‹ OEuvres complètesChapitre 314 sur 655 · BAGATELLE, BELLES-LETTRES, BOUQUET, DÉJEUNER, ÉCLAT · texte numérisé non relu

BAGATELLE, BELLES-LETTRES, BOUQUET, DÉJEUNER, ÉCLAT

ennui, penchant, soirée, trousseau; ou sur une locution comme a la bonne heure, d’accord, entre nous, je ne

SAIS QUOI, NOM DE PLUME, RUSE DE GUERRE, TANT MIEUX et

tant pis; en s’écriant : « Je les reconnais! » Ces exemples devraient, mieux qu’ici-même figurer, presque à la fin de cette Philologie, dans les listes de mots empruntés par l’Anglais à toutes les flores du langage. Introduits par la lecture de nos œuvres polies des grands siècles, l’imitation

LES MOTS ANGLAIS

du ton exquis de nos salons et de notre goût pour l’ajustement et la toilette, enfin par une recherche, faite au dehors, des qualités toutes françaises : ces termes se trouvent là aussi bien que dans le langage de presque tous les peuples épris de civilisation. L’étranger les respecte souvent même dans leur prononciation; et ils font censé partie de l’idiome où ils s’exilent, jusqu’à ce qu’une mode nouvelle nous les rende comme elle nous les prit. Rien qui intéresse, au point de vue linguistique, sauf une nuance, cependant, à établir entre le plus ou le moins de sanction accordé par le temps à tel vocable ou à tel autre : yacht et sport (pour invoquer la réciproque), ayant chez nous, par exemple, des droits au Dictionnaire, refusés à high-life et à starter.

L’objet seul de l’investigation actuelle, c’est nos mots transplantés avec la Conquête, et assimilés au parler du vaincu par une élaboration de plusieurs siècles : mais ne veut-on qu’en constater le nombre ? Quel discernement que demande cette tâche, elle ne suffit pas à la Science, dont le but reste autre chose qu’une statistique. Stérile occupation même, si chaque vocable a jadis éprouvé quelque détérioration hasardeuse, que d’aller la chercher dans les colonnes du lexique anglais d’à-présent, pour en exhiber le cas aux yeux habitués à voir, chez l’écrivain, le mot entier habilement mis en lumière. A coup sûr, il y a davantage à tenter. Voyons ! d’où résultent de pareils changements dans le son, si ce n’est d’une impuissance, sentie par des organes vocaux étrangers, à prononcer comme nous. Ces gosiers, ils ne savent donner que telle note et se refusent à celle-là; les dents se resserrent au point d’omettre telle articulation : oui, et ceci presque uniformément. Vingt mots, soixante ou cent, se rencontreront en conséquence, abîmés non sans analogie. Une parenté résulte entre ces groupes, que souvent a, de son côté et chez elle, songé à réunir la Grammaire française dans quelque note ou quelque tableau faciles; et comme rien ne procède ici que d’un effort naturel, toujours logique avec lui-même, il y aura des Lois, absolues ou relatives. Ainsi permutent du Français à l’Anglais la voyelle — ou la diphthongue, — ou la consonne. Toujours ? non, souvent. Voilà ce que pourra dire, y ayant peut-être, mais sans fixité, songé de longue date, quiconque lit ce deuxième Livre.

Mais si le mot, anciennement prêté par nous, s’était chez nous perdu ?

Division alors du travail en deux parties. L’une comptant les Changements, à l’Intérieur du mot ou à la Fin, répétés d’une langue à l’autre un nombre suffisant de fois pour qu’il y ait motif à faire une Règle; l’autre qui aligne les mots, non seulement tombés ici en désuétude tandis qu’ils sur-

LES MOTS ANGLAIS

vivent là, mais dont l’orthographe même se modifia, avec le temps, au point de rendre malaisée une comparaison entre leur double forme contemporaine, ici et là.

Tel, se trouve, en deux Chapitres fondamentaux : Lois de Permutation et Vieux Mots, divisé le présent Livre, traitant de l’immixtion en l’Anglais contemporain de plusieurs milliers de nos vocables apportés par les Normands, l’année de la Conquête.

Je crois, non moins que le Lecteur, nécessaire d’élucider un point grave : où s’appuie presque tout l’effort poursuivi maintenant, et l’un des plus neufs que contienne la présente Philologie.

Un doute doit venir à l’esprit de quiconque réfléchit : il a trait à l’anachronisme que semble impliquer une comparaison faite entre la portion française de l’Anglais actuel, qui n’y a été introduite qu’en tant que vieux Français à ses commencements, d’une part; et, d’autre part, le Français moderne. Ces deux termes de la relation à établir ne sont-ils point disparates ? cas grave puisque l’on ne lui demande rien moins que de vous fournir des Lois : mais n’anticipons pas.

Avant de rien répondre, il sied de noter ce fait, entrevu précédemment : que, tout primitif, le Langage d’Oil, prenant racine en terre saxonne, se trouvait alors dans un état de formation cependant assez avancé pour ne point différer du tout au tout avec ce qu’il est aujourd’hui; il portait en soi ses développements futurs. Même c’est immédiatement (très peu de temps, du moins) après sa transplantation, qu’il changea parfois le plus profondément. Rappelez-vous certains textes cités plus haut et comment maint vocable, dans la prose anglaise du temps, s’éloigne plus de la langue française d’alors que ce n’est le cas, maintenant, après des siècles. Magistrale et savante, en effet, vint la période dominée par Chaucer; où tant à l’aide d’une annotation exacte des métamorphoses subies là-bas que par la confrontation évidente de celles-ci à ce qu’était restée ou devenue chez nous l’orthographe, les écrivains remirent en bon chemin les mots tout à fait dévoyés.

Que s’est-il passé depuis lors ?

Aux rapports quotidiens, causés par la guerre de Cent Ans d’abord et ensuite par des relations pacifiques jusqu’à la Renaissance; aux cours, à la splendeur de nos Lettres, vers l’âge moderne, on doit attribuer l’espèce de simultanéité qui marque les changements légers subis par le rameau de notre langue détaché en Angleterre et le tronc vivace resté ici. Oui et je n’hésite pas à croire qu’il y a plus : le commerce, amical ou hostile, entre les deux nations, n’a servi que de moyen pour faire concorder, dans leur trans-

LES MOTS ANGLAIS

formation parallèle, des matériaux semblables. La même pensée moderne de simplification, qui dépouillait de ses dernières inflexions l’Anglo-Saxon prêt à devenir l’Anglais du Roi, en faisait autant et presque à même date pour le dialecte à Paris vainqueur, celui d’Ile-de-France. Visible partout, un esprit unanime présida au développement des langues contemporaines; elles portent, toutes, cette trace : telle régularisation (plutôt que leur complication) affectant un groupe de mots demeurés au pays, n’a pas négligé entièrement les mêmes mots en exil. Que d’infractions à cette donnée, subtile peut-être pour plusieurs et délicate : point spécieuse ! Sans son aide on ne peut cependant expliquer tant d’évolutions dans l’orthographe ou le parler, analogues ici et là; qui, isolément, aboutissent d’un passé commun à un présent conforme. Non que la généralité même de cette explication tende à vous faire omettre aucun des mille faits observés par vous bientôt d’une langue à l’autre; mais des constatations, tout exactes et multiples qu’on les fasse, doivent rattacher l’infinité de leur détail à quelque point de vue principal; il est abstrait ou creux sans elles, qui sont vaines et éparses sans lui.

Telle est la thèse.

Page 1