P. 59. FEUILLET D’ALBUM
(Paris, 1890.)
Dans la bibliographie préparée par lui pour l’édition de ses Poésies (Deman, 1899), Stéphane Mallarmé a noté : « Tout à coup et comme par jeu est recopié indiscrètement à l’album de la fille du poète provençal Roumanille, mon vieux camarade. Je l’avais admirée enfant et elle voulut s’en souvenir pour me prier, demoiselle, de quelques vers. »
NOTES ET VARIANTES
Sur l’album, dont le texte est identique, figure la suscription « pour Mademoiselle Thérèse Roumanille ».
Ce poëme fut publié, par les soins de M. Albert Mockel, dans le numéro de septembre-décembre 1892 de la revue la Wallonie.
D’une lettre qu’adressa, à ce sujet, M. Albert Mockel, le 22 décembre 1938 à G. -Jean Aubry nous détachons ceci :
« Ma petite revue, la Wallonie, avait publié, inédit, le sonnet inspiré à Mallarmé par Mlle Téréson Roumanille : ce qui fut rappelé à un déjeuner où j’eus le plaisir d’être le voisin de table de celle-ci chez Jean Ajalbert à la Malmaison. Elle était toute jeune, mais déjà veuve de Jules Boissière. Le lendemain, dans la matinée, comme nous parcourions ensemble le parc du château, elle me pria de lui dire des vers dans ce beau décor... Ma charmante compagne insistant, je finis par lui réciter le sonnet que Mallarmé avait écrit pour elle : mais me refusai à sa demande d’entendre de mes propres vers. Le lendemain j’eus quelque remords d’avoir montré ma raideur presque impolie à l’égard d’une aimable jeune femme et je lui envoyai en Avignon le sonnet ci-joint dont le premier quatrain s’inspire de la petite pièce de Mallarmé. Cela me valut la copie authentique du texte de celle-ci inscrit dans son album et strictement conforme au texte de la Wallonie. »
SONNET
Tout à coup et comme par jeu Mademoiselle qui voulûtes...
Stéphane Mallarmé.
à Mme Boissière née Téréson Roumanille.
A voies. Madame, qui voulûtes.
Ce matin ivre de soleil.
Ouïr sur mes fragiles flûtes Un écho du Chant non pareil.
J'apporte une légère page
Qui tremble encore au vent amer.
Flocon d’écume sur la plage Déserte des voix de la mer.
Le songe est l’éternel empire Où par le verbe qu'il expire Règne Stéphane Mallarmé.
Mais à vous les roses de mai,
A vous dont le si jeune rire Surprit le poète charmé.
Albert Mockel.
NOTES ET VARIANTES
Quel meilleur et plus digne commentaire du poème de Mallarmé pouvions-nous donner que cette lettre et ce sonnet du délicat poète belge qui fut des premiers admirateurs du maitre et lui consacra l’étude si justement digne et haute : Stéphane Mallarmé : un héros ( Mercure de France, Paris, 1899)?
La date de naissance de ce poème nous a également été fournie par M. Albert Mockel.
Une copie de ce sonnet, par Mme Boissière, d’après le manuscrit ue lui adressa Mallarmé, est dans la collection H. Mondor.
P. 60. REMÉMORATION D’AMIS BELGES
« J’éprouve un plaisir à envoyer ce sonnet au livre d’or du Cercle Excelsior où j’avais fait une conférence et connu des amis », note Stéphane Mallarmé dans sa Bibliographie des Poésies (éd. Deman, 1899).
Il s’agit de la conférence sur Villiers de l’Isle-Adam que le poète fît à Bruges, au Cercle Excelsior, le 18 février 1890.
Ce sonnet parut dans V Art Littéraire (Bruxelles, novembre 1893) avec cette suscription : « A ceux de l’Excelsior » et cette variante :
Sinon d’épandre pour baume utile le temps...
Albert Thibaudet (dans la Poésie de Stéphane Mallarmé, p. 146 et sq.), après avoir recommandé de savoir les troisième et quatrième vers dans une parenthèse et de traiter le septième en ablatif absolu, a dit de ce sonnet :
« Pénétrer ce délicieux poème me donne une volupté sensuelle et fine qui fait paraître grossière la lecture de vers habituels. Car je participe, à mesure d’un déchiffrement aisé, à cette disposition progressive d’une brume bleue qui déserte par un matin de paix les toits et les tours de Bruges. Impression qui fournit aux deux quatrains leur motif apparent et pittoresque... Le temps se matérialise dans cette vapeur molle, brumeuse, couleur encens, qui flotte autour d’une ville du Nord, un beau jour d’été et que semblent exhaler les pierres qui s’en dévêtent... Les tercets prolongent, en une image, blancheur, plumes, à peine nouvelle, tant elle se fond en la brume dévoilée, envolée de Bruges, la douceur et la paix des quatrains. »