UN COUP DE DÉS JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD
(Paris, 1897).
Cette dernière des œuvres en prose de Stéphane Mallarmé et, assurément, l’une des plus singulières, parut d’abord dans le numéro de mai 1897 de la revue internationale Cosmopolis. Elle ne fut publiée isolément que, longtemps après la mort de son auteur, en 1914, aux éditions de la Nouvelle Revue Française, par les soins du gendre du pocte, le docteur Edmond Bonniot.
Nous possédons quelques précieux éclaircissement historiques sur cet ouvrage, dans un chapitre du volume de M. Paul Valéry : Variété II (N. R. F., Paris, 1929, pp. 169-175).
Dans ce chapitre, intitulé le Coup de Dés, M. Paul Valéry dit :
« Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l’eut-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez lui ; il m’introduisit dans sa chambre de la rue de Rome où derrière une antique’ tapisserie reposèrent jusqu’à sa mort, signal par lui donné de leur destruction, les paquets de ses notes. Sur sa table de bois très sombre, carrée, aux jambes torses,
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il disposa le manuscrit de son poëme, et il se mit à iire d’une voix basse, égale, sans le moindre « effet », presque à soi-même.
«... Mallarmé, m’ayant lu le plus uniment du monde son Coup de dés, comme simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer le dispositif. Il me sembla de voir la figure d’une pensée, pour la première fois placée dans notre espace... Ici, véritablement, l’étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles...
« ... Le 30 mars 1897, me donnant les épreuves corrigées du texte que devait publier Cosmopolis, il me dit avec un admirable sourire, ornement du plus pur orgueil inspiré à un homme par son sentiment de l’univers : « Ne trouvez-vous pas que c’est un acte « de démence ? »
« Un peu plus tard, à Valvins, sur le rebord d’une fenêtre ouverte au calme paysage, étalant les magnifiques feuilles d’épreuves de la grande édition composée chez Lahure (elle ne vint jamais à paraître), il me fit le nouvel honneur de me demander mon avis sur certains détails de cette disposition typographique, qui était l’essentiel de sa tentative, je cherchai, je proposai quelques objections, mais dans le seul dessein qu’il y répondît...
« Le soir du même jour, comme il m’accompagnait au chemin de fer, l’innombrable ciel de juillet enfermant toutes choses dans un groupe étincelant d’autres mondes, et que nous marchions, fumeurs obscurs, au milieu du Serpent, du Cygne, de l’Aigle, de la Lyre, il me semblait maintenant d’être pris dans le texte même de l’univers silencieux... Au creux d’une telle nuit, entre les propos que nous échangions, je songeais à la tentative merveilleuse : quel modèle, quel enseignement là-haut ! Où Kant, assez naïvement, peut-être, avait cru voir la Loi Morale, Mallarmé percevait sans doute l’Impératif d’une poésie, une Poétique... Il a essayé, pensai-je, d’ élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé. »
Au cours d’une conférence faite par M. André Gide, au Théâtre du Vieux-Colombier, le 22 novembre 1913 et qui fut reproduite dans la Vie des Lettres, numéro d’avril 1914, celui-ci a cité le passage d’une lettre qu’il reçut de Mallarmé au sujet de ce poëme.
« Le poëme s’imprime, en ce moment, tel que je l’ai conçu quant à la pagination, où est tout l’effet. Tel mot en gros caractères à lui seul demande toute une page de blanc, et je crois être sûr de l’effet. Je vous enverrai à Florence la première épreuve convenable. La constellation y affectera, d’après des lois exactes, et autant qu’il est permis à un texte imprimé, fatalement une allure de constellation. Le vaisseau y donne de la bande, du haut d’une page au bas de l’autre, etc. ; car, et c’est là tout le point de vue (qu’il me fallut omettre dans un périodique), le rythme d’une phrase au sujet d’un acte, ou même d’un objet, n’a de sens que s’il les imite, et figuré sur le papier, repris par la lettre à l’estampe originelle, n’en sait rendre, malgré tout, quelque chose. »
Mallarmé, peu avant sa mort, avait apporté ses soins à une
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édition du Coup de dés , qui devait contenir des planches d’Odilon Redon. Nous avons trouvé de celui-ci une lettre datée du 20 avril 1898 et adressée à Mallarmé où il dit :
« J’ai beaucoup regretté d’avoir manqué votre excellente visite. J’avais à vous parler aussi des dessins du Dé. Vollard m’a montré des papiers superbes : je crois que, pour l’unité, nous pourrions tenter l’impression des lithographies sur papier blanc, c’est-à-dire sur celui du texte, bien que séparément placées : je me propose de dessiner blond et pâle afin de ne pas contrarier l’effet des caractères, ni leur variété nouvelle. J’ai des pierres au grainage, c’est vous dire que je serai bientôt à l’ouvrage. »
Dans la Poésie de Stéphane Mallarmé (p. 417), Albert Thibaudet rapporte : « A la typographie, part essentielle du poëme, Mallarmé avait mis des soins méticuleux; il avait fait des recherches dans les imprimeries pour les caractères appropriés, les avait trouvés enfin chez Didot. Quand il mourut, il venait de corriger les épreuves d’une belle édition in-folio qui ne parut pas et que remplace tant bien que mal l’édition ancienne. »
Albert Thibaudet ajoute que l’éditeur vendit alors ces épreuves définitives avec quatre lithographies d’Odilon Redon qui devaient accompagner le poëme.
Dans son ouvrage sur Mallarmé , M. Jean Royère dit :
« Un coup de dés jamais n'abolira le hasard , constatation qui tombe comme la prophétie de la Sibylle. En effet, le poète n’est maître que de son génie et ne commande pas aux circonstances. Mais un « coup de dés » lui est toujours permis et c’est l’unique manière de dénouer la tragédie et d’échapper, — pour ce qui le concerne — au Hasard. » Voir, de Pierre Beausire, le remarquable ouvrage ; Essai sur la Poésie et la Poétique de Mallarmé (Bibliothèque des Trois Collines, Roth, édit., Lausanne, 1942.)
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