‹ OEuvres complètesChapitre 529 sur 655 · P. 40. DON DU POEME · texte numérisé non relu

P. 40. DON DU POEME

(Tournon, octobre 1865.)

Bien que ce poème fut alors composé, et dans son état à peu près définitif, Mallarmé ne crut pas devoir le comprendre dans le choix fait pour le Parnasse Contemporain de 1866, et ce ne fut qu’en 1883 qu’il le confia à Paul Verlaine pour ses Poètes maudits. 11 parut dans ce recueil en avril 1884, après sa publication, au cours de l’étude de Verlaine, dans Dutèce (numéro du 24-30 novembre 1883) et, dit Verlaine, après avoir figuré dans le Courrier du Dimanche.

Pourtant, dès l’automne 1865, l’auteur avait envoyé à Théodore Aubanel une copie, alors que ce poème portait comme titre : le Jour. Aubanel ayant découvert en ce poème des obscurités qui ne lui semblaient pas souhaitables, Mallarmé révisa son texte et en adressa une nouvelle copie à cet ami, sous le titre, cette fois, de le Poème Nocturne. Sur la feuille, Mallarmé avait écrit au crayon : « déchire la première copie ». Et Aubanel, le 21 décembre, répondait à Mallarmé : « Quant à ta deuxième version du Poème nocturne , il y a toujours dans la première partie des obscurités, des vers que je ne saisis pas bien. Est-ce ma faute ? »

C’est au sujet du même poème que Villiers de l’Isle-Adam adressa à Mallarmé, de Saint-Brieuc, où il était alors en train de corriger les épreuves de Morgane , cette lettre plaisante [janvieri 866] :

« J’étais au lit quand j’ai lu vos splendides vers. L’idée peu charitable m’est venu aussitôt de savoir comment une créature faite à l’image de Dieu, entendrait, sycophante, de telles merveilles. C’était une tentation du démon, bien évidemment : j’y succombai. Et victime de l’insidieux, je me demandai à quelle âme de choix, je devais aller faire part de ces vers pour sa moralisation, son rachat et son réconfort. — Mon dévolu, guidé par la logique d’une âme clémente, devait naturellement tomber sur la plus digne. Est-il besoin d’ajouter que c’était ma cuisinière ? Non, n’est-ce pas ?... Me sentant plus fort, je sautai à bas, je m’abluai : je n’hésitai pas même à revêtir mon pantalon pour être correct et ne point prêter à rire sur la dignité de ma mission de précurseur. J’avais acheté la veille un tambour pour les étrennes d’un de mes petits cousins. Je passai la bandoulière dans le sentiment de la solennité. Le tout avec la gravité la plus irréprochable.

« Et, descendant vivement l’escalier, — je récitai à haute voix les quatorze vers dont j’accompagnai, dûment, chaque hémistiche, d’un roulement qui commandait l’attention et les rassemblements sur les paliers.

NOTES ET VARIANTES

« Le succès dépassa, comme on dit, mes espérances les plus hyperboréennes. On me fit compliment sur la manière dont je jouais du tambour, et, par modestie, je déclarai que les vers étaient de moi, mais que les roulements m’étaient envoyés, notés , par vous. Alors, vous obtîntes votre part de gloire et justice fut faite. Ma cuisinière seule, âme d’élite, s’est retirée, pensive. Je tremble qu’elle n’ait découvert mon innocente supercherie.

« Ma famille m’a étonné toutefois, — et je lui dois un éloge : elle a presque compris le mot « carreaux » qui se trouve dans vos vers : — l’un de ses membres m’a demandé s’il n’était pas question « là-dedans » d’une allusion au fameux huit de carreau à l’aide duquel nous avions fait un schleem la veille, au wisth {sic).

« Vous voyez, mon cher Mallarmé, qu’un mieux sensible s’est déclaré dans l’harmonie intellectuelle du public... »

Dans une lettre à Mme Le Josne, l’amie de Baudelaire et la cousine d’Henri Cazalis, lettre datée Tournon, 8 février 1866, Mallarmé, en lui envoyant plusieurs poëmes, disait de celui-ci : « ... le troisième [évoque] la tristesse du Poète devant l’enfant de sa Nuit, le poème de sa veillée illuminée, quand l’aube, méchante, le montre funèbre et sans vie : il le porte à la femme qui le vivifiera ! » Le poète provençal n’ayant pas acquiescé au désir de Mallarmé de voir détruire la première copie de ce poème, le manuscrit Aubanel (coll. H. M.) les renferme toutes deux. Voici en quoi elles diffèrent du texte définitif.

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