P. 37. L’AZUR
(Tournon, janvier 1864.)
« Je veux l’AM pour mes étrennes... les belles étrennes que l’Azur et que ces mots-là chantent bien », écrivait Henri Cazalis à Mallarmé en décembre 1863 : mais l’achèvement de ce poëme fut long et lorsque Eugène Lebéfure, le 1 5 avril 1 864, retourne à Mallarmé les poèmes qu’il lui a communiqués et cite
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux,
l’Azur devait être de composition récente, et remonter tout au plus à quelques semaines comme l’indique une lettre de Mallarmé à Henri Cazalis qui porte seulement « jeudi matin » mais semble bien devoir dater de « mars 1864» et dans laquelle il fait, en quelque sorte, et par exception, l’analyse de son poëme :
« Je t’envoie enfin ce poëme de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. Je l’ai travaillé ces derniers jours, et je ne te cacherai pas qu’il m’a donné infiniment de mal, outre qu’avant de prendre la plume, il fallait, pour conquérir un moment de lucidité parfaite, terrasser ma navrante impuissance. Il m’a donné beaucoup de mal, parce que bannissant mille gracieusetés lyriques et beaux vers qui habitaient incessamment ma cervelle, j’ai voulu rester implacablement dans mon sujet. Je te jure qu’il n’y a pas un mot qui ne m’ait coûté plusieurs heures de recherche, et que le premier mot, qui revêt la première idée, outre qu’il tend luimême à V effet général du poëme, sert encore à préparer le dernier.
« ... Ainsi suis ma pensée dans mon poëme et vois si c’est là ce que tu as senti en me lisant. Pour débuter d’une façon plus large, et approfondir l’ensemble, je ne parais pas dans la première strophe. L’azur torture l'impuissant en général. Dans la seconde, on commence à se douter, par ma fuite devant le ciel possesseur, que je souffre de cette cruelle maladie. Je prépare dans cette strophe encore, par une forfanterie blasphématoire Et quelle nuit hagarde, l’idée étrange d’évoquer les brouillards. La prière au « cher ennui » confirme mon impuissance. Dans la troisième
NOTES ET VARIANTES
strophe, je suis forcené comme l’homme qui voit réussir son vœu acharné.
« La quatrième commence par une exclamation grotesque d’écolier délivré : « le ciel est mort ! » Et tout de suite, muni de cette admirable certitude, j’implore la Matière. Voilà bien la joie de l’Impuissant. Las du mal qui me ronge je veux goûter au bonheur commun de la foule, et attendre la mort obscure... Je dis « je veux ». Mais l’ennemi est un spectre, le ciel mort revient et je l’entends qui chante dans les cloches bleues. Il passe indolent et vainqueur, sans se salir à cette brume et me transperce simplement. A quoi je m’écrie, plein d’orgueil et ne voyant pas là un juste châtiment à ma lâcheté, que j’ai une immense agonie. Je veux fuir encore, mais je sens mon tort et avoue que je suis hanté. Il fallait toute cette poignante révélation pour motiver le cri sincère et bizarre de la fin, l’azur. » ( H. Mondor, Vie de Mallarmé , p. 105.)
Un peu antérieur, le Ms. Aubanel (coll. H. M.) présentait ces variantes :
Str. 1, vers 4 : A travers le désert morbide des Douleurs.
Str. 2, vers 4 : Jeter, linceul hideux , sur ce mépris navrant ?
Str. 6, vers 2 : L’oubli de l’Idéal rongeur et du Péché
Str. 8, vers 2 : Dans les cloches. Orage, il se fait voix pour plus
et 3 : Cruellement goûter sa victoire méchante,
Str. 9, vers 1 : Il roule par la brume, indolent, et traverse
Ma peureuse agonie ainsi qu’un glaive sûr, —
Où fuir, dans ma révolte inutile et perverse ?...
L’accueil fait à l'Azur, parmi les poètes amis de Mallarmé, fut presque aussi chaleureux que celui qu’ils avaient fait aux Fenêtres. Armand Renaud, le futur auteur des Nuits persanes et qui était alors l’auteur des Poèmes de l’Amour et des Caprices du Boudoir, lui écrivait, dès le 12 février 1864 :
« Heureusement Cazalis m’a montré quelques-uns de ces vers que vous ne m’envoyez pas. L’Azur m’a ravi. Cette âme qui fuit le bleu, qui a horreur de cette ironie splendide étalée sur les douleurs humaines, qui veut la brume, la brume épaisse en harmonie avec ses secrètes souffrances, qui croit être délivrée au sein du brouillard et qui voit reparaître dans le son des cloches l’implacable, l’inévitable azur, est une de ces idées pleines de poésie intense qui contiennent un monde de rêverie. C’est de la famille de Poe et de Baudelaire, mais avec plus de spiritualisme. »
Un peu plus tard, le 7 avril 1864, Emmanuel des Essarts, de passage à Paris, écrivait à Mallarmé : « J’ai remis ton Azur à Collignon que j’ai vu à deux reprises. » Toutefois ce poème ne parut pas dans la Revue Nouvelle dont Albert Collignon était alors le directeur, car la revue cessa de paraître deux mois plus tard. Deux ans après, c’est dans la livraison du 12 mai 1866 du Parnasse Contemporain que ce poème fut publié sous sa forme définitive, avec, comme variantes :
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Str. i, vers 4 : A travers le désert stérile des Douleurs
Str. 2, vers 1 : . je la sens qui regarde
Str. 2, vers 2 : . d’un remords attirant
Str. 9, vers 2 : Ta peureuse agonie ainsi qu’un glaive sûr.
C’est dans cette même lettre du 7 avril 1864 qu’Emmanuel des Essarts informe l’exilé de Tournon qu’il a montré ses vers à Méry, à Vacquerie, à Baudelaire. « Baudelaire les a écoutés sans désapprobation, ce qui est un grand signe de faveur. S’il ne les avait pas aimés, il les aurait interrompus. »
Information que précise et complète une lettre de Cazalis : « Nous avons dîné avec Baudelaire. Ma cousine [Mme Le Josne] qui t’aime beaucoup et m’a demandé tous tes vers, a fait lire à Emmanuel les Fenêtres et l’Azur. Le maître a écouté avec une très fine attention; mais selon l’usage — usage bien contraire à celui d’Emmanuel — n’a rien dit. »
Aucun autre document ne permet de savoir ce que l’auteur des Fleurs du Mal pensa de ces ouvrages d’un jeune homme qui avait été son disciple avec tant de ferveur, et, en s’efforçant de se dégager de son influence, allait se montrer le plus original de ses émules.
« La quadruple répétition à l’intérieur du même vers, succédant à l’évocation des cloches comme si le mot étant lancé par leur balancement, fut peut-être suggéré à Mallarmé par le poëme d’Edgar Poe : les Cloches. » (E. Noulet, loc. cit. p. 347.)