ne perd pas autant : quant au langage cultivé il ne produira plus ni fleurs, ni fruits, jusqu’à Chaucer.

Plus de livres, plus d’écoliers; dans les classes on ne saurait presque point composer en une langue, trop vague et trop mobile encore à vrai dire pour que la fixe l’écriture. Éducation et affaires, tout, jusqu’aux rapports sociaux, se plie à l’habitude, intronisée par l’administration, de parler français : car on atteint cet excès. « Le Roi le veult, ou la Reine le veult », une telle formule, grassayée à la Normande, traduit maintenant encore l’assentiment royal aux bills décrétés par le Parlement. Par ace, deuce, trey, quart, cink, siz, etc., comptait le jeu aux dice comme aux cards; c’est-à-dire aux dés comme aux cartes ; car à tout le groupe des termes dont il est question plus haut, tels qu’AR- REARAGE, DEVISE, DOMAIN, HOMAGE, MANOR, RENT, SERJEANT,

traitor et vouchsafe, ajoutez tout ce qui exprime le jeu effréné comme chance et hasard : ou les vices d’un vainqueur brutal, représentés par raven, pillage, ribald, villan et revelry, par exemple : enfin tous les mots violents ou malins rencontrés jusqu’à Shakespeare, charity, faith, grâce, mercy et peace n’y figurant qu’une rare éclaircie. Les passions ont trouvé leur langage, au xme siècle, et la Poésie peut enfin renaître. Ni français, car quel Français parlait-on, à voir ce premier vers d’une chanson « Dieu vous saue, dam Emme ! * » ; et point tracés non plus dans la langue trop inhabile du pays, tous les écrits, lettres publiques et privées, en étaient venus à se faire en Latin. Les poèmes de la Genèse ou de l 'Exode et celui du Rossignol et du Hibou renouent la tradition interrompue par les versions des Romans de chez nous, le Lay d' Havelok le Danois, par exemple, et le Roman du Roi Alexandre, que fit oublier le Roman de la Rose. Quelques vers au hasard extraits de l’une de ces épopées montrent le Français juxtaposé à l’Anglais, plutôt que mêlé : les deux langues ne se confondant qu’à la faveur du sens.

That us telleth the mais très saunz failte

And to hâve horses avenaunt To hem stalvorth and asperaunt

Citée dans le vers 103 de Piers Plowman.

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Que ce soit en tant qu’hémistiche d’un vers ou rimes de deux, les mots de chez nous, reconnus dans ces petits fragments, montrent une intention certaine de s’isoler : tant la sensibilité radicale de la langue, ses pudeurs ou ses tendances, se manifestent dans la poésie, toujours prise par cette Étude comme le type le plus juste du parler propre à une époque! Longtemps et surtout dans Chaucer, qui inaugure l’Anglais du Roi, s’affirme le dualisme anglofrançais, impliquant parfois union profonde de l’un et l’autre de ses éléments par une mode de rhétorique singulière : elle consiste à répéter la même idée en une expression conjointe, ou originaire; d’ici comme pour le lecteur saxon, de là comme pour le lecteur normand, s’il est encore des Saxons et des Normands, autres que les Anglais. Exemple :

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