A UN MENDIANT
Pauvre, voici cent sous... Eongtemps tu cajolas,
— Ce vice te manquait, — le songe d’être avare l Ne les enfouis pas pour qu’on te sonne un glas.
Evoque de l’Enfer un péché plus bigarre.
Tu peux ensanglanter tes brumeux horizons D’un rêve ayant l’éclair vermeil d’une fanfare :
Changeant' en verts treillis les barreaux des prisons Qu’illumine l’azur charmant d’une éclaircie.
Le tabac fait grimper de sveltes feuillaisons ;
L’opium est à vendre en mainte pharmacie:
Veux-tu mordre au rabais quelque pâle catin Et boire en sa salive un reste d’ambroisie.
T’attabler au café jusqu’au triste matin ?
Les plafonds sont fardés de faunesses sans voiles.
Et l’on jette deux sous au garçon, l’œil hautain.
Puis quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles D’emballage, l’aurore est un lac de vin d’or.
Et tu jures avoir le gosier plein d’étoiles !
Tu peux aussi, pour bien gaspiller ton trésor.
Mettre une plume rouge à ta coiffe ; à compiles Brûler un cierge an saint à qui tu crois encor.
Ne t’imagine pas que je dis des folies :
Que le Diable ait ton corps si tu crèves de faim,
Je hais l’aumône utile et veux que tu m’oublies ;
Et surtout, ne va pas, drôle, acheter du pain !*
* Cette version, qui est celle d’un manuscrit (coll. H. Doucet), existe dans une autre copie autographe (coll. H. Mondor) sous le même titre, avec deux variantes :
Str. 1, vers 3 : Ne les enterre pas...
Str. 5, vers 1 : ... jusqu’au jaune matin ?
NOTES ET VARIANTES
Cette seconde version remontait peut-être à l’année précédente, car Henri Cazalis, de Strasbourg, en mai 1863, écrivait à Mallarmé : « Si tu veux m’être agréable, tu m’enverrais tes deux sonnets sur l’aumône (« Voilà cinq francs, va boire ») et la naissance du poète...» Cazalis était resté sous la fausse impression qu’il s’agissait d’un sonnet.
Dans une lettre du 12 décembre 1863 à Albert Collignon, le directeur de la Repue Nouvelle, Mallarmé disait : « Je vous envoie une très courte ter^a-rima. La pourrez-vous mettre dans votre second numéro ? » Il se peut que ç’ait été ce poème, le Guignon , autre tierce-rime, étant, sous sa forme complète, beaucoup plus long.
Voici, enfin, la version de 1866, telle qu’elle parut dans la livraison du 1 2 mai de cette année-là du Parnasse Contemporain :