P. 28. LE GUIGNON
(Sens, 1862 — Paris, 26-28 avril, 1887.)
Ce poème parut d’abord, incomplètement, dans le numéro du 15 mars 1862 de la revue l’Artiste et fut publié sous sa forme intégrale, mais première, dans le numéro du 17-24 novembre 1883 de la revue l Jitcce : puis dans le recueil des Poètes Maudits de Paul Verlaine, en 1884 : dans le Décadent du 20 novembre 1886 et la Revue Rose de janvier 1887, enfin dans l’édition photo-lithographiée des Poésies, la même année, en tète du 1er Cahier, intitulé Premiers Poèmes.
La version publiée en 1862 dans l’Artiste ne peut, à vrai dire, être considérée que comme fautive : elle ne reproduit que cinq tercets d’un poème qui, complet, en compte vingt, augmentés, comme il se doit dans un poème en tierce-rime, d’un vers isolé. Ce dernier vers isolé manque à la pièce donnée par l’ Artiste : le mot « glaive » y reste sans rime, attestant que l’on se trouve bien là en présence non point d’une première esquisse moins développée, mais d’un poème arbitrairement ou distraitement tronqué. Il n’est pas vraisemblable que Mallarmé ait opéré lui-même cette mutilation : la revue doit en être responsable, d’autant que l’on connaît (dans la collection Henri Mondor) un manuscrit de ce poème complet et daté de 1862 dont le texte, pas plus que celui que nous voyons dans une suite d’autographes (que nous appellerons le Manuscrit Aubanel pour avoir jadis appartenu à l’auteur
NOTES ET VARIANTES
de la Grenade entr ouverte) ne diffère guère de celui de /'Artiste pour les tercets reproduits. A. Thibaudet disait du texte des Poètes Maudits : « Sans doute ce texte était-il lui-même retouché et en suppose-t-il un premier qui nous rendrait, si nous l’avions, la comparaison plus intéressante. »
Dans la revue Art et Critique (ire année, n° 13, 24 août 1889), la réimpression du texte définitif du Guignon était accompagnée de cette lettre :
« Valvins, 20 août 1889.
« Mon Cher Confrère,
« qui voulez bien me demander quelque chose pour cette excellente et haute publication Art et Critique, voici un poème paru dans les Poètes Maudits, si différent de ce que je l’ai refait, depuis, presque mot après mot, vraiment qu’il ne peut pas laisser incurieux le lecteur instruit au texte premier.
« Je vous suis de loin avec une absolue sympathie.
« Stéphane MALLARMÉ. »
Ce poème atteste très visiblement la double influence de Théophile Gautier et de Baudelaire. Très justement, dans son ouvrage la Poésie de Stéphane Mallarmé, page 274 (Nouvelle Revue Française, éd.), Albert Thibaudet a noté :
« Le Guignon est un poème en ter^a rima. Gautier avait, pour le même sujet, employé le même rythme dans Ténèbres. Le Guignon a été conçu presque certainement comme une suite et une contrepartie de Ténèbres. »
On sait que dans le préambule à la traduction de la Genèse d’un Poème d’Edgar Poe, Baudelaire a dit :
« Ténèbres, ce chapelet de redoutables concetti sur la mort et le néant, où la rime triplée s’adapte si bien à la mélancolie obsédante. »
Dans la bibliothèque laissée par Stéphane Mallarmé se trouve un exemplaire des Poésies Complètes de Théophile Gautier, Albcrtus, la Comédie de la Mort, Poésies diverses. Poésies nouvelles : Paris, Charpentier, 1860 qui porte de la main de Mallarmé, sa signature et la date : décembre 1859. En lisant ce volume, on est surpris de n’y relever aucun signe annonciateur de la première manière mallarméenne, excepté, précisément, dans cette seule pièce, Ténèbres, qui révèle une filiation patente.
Le Guignon reproduit, avec une sorte d’involontaire imitation, le mouvement et le vocabulaire mêmes de Gautier, lorsque celui-ci dit :
Ils tettent librement la féconde mamelle :
La Chimère à leur voix s’empresse d’accourir
Et tout l’or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir
Avec leurs maigres ttiains la mamelle tarie
Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
NOTES ET VARIANTES
et plus loin :
Sur son trône d’airain , le Destin qui s’en raille Imbibe leur éponge avec du fiel amer Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
Quant à l’influence de Baudelaire, elle apparait dès le titre, qui est celui-là même d’un des sonnets des Fleurs du mal , et dans maint emprunt fait au même vocabulaire.
Ils tètent la douleur comme une bonne louve (Le Cygne.)
et ailleurs, dans :
Ils mangent de la cendre...
on retrouve :
Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats...
(Bénédiction.)
comme :
Nous solderons d’encens...
rappelle, dans le même poëme de Baudelaire :
Et je me solderai de nard , d’encens, de myrrhe...
Le mot « guignon », on s’en souvient, figure au début de l’étude de Baudelaire sur Edgar Poe , sa Vie et ses œuvres, publiée dès 1852 dans la Revue de Paris, puis refondue et modifiée, et qui porte précisément pour épigraphe un des tercets de Ténèbres de Gautier, celui que nous avons cité : « Sur son trône d’airain... »
Cette étude de Baudelaire avait reparu en 1856 en tète du volume des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe.
Le rapprochement entre ce poëme de Gautier et le Guignon de Mallarmé a été fait, il y a déjà longtemps, par M. Yves Gérard le Dantec au tome XIII des Œuvres Complètes de Charles Baudelaire (traductions d’Edgar Poe, Documents, Variantes, Bibliographie, p. 439, éd. de la Nouvelle Revue Française, 1931).
Quoique en aucun endroit de son œuvre, ni de sa correspondance, nous n’ayons pu trouver une allusion de Mallarmé à Gérard de Nerval, on est assez naturellement tenté de chercher des rapprochements entre ces deux poètes « mystérieux ». L’enchantement des Chimères a bien probablement dû s’exercer aussi sur Mallarmé. Faut-il voir, bien vague et passager rappel, dans :
Mordant au citron d’or de l'idéal amer... un écho de ces vers du sonnet Delfica de Gérard ?
... Reconnais-tu le Temple au péristyle immense
Ej les citrons amers où s’ imprimaient tes dents...
On a remarqué aussi que le dernier vers de la pièce, sous sa forme définitive peut être une allusion à la mort de Gérard de Nerval.
Nous donnons ici la première version de ce poëme, telle qu’elle
NOTES ET VARIANTES
figure dans le « Manuscrit Aubanel » (coll. H. Mondor) et nous indiquons en notes les variantes du texte publié par /’ Artiste.
Pour Jean Roycre, « le premier texte est d’un Parnassien, le second d’un poëte créateur, d’un Maître ».