‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 51 sur 68 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Pour célébrer des astres dévestus L'heur qui s'escoule en celle qui me lime, Et pour louer son esprit, qui n'estime Que le divin des divines vertus,

Et ses regards, ains traits d'Amour pointus, Que son bel œil au fond du cœur m'imprime, Il me faudroit, non l'ardeur de ma rime, Mais le sçavoir du Masconnois Pontus.

Il me faudroit ceste lyre divine, Dont le labeur sur la rive Angevine Changea l'Olive en un Laurier fleury :

Et me faudroit un Desautels encore, Et un Baïf qui sa Francine honore, Et un Belleau que les Sœurs ont nourry.

MURET

Pour célébrer.) Il dit, que pour louer sa dame, il luy faudroit l'esprit de quelques Poètes de nostre temps, lesquels il nomme. Des astres devestus.) Il dit, que les astres se sont despouillez de tout ce qu'ils avoient de beau, le laissans escouler dans Cassandre. Mais le sçavoir du Masconnois Pontus.) Pontus Thyard Masconnois, Poëte excellent, auteur des Erreurs amoureuses. L'Olive.) Il entend Joachim du Bellay. Desauteh.) Il entend Guillaume des Autels Charolois, Poëte d'un gentil et gaillard esprit, qui a composé mille belles choses amoureuses, en la louange d'une sienne maistresse, qu'il appelle sa Saincte. FA un Baif.) J'ay desja parlé souvent de Jan Antoine Baif, mon frère d'alliance : mais toutefois non tant l'amitié que je luy porte, comme la gentillesse de son esprit, me contraint encor un coup à tesmoigner, qu'en la cognoissance des Langues Latine, Grecque, et Françoise, en bonté d'esprit, en honnesteté de mœurs, nostre France en a bien peu qui l'égalent. Desquelles choses donnent suffisant argument les fruicts de son esprit, lesquels il produit journellement, n'ayant encor attaint le vingtdeuxiesme an de son aage [en 1553].

Estrc indigent, et donner tout le sien, Se feindre un ris, avoir le cœur en plcinte, 1 lair le vray, aimer la chose feinte, Posséder tout, et ne jouyr de rien :

Fstre délivre, et trainer son lien, Estre vaillant, et couharder de crainte, Vouloir mourir, et vivre par contrainte, Et sans loyei despendre toul son bien :

Avoir tousjours pour un servil hommage La honte au front, en la main le dommage : A mes pensers d'un courage hautain

Ourdir sans cesse une nouvelle trame, Sont les effets qui logent en mon ame, L'espoir douteux, et le tourment certain.

MURET

Estre indigent.) Il raconte les maux qu'il souffre poui aimer. Trame.) Métaphore prinse des tisserans.

Œil, qui portrait dedans les miens reposes, Comme un Soleil, le Dieu de ma clarté : Ris, qui forçant ma douce liberté, Me transformas en cent métamorphoses :

Larme d'argent, qui mes fiâmes arroses, Quand tu languis de me voir maltraité : Main, qui mon cœur captives arresté, Emprisonné d'une chesne de roses :

Je suis tant vostre, et tant l'affection M'a peint au sang vostre perfection, Que ny le temps, ny la mort tant soit forte,

N'empescheront qu'au profond de mon sein Tousjours gravez en l'ame je ne porte Un œil, un ris, une larme, une main.

MURET

Œil qui portrait.) Quelquefois sa dame luy avoit fait tant de faveur, que de le regarder avec un doux souris, et luy tendre amoureusement la main. Parquoy il print

la hardiesse de luy descouvrir une partie des passions qu'il enduroit pour elle : ce qu'il fit avecques tant de grâce, qu'elle-mesme esmeuë à pitié, se print à larmoyer. Ceste privauté luy donna tant de plaisir, qu'il dit que le temps ne la mort ne sçauroient faire, qu'il n'ait tousjours en mémoire l'œil, le ris, la larme, et la main de sa dame.

Si seulement l'image de la chose Fait à noz yeux la chose concevoir, Et si mon œil n'a puissance de voir, Si quelqu'idole au devant ne s'oppose :

Que ne m'a fait celuy qui tout compose, Les yeux plus grands, afin de mieux pouvoir En leur grandeur, la grandeur recevoir Du simulachre où ma vie est enclose ?

Certes le ciel trop ingrat de son bien, Qui seul la fit, et qui seul vit combien De sa beauté divine estoit l'Idée,

Comme jaloux d'un bien si précieux, Silla le monde, et m'aveugla les yeux, Pour de luy seul seule estre regardée.

Si seulement.) Quelques anciens ont pensé, que d'un chacun corps sortoient perpétuellement images, lesquelles se rendans dans nostre œil, estoient cause de la veuë. Les raisons en sont au quatriesme livre de Lucrèce. Le Poëte donc se complaint, que Dieu ne luy a fait les yeux plus grands, afin qu'il peust mieux recevoir en iceux la grandeur du simulachre de sa dame. A la fin il dit, que le ciel, qui l'avoit fait belle en perfection, voulut luy seul en avoir la veuë, et par ainsi aveugla les hommes

à l'endroit d'elle, comme indignes de la fruition d'un si grand bien. Silla le monde.) Luy ferma les yeux. Le mot, Siller, est propre en fauconnerie.

Sous le crystal d'une argenteuse rive, Au mois d'Avril une perle je vy, Dont la clarté m'a tellement ravy, Qu'en mon esprit autre penser n'arrive.

Sa rondeur fut d'une blancheur naïve, Et ses rayons treluisoyent à l'envy :

De l'admirer je ne suis assouvy, Tant le destin me dit que je la suive.

Cent fois courbé pour la pescher à bas, Poussé d'ardeur, je devallay le bras, Et ja content sa beauté je tenoye,

Sans un Archer, qui du bout de son arc A front panché me plongeant sous le lac, Frauda mes doits, et desroba ma proye.

MURET

Sous le crystal.) Par une nouvelle allégorie, il descouvre le commencement de son amour : disant, qu'au mois d'Avril au bord d'une fontaine (ainsi descouvrant le lieu, et le temps, auquel il fut surpris) il vit une perle belle à merveilles. Par ceste perle il entend sa dame. Dit donc, que ravi par la beauté de ceste perle, il s'efforçoit à la prendre, et desja par opinion la tenoit, quand Amour ne voulant pas qu'il eust si bon marché de tant précieuse marchandise, d'un coup de trait le fit cheoir dans un lac, tellement que sa proye luy eschappa des mains. Une presque pareille fiction est en Pétrarque au cent cinquantehuictiesme Sonet de la première partie.

Le premier jour du mois de May, Madame, Dedans le cueur je senty voz beaux yeux Bruns, doux, courtois, rians, délicieux, Qui d'un glaçon feroient naistre une flame.

De leur beau jour le souvenir m'enflame, Et par penser j'en deviens amoureux.

O de mon cueur les meurtriers bien-heureux ! Vostre vertu je sens jusques en l'ame :

Yeux qui tenez la clef de mon penser, Maistres de moy, qui peustes offenser D'un seul regard ma raison toute esmeuë.

Ha ! que je suis de vostre amour époint, Las, je devois jouyr de vostre veuë Plus longuement, ou bien ne la voir point.

MURET [lire BELLEAU]

Le premier jour du mois de May, Madame.) Il loue les yeux bruns de sa Dame excellente en toute perfection. [Ce Sonnet n'appartient point à Cassandrc, mais à quelcun qui prenoit congé de sa maistresse. 1587.]

Soit que son or se crespe lentement, Ou soit qu'il vag[u]e en deux glissantes ondes, Qui çà qui là par le sein vagabondes, Et sur le col nagent follastrement :

Ou soit qu'un noud diapré tortement De maints rubis e1 maintes perles rondes,

Serre les flots de ses deux tresses blondes, Mon cœur se plaist en son contentement.

Quel plaisir est-ce, ainçois quelle merveille, Quand ses cheveux troussez dessus l'oreille, D'une Venus imitent la façon ?

Quand d'un bonet sa teste elle Adonise, Et qu'on ne sçait s'elle est fille ou garson, Tant en ces deux sa beauté se desguise ?

MURET

Soit que son or.) Il dit, qu'en quelque sorte que sa dame se puisse accoustrer, toutes parures luy sont fort séantes. Quand d'un bonet sa teste elle Adonise.) Quand prenant un bonet, elle se rend semblable à un Adonis. Adon, ou Adonis fut le mignon de Venus, duquel je parleray en un autre lieu plus à plein. S'elle est fille ou garson.) Ainsi dit Horace [Od. II, v. 21-24] d'un jeune garson nommé Gyges :

Quem si puellarum insereres choro, Miré sagaces falleret hospites, Discrimen obscurum, solutis Crinibus, ambiguoque vultu.

De ses cheveux la rousoyante Aurore Semez espais les Indes remplissoit, Et ja le ciel à longs traits rougissoit De maint émail qui le matin décore :

Quand elle veit la Nymphe que j'adore, Tresser son chef, dont l'or qui jaunissoit, Le crespe honneur du sien esblouyssoit, Voire elle-mesme et tout le ciel encore.

Lors ses cheveux vergongneuse arracha, Et en pleurant sa face elle cacha, Tant la beauté des beautez luy ennuyé :

Puis ses soupirs parmy l'aer se suivans, Trois jours entiers enfantèrent des vens, Sa honte un feu, et ses yeux une pluye.

MURET

De ses cheveux.) Quelquefois sur le poinct du jour sa dame s'estoit mise à la fenestre, estant encore toute eschevelée. Advint que le temps, qui au-paravant estoit clair et serain, soudainement se change [a] : tellement qu'il se prit à venter, à esclairer, à pleuvoir. Le Poëte dit, que ce fut l'Aurore, qui voyant les cheveux de Cassandre estre plus beaux que les siens, en eut honte et despit : Tellement que de sa rougeur furent engendrez les esclairs : des soupirs qu'elle en getta, naquirent les vents : et les pleurs qu'elle en respandit, furent cause de la pluye.

Pren ceste rose aimable comme toy, Qui sers de rose aux roses les plus belles, Qui sers de fleurs aux fleurs les plus nouvelles, Qui sers de Muse aux Muscs et à moy.

Pren ceste rose, et ensemble reçoy Dedans ton sein mon cœur qui n'a point d'ailes : Il vit blessé de cent playes cruelles, Opiniastre à garder trop sa foy.

La rose et moy différons d'une chose : Un Soleil voit naistre et mourir la rose, Mille Soleils ont veu naistre m 'amour

Qui ne se passe, et jamais ne repose.

Que pleust à Dieu que mon amour éclose, Comme une fleur, ne m'eust duré qu'un jour.

MURET [? BELLEAU

Pren ceste rose.) Ce Sonet n'a besoin de commentaire.

D'un mesme dueil pleurer vous devriez bien, Tertres bessons, pour la fascheuse absence De ce bel œil, qui fut par sa présence Vostre Soleil, ainçois qui fut le mien.

Las ! de quels maux, Amour, et de combien Une beauté ma peine recompense !

Quand plein de honte à toute heure je pense, Qu'en un moment j'ay perdu tout mon bien.

Or adieu donc beauté qui me desdaigne.

Un bois, un roc, un fleuve, une montaigne Vous pourront bien eslongner de mes yeux :

Mais non du cœur, que prompt il ne vous suive, Et que dans vous plus que dans moy ne vive, Comme en la part qu'il aime beaucoup mieux.

MURET

D'un mesme dueil. ) Il se plaint pour le département de sa dame, asseurant toutefois, quelque part qu'elle soit, que son cœur sera tousjours avec elle.

Tout me desplaist, mais rien ne m'est si grief Qu'estre eslongné des beaux yeux de Madame, Oui des plaisirs les plus doux de mon ame En leurs rayons ont emporté la clef.

Un torrent d'eau s'écoule de mon chef : Et tout confit de soupirs je me pâme, Perdant le feu, dont la divine flame Seule guidoit de mes pensers la nef.

Depuis le jour que je senti sa braise, Autre beauté je n'ay veu qui me plaise, Ny ne voirra}? : Mais bien puissay-je voir,

Qu'avant mourir seulement cette Fere D'un seul tour d'oeil promette un peu d'espoir Au coup d'Amour, dont je me désespère.

MURET

Tout me desplaist.) Ce Sonet est presque pareil an predecent. Fere.) C'est ce que les Latins et les Italiens disent, Fera.

Jaloux Soleil contre Amour envieux, Soleil masqué d'une face blesmie, Qui par trois jours as retenu m'amie Seule au logis par un temps pluvieux :

Je ne croy plus tant d'amours que les vieux Chantent de toy : ce n'est que Poésie. S'il eust jadis touché ta fantaisie D'un mesme mal, tu serois soucieux.

Par tes rayons à la poincte cornue, En ma faveur eusses rompu la Nuë, Faisant d'obscur un temps serein et beau.

Va te cacher, vieil Pastoureau champestre : Ah ! tu n'es digne au Ciel d'estre un flambeau, Mais un qui meine en terre les bœufz paistre.

Jaloux Soleil.) Il dit que le Soleil n'est digne de luire aux cieux, mais d'estre bouvier, comme autrefois il fut gardant les bœufs du Roy Admete sur le fleuve Amfrise en Thessalie, et que si le Soleil eust aimé autrefois, comme les poètes content, /\ eust eu pitié de luy, et eust appaisé le temps d'une belle clarté, afin que sa maistresse le fust venu voir.

Quand je vous voy, ou quand je pense en vous, D'une frisson tout le cœur me frétille, Mon sang s'esmeut, et d'un penser fertile Un autre croist, tant le suget m'est doux.

Je tremble tout de nerfs et de genous : Comme la cire au feu, je me distile : Ma raison tombe, et ma force inutile Me laisse froid sans haleine et sans pous.

Je semble au mort, qu'en la fosse on dévale, Tant je suis hâve, espoventable et pâle, Voyant mes sens par la mort se muer :

Et toutefois je me plais en ma braise. D'un mesme mal l'un et l'autre est bien aise, Moy de mourir, et vous de me tuer.

Ronsard. — Les Amours, t. I. S

114 l- LIVRE DES AMOURS

MURET

Quand je vous voy.) L'argument est assez aisé. Je tremble tout de nerfs et de genoux.) Prins d'Horace [Od. I, xxiii, 8]

Et corde, et genibus tremuit.

Morne de corps, et plus morne d'espris Je me trainois dans une masse morte :

Et sans sçavoir combien la Muse apporte D'honneur aux siens, je l'avois à mespris.

Mais dés le jour que de vous je m'épris, A la vertu vostre œil me fut escorte, Et me ravit, voire de telle sorte, Que d'ignorant je devins bien appris.

Donques, mon Tout, si je fay quelque chose, Si dignement de vos yeux je compose, Vous me causez vous-mesmes tels effets.

Je pren de vous mes grâces plus parfaites : Vous m'inspirez, et dedans moy vous faites, Si je fay bien, tout le bien que je fais.

MURET

Morne de corps.) Devant qu'estre amoureux, il estoit tout morne, et de corps et d'esprit, et ne tenoit conte des lettres, jusques à ce qu'Amour l'y excita. Parquoy s'il fait quelque chose de bon, tout l'honneur en appartient à sa dame. [L'argument de ce Sonnet est pris de Pétrarque (an/. 8. i. où il chante les merveilles que causent en luy les yeux de sa Laure. 1604.]

Par l'œil de l'ame à toute heure je voy Ceste beauté dedans mon cœur présente : Ny mont, ny bois, ny fleuve ne m'exente, Que par pensée elle ne parle à moy.

Dame, qui sçais ma constance et ma foy, Voy, s'il te plaist, que le temps qui s'absente, Depuis sept ans en rien ne desaugmente Le plaisant mal que j'endure pour toy.

De l'endurer lassé je ne suis pas, Ny ne serois, allassay-je là bas, Pour mille fois en mille corps renaistre.

Mais de mon cœur je suis desja lassé, Qui me desplaist, et qui mien ne peult estre, Comme il estoit, puis que tu l'as chassé.

MURET

Par l'œil de l'ame.) L'argument est facile. Pour mille fois en mille corps renaistre . ) Selon l'opinion des Pythagoriens, qui disoient les âmes passer d'un corps en autre. Voy Ovide au dernier de la Metamorph[ose.] [L'invention est de Pétrarque, Son. 19. 1. lequel pour avoir paix avec les beaux yeux de sa guerrière, mille fois luy avoit offert son cœur pour présent, qu'elle refusoit tousjours avec dédain. 1604.]

cm

Sur le sablon la semence j'épan :

Je sonde en vain les abysmes d'un gouffre :

Il6 I. LIVRE DES AMOURS

Sans qu'on m'invite, à toute heure je m'ouffre : Et sans loyer mon âge je dépan.

En vœu ma vie à son portrait j'apan : Devant son feu mon cœur se change en souffre : Et pour ses yeux ingratement je souffre Dix mille maux, et d'un ne me repan.

Qui sçauroit bien quelle trampe a ma vie, D'estre amoureux n'aura jamais envie.

De chaud, de froid je me sens allumer.

Tout mon plaisir est confit d'amertume : Je vi d'ennuy, de dueil je me consume : En tel estât je suis pour trop aimer.

MURET

Sur le sablon.) Il dit qu'Amour rend sa condition si misérable, que qui bien l'entendroit, n'auroit jamais envie d'estre amoureux. M'ouffre.) Pour, m'offre. Ainsi disent les Grecs oSvojjui pour Svopx : voùoroç pour vcaoç. Quelle trampe a ma vie.) Métaphore prinse des armuriers. Pétrarque en a aussi usé, disant :

Si ch'io mi credo homai, che monti, e piaggc,

E fiumi, e selve sappian di che tempre

Sia la mia vita, ch'é celata altrui.

Devant les yeux nuict et jour me revient Le saint portrait de l'angelique face : Soit que j'escrive, ou soit que j'entrclasse Mes vers au luth, tousjours il m'en souvient.

Voyez pour Dieu, comme un bel œil me tient En sa prison, et point ne me délasse :

Comme mon cœur il empestre en sa nasse, Qui de pensée, à mon dam, l'entretient.

O le grand mal, quand nostre ame est saisie Des monstres naiz dedans la fantaisie ! Le jugement est tousjours en prison.

Meschant Amour, pourquoy me fais tu croire Que la blancheur est une chose noire, Et que les sens sont plus que la raison ?

MURET

Devant les yeux.) Il monstre par son exemple, que quand Amour a une fois engravé la beauté d'une dame dans le cœur d'un amant, il est impossible après qu'elle s'en efface. Nasse.) C'est un instrument d'ozier, duquel se servent les pescheurs. Les Poètes Latins l'appellent par une belle métaphore Vimineum labyrinthum.

Apres ton cours je ne haste mes pas Pour te souiller d'une amour deshonneste : Demeure donq, le Locrois m'admonneste, Aux bors Gyrez, de ne te forcer pas.

Neptune oyant ses blasphèmes d'abas, Luy accabla son impudique teste D'un grand rocher au fort de la tempeste : » Le ciel conduit le meschant au trespas.

Il te voulut, le meschant, violer, Lors que la peur te faisoit accoler Les pieds vangeurs de la Grecque Minerve

Et je ne veux qu'à ta grandeur offrir Mon chaste cœur, s'il te plaist de souffrir Qu'en l'immolant de victime il te serve.

Il8 I. LIVRE DES AMOURS

MURET

Apres ton cours.) Jouant aux barres avec sa dame et la voyant fuyr, il tasche à la retenir, disant qu'il ne la poursuit pas pour la violer : ains seulement pour luy sacrifier son cœur, si son plaisir est de le recevoir. Le Locrois.) Il entend Ajax fils d'Oilée, lequel pour avoir voulu violer Cassandre, qui fuyant la fureur des Grecs, s'estoit retirée dans le temple de Minerve, ainsi qu'il s'en retournoit en Grèce, fut par la Déesse foudroyé : comme raconte Virgile au premier de l'Enéide. Il eust toutefois esté préservé de ce danger, s'il ne se fust prins à maugréer, disant qu'en despit des dieux il eschapperoit. Car lors Neptune courroucé, print un quartier de quelques rochers, qui se nommoient les rochers Gyrez, et le luy lança dans la mer : à cause dequoy, bien tost après il se noya. Voy Homère au quatriesme de l'Odyssée. D'abas.) Du fond de la mer. Les pieds vangeurs ) Les pieds de Minerve, qui vangea bien l'outrage, qu'on avoit voulu faire dans son temple.

Je suis larron pour vous aimer, Madame : Si je veux vivre, il faut que j'aille emblcr De voz beaux yeux les regards, et troubler Par mon regard le vostre qui me pâme.

De voz beaux yeux seulement je m'affame, Tant double force ils ont de me combler Le cœur de joye, et mes jours redoubler, Ayant pour vie un seul trait de leur name.

Un seul regard qu'il vous plaist me lascher, Me paist trois jours, puis j'en revais chercher, Quand du premier la puissance est perdue,

Emblant mon vivre en mon adversité, Larron forcé de chose défendue, Non par plaisir, mais par nécessité.

MURET [? BELLEAU

Je suis larron pour vous aimer.) Il dit qu'il ne vit que des regards de sa dame, et qu'elle le contraint d'estre larron pour luy en desrober, à fin de vivre. Pris de Pétrarque. [Canz. 20. 1. 1604.]

Ravy du nom qui me glace en ardeur, Me souvenant de ma douce charité, Icy je plante une plante d'eslite, Qui l'esmeraude efface de verdeur.

Tout ornement de royale grandeur, Beauté, sçavoir, honneur, grâce, et mérite, Sont pour racine à ceste Marguerite, Qui ciel et terre emparfume d'odeur.

Divine fleur, où mon espoir demeure, La manne tombe et retombe à toute heure Dessus ton front en tous temps nouvelet :

Jamais de toy la pucelle n'approche, La mouche à miel, ne la faucille croche, Ny les ergots d'un folâtre aignelet.

MURET

Ravy du nom.) Quiconque soit celle, pour qui ce Sonet, et un autre encor', qui est dans ce livre, ont esté faits, elle a nom Marguerite. D'où je collige, que les Poètes ne sont pas tousjours si passionnez, ne si constans

en amour, comme ils se font. Et combien qu'ils disent à la première, qu'ils peuvent aborder, que plustost ciel et terre periroient, qu'ils en aimassent une autre : si est-ce toutefois, que quand ils rencontrent chaussure à leur pied, leur naturel n'est pas d'en faire grand conscience. Aussi ne faut-il. Une bonne souris doit tousjours avoir plus d'un trou à se retirer. Il dit donc, qu'en honneur de ceste Marguerite, il plante une fleur du mesme nom : à laquelle il souhaite, qu'elle verdoyé perpétuellement, sans que chose quelconque approche d'elle, qui la puisse aucunement offenser. Charité.) Grâce. Qui l'esmeraude efface de verdeur.) Ainsi Pétrarque,

Un lauro ver de, si che di colore

Ogni smeraldo hauria ben vinto estanco.

Tout ornement.) Pétrarque au mesme Sonet,

Fama, honor, e virtute, e leggiadria,

Casta bcllezza in habito céleste

Son le radici de la nobil planta.

La pucelle.) Pour te cueillir à faire un bouquet. Les ergots.) Le bout des pieds des chevreaux. Partie pour le tout.

Depuis le jour que le trait ocieus Grava ton nom au roc de ma mémoire, Et que l'ardeur qui flamboit en ta gloire, Me fit sentir le foudre de tes yeux :

Mon cœur attaint d'un éclair rigoreux Pour éviter ta nouvelle victoire, S'alla cacher dans tes ondes d'yvoire, Et sous l'abri de ton chef amoureux.

Là se mocquant de l'aigreur de ma playe, En seureté par tes cheveux s'égaye, Tout resjouy des rais de ton flambeau :

Et tellement il t'aime son hostesse, Que pâle et froid sans retourner, me laisse, Comme un esprit qui fuit de son tombeau.

MURET

Depuis le jour.) Il dit, que dés le jour qu'il devint amoureux, son cœur le laissant, s'enfuit vers sa dame, et depuis n'est voulu revenir vers luy. Ondes d'ivoire.) Le mouvement de ses tetins, qui sont durs comme ivoire. L'abri.) La couverture. Ce mot, Abri, semble venir du Latin, apricus, combien qu'il signifie tout le contraire. Ainsi cuide-je, que le mot, Lier, vient du Grec Xûci), qui a toutefois contraire signification. De ton flambeau.) De ton œil. Comme un esprit qui fuit de son tombeau.) C'est une allusion à ce que dit Platon, que le corps n'est autre chose qu'un tombeau de l'ame. Parquoy les Grecs le nomment crwjia, comme s'ils vouloient dire,

Le mal est grand, le remède est si bref A ma douleur, dont l'aigreur ne s'alente, Que bas ne haut, dés le bout de la plante Je n'ay santé jusqu'au sommet du chef.

L'œil qui tenoit de mes pensers la clef, En lieu de m'estre une estoille drillante Parmi les flots de l'amour violente, Contre un despit a fait rompre ma nef.

Le soin meurtrier, soit que je veille, ou songe, Tigre affamé, de mille dents me ronge, Pinceant mon cœur, mes poumons et mon flanc.

Et le penser importun qui me presse (Comme un limier eschappé de sa lesse) Mange mon cœur, et s'yvre de mon sang.

MURET

Le mal est grand.) Il raconte la misère et le desespoir où amour l'a réduit. Une estoile drillante.) Estincellante . Ma nef.) Mon espérance. Lesse.) Est une chorde, par laquelle les veneurs arrestent les lévriers.

ex

Amour, si plus ma fièvre se renforce, Si plus ton arc tire pour me blesser, Avant mes jours j'ay crainte de laisser Le verd fardeau de mon humaine escorce.

Ja de mon cœur je sen moindre la force Se transmuer pour sa mort avancer, Devant le feu de mon ardant penser, Non en bois verd, mais en poudre d'amorce.

Cent fois pour moy le jour malencontreux, Où j'avallay le breuvage amoureux, Qu'à si longs traits me versoit une œillade :

O bienheureux ! si pour me secourir, Des le jour mesme Amour m'eust fait mourir, Sans me tenir si longuement malade.

MURET

Amour, si plus.) Tout ce Sonet n'a rien, qui ne puisse aisément estre entendu. Humaine escorce.) Sa peau, qui environne son corps, comme une escorce fait le bois. Par métaphore il prend l'escorce pour la peau, et la peau pour le corps.

Si doux au cœur le souvenir me tente De la mielleuse et fielleuse saison, Où je perdy mes sens et ma raison, Qu'autre plaisir ma peine ne contente.

Je ne veux point en la playe de tante Qu'Amour me fit pour avoir guerison, Et ne veux point qu'on m'ouvre la prison, Pour affranchir autre part mon attente.

Plus que la mort je fuy la liberté, Tant j'ay grand peur de me voir escarté Du doux lien qui doucement offense :

Et m'est honneur de me voir martyrer, Sous un espoir quelque jour de tirer Un seul baiser pour toute recompense.

MURET

Si doux au cœur.) Le souvenir de sa prinse, sa captivité, et son torment le délectent si fort, q'il seroit marry de se voir en liberté. Car il estime que le seul espoir d'obtenir quelquefois un baiser de sa dame, est suffisant pour alléger toutes ses peines.

Heureux le jour, l'an, le mois et la place, L'heure et le temps où voz yeux m'ont tué, Sinon tué, à tout le moins mué Comme Méduse, en une froide glace.

Il est bien vray que le traict de ma face Me reste encor, mais l'esprit deslié Pour vivre en vous, a son corps oublié, Me laissant seul comme une froide masse.

Aucunefois quand vous tournez un peu Voz yeux sur moy, je sens un petit feu Qui me r'anime, et reschauffe les veines,

Et fait au froid quelque petit effort.

Mais voz regards n'allongent que mes peines, Tant le premier fut cause de ma mort !

MURET

Heureux le jour.) Ce Sonet est assez aisé de soy Méduse.) Il en a esté parlé en un autre lieu [VIII]. [L'invention est de Pétrarque. Son. 47. 1. 1604.]

Amour archer toutes ses flèches ront D'un coup sur moy, et ne me reconforte D'un seul regard celle pour qui je porte Le cœur aux yeux, les pensers sus le front.

D'un Soleil part la glace qui me fond, Et m'esbaïs que ma froideur n'est morte Au raiz d'un œil, qui d'une flame accortc Me fait au cœur un ulcère profond.

En tel estât je voy languir ma vie, Qu'aux plus chetifs ma langueur porte envie, Tant le mal croist, et le cœur me défaut :

Mais la douleur qui plus trouble mon ame, O cruauté ! c'est qu'Amour et madame Sçavent mon mal, et si ne leur en chaut.

MURET

Amour archer.) L'argument est facile. D'un Soleil.) Il entend sa dame. D'une flame accorte.) Gentile, ad visée, subtile. Mot Italien.

Je vy ma Nymphe entre cent damoiselles, Comme un Croissant par les menus flambeaux, Et de ses yeux plus que les astres beaux Faire obscurcir la beauté des plus belles.

Dedans son sein les Grâces immortelles, La Gaillardise, et les Frères jumeaux Alloient volant, comme petits oiseaux Parmy le verd des branches plus nouvelles.

Le ciel ravy, qui si belle la voit, Roses, et liz, et ghirlandes pleuvoit Tout au rond d'elle, au milieu de la place :

Si qu'en despit de l'hyver froidureux, Par la vertu de ses yeux amoureux Un beau printemps s'engendra de sa face.

MURET

Je vy ma Nymphe.) Il descrit l'excellente beauté de sa dame, qui au milieu de l'hyver, fit revenir un printemps. [Le premier couplet est semblable au premier du Son. 183. 1. de Pétrarque. 1604.] Comme un croissant.) Ainsi Horace, [Od. I, xn, 46-48].

micat inter omnes

Iulium siclus, velut inter ignés I.una minores.

La gaillardise.) Que les Italiens appellent Leggiadria : les Latins, Lascivia. Les frères jumeaux.) Les Amours. La voit.) Pour, la voyoit, la regardoit. Ghirlandes.) Chapeaux de fleurs. Mot Italien.

Plus que les Rois, leurs sceptres, et leur bien, J'aime ce front où mon Tyran se joue, Et le vermeil de ceste belle joue, Qui fait honteux le pourpre Tyrien.

Toutes beautez à mes yeux ne sont rien Au pris du sein, qui lentement secoue Son gorgerin, sous qui doucement noue Le branle égal d'un flot Cytherien.

En la façon que Jupiter est aise, Quand de son chant une Muse l'appaise, Ainsi je suis de ses chansons épris,

Lors qu'à son luth ses doigts elle embcsongne, Et qu'elle dit le branle de Bourgongne, Qu'elle disoit le jour que je fus pris.

MURET

Plus que les Rois.) Il loue le front, la joue, le sein de sa dame, et la bonne grâce qu'elle a, lors qu'elle joue du luth. Mon tyran.) Amour. Tyrien.) De Tyros, ville de Foenicie, [d'où] le meilleur pourpre estoit anciennement apporté. Le branle égal.) Il entend un petit tremblement de tetins doucement repoussans le gorgerin. Cytherien.) Vénérien. En la façon que Jupiter est aise.) Hésiode dit [Theog. 36-37] que les Muses en chantant, et jouant du luth, recréent l'esprit de Jupiter : Tûvtj, Moutoidv :j.y/i')[i-J\'x, -il Ait Tcarcpt iuv >~'i: tlpiroufft [xévav v<îov a;.iv 'OXû|Jttrou.

Ceste beauté de mes yeux adorée, Qui me fait vivre entre mille trespas, Couploit mes chiens, et poursuyvoit mes pas, Ainsi qu'Adon, Cyprine la dorée :

Quand une ronce en vain énamourée, Ainsi que moy, du vermeil de ses bras, En les baisant, luy fit couler à bas Une liqueur de pourpre colorée.

La terre adonc, qui soigneuse receut Ce sang divin, fertilement conceut Pareille au sang une rouge fleurette.

Et tout ainsi que d'Helene naquit La fleur qui d'elle un beau surnom aquit, Du nom Cassandre elle eut nom Cassandrette.

MURET

Ceste beauté.) Il raconte comment ainsi qu'il alloit chasser un cerf, sa dame, qui le suivoit, fut picquée d'une ronce : et que du sang qui sortit de son bras, fut soudainement engendrée une fleur, qui eut nom Cassandrette. Ainsi qu'Adon.) Tout ainsi que Venus suivoit Adonis allant à la chasse. Il a dit Adon, pour Adonis, par syncope. Cyprine.) Venus. La dorée.) La belle. Ainsi l'appellent les Grecs /ojg?,, ou -oXj/o'jto^. Mimnerme, [Poetae lyr. graeci, rec. Bergk, vol. II, p. 25] il; ouSIv p.ot xepirvov a.-.fj j£oo<rî;<; 'AtppoStTTjc;. Homère,

W'j'jI'J. <J.Ol è'wSTO l'pY« — OÀ'J/p ô(TO'J àcppoStTT)Ç.

Virgile, [A en. X, 16] Iuppiter haec paucis : at non Venus aurea contra Pauca refert.

Quand une ronce en vain énamourée.) Ainsi dit Theocrite, que le sangler, par qui Adonis fut mortellement blessé, estoit amoureux de la beauté d'iceluy. Une liqueur.) Il ne veut pas dire bonnement, que ce fut sang, mais une liqueur ressemblante à sang : ou à tout le moins un sang céleste et divin, tel qu'Homère [77. V, 339-342] le dit couler des Dieux, lors qu'ils sont blessez. Tel fut le sang de Venus blessée par Diomedes.

ose S'a[x6ooTOV i\\xj. Osoïo,

lywo, oïo; Tzip ts péet iJLaxâpeaai Oeoïaiv Où y^° alxov îôo'ja', où -îvo'ja' al'ôoira olvov T'otivex' àvataovl; eïdt za! àôâvaxot xaXcOv~x'..

Et tout ainsi que d'Helene.) Pline dit, que la fleur nommée par les Latins, Innula, nasquit des larmes d'Helene, d'où est que les Grecs l'appellent Helenium. Ainsi dit on, que le Liz nasquit du laict de Junon.

Sur mes vingt ans, pur d'offense et de vice, Guidé, mal caut, d'un trop aveugle oiseau, En jeune sang, en menton damoyseau, Sain et gaillard je vins à ton service :

Mais, ô cruelle, outré de ta malice, Je m'en retourne en une vieille peau, En chef grison, en perte de mon beau : Tels sont d'Amour les jeux et l'exercice.

Helas, que dy-je ! où veux-je m'en aller ? D'un autre bien je ne me puis soulcr.

Comme la caille, Amour, tu me fais estre,

Qui de poison s'engraisse et se repaist. D'un autre bien je ne me veux repaistre, Ny vivre ailleurs, tant ta poison me plaist.

MURET

Sur mes vingt ans.) Il est assez aisé de soy. Comme la caille.) Les cailles vivent et s'engraissent de poison.

Sans souspirer vivre icy je n'ay peu Depuis le jour que les yeux de ma dame Tous pleins de miel versèrent en mon ame Le doux venin, dont mon cœur fut repeu.

Ma chère neige, et mon cher et doux feu, Voyez comment je m'englace et m'enflame : Comme la cire aux raions d'une flame, . Je me consume, et vous en chaut bien peu

Il est certain que ma vie est heureuse De s'écouler en douceur langoureuse Dessous vostre œil, qui jour et nuit me point.

Mais ce pendant vostre beauté ne pense, Que l'amitié d'amitié se compense, Et qu'un amour sans frère ne croist point.

MURET

Sans souspirer.) Depuis qu'il fut amoureux, il n'a peu avoir une seule heure de repos. Par ainsi prie il sa dame d'avoir quelque égard à la peine qu'il souffre : confessant bien qu'il est trop heureux de languir pour elle : mais la priant toutefois de penser, qu'il est malaisé qu'une amour croisse, ou dure tousjours, si elle n'est réciproque, et mutuelle. Le doux venin.) Ainsi mesmes est nommé l'amour par Virgile, \2En. I, 688] Occultum inspires ignem, fallasque veneno. Ronsard. — Les Amours, t. I. 9

Ma chère neige.) Ce quatrain est prins d'un Sonet de Bembo, [Rime. 1552, f. 9 b.]

Viva mia neve, e caro e dolce foco, Vedete com' io agghiaccio, et com' io avampo ; Mentre, quai cera, adhor adhor mi sta»ipo Al vostro segno : e voi di cio cal poco.

Que l'amitié d'amitié se compense.) Selon Martial qui dit, [VI, xi, 10] ....Paule, ut ameris ama. Et Bion en quelques fragmens, qui nous sont restez de ses Bucoliques,

SxépYexe toj^ cptXéovxaî, 'V r,v cpiXfïjTE, cpiX-?]aOe.

Et qu'un amour sans frère ne croist point.) Voy ce qu'en dit Heroet en un petit discours, qu'il en fait après sa Parfaite amie. [Cecy dépend d'une fable qui est au symphose de Platon. 1604.]

D'Amour ministre, et de persévérance, Qui jusqu'au fond l'ame peux esmouvoir, El qui les yeux d'un aveugle sçavoir, Et qui les cœurs voiles d'une ignorance :

Vat-en ailleurs chercher ta demeurance, Vat-en ailleurs quelqu'autre décevoir :

Je ne veux plus chez moy te recevoir, Malencontreuse et meschante espérance.

Quand Jupiter, ce lâche criminel, Tcigneit ses mains dans le sang paternel, Dérobant l'or de la terre où nous sommes,

il te laissa, comme un vilain oiseau, Couver le fond du Pandorin vaisseau, Pour enfieller le plus doux miel des hommes

D'Amour ministre.) L'espérance en la- vie humaine produit de grands biens, et de grands maux. Par elle tel est quelquefois retenu en vie, qui autrement par la force des calamitez seroit induit à occire soy-mesme, selon le dict d'Ovide.

Vivere spe vidi, qui moriturus erat.

Par ainsi disoit Menandre,

'AvOoto—o; aT'jyfov utiÇeO1 ura> t?; eXirfSoi;.

Mais au rebours elle est quelquefois dommageable à merveilles, repaissant les hommes d'un vain obget, et leur faisant entreprendre choses, desquelles ils ne sçauroient venir à fin, par tel moyen les acheminant à une infinité de malheurs. Et c'est ce que dit Euripide [Suppl. 489-490]

'EXtt'î PpoxoTç xàxiffxov, r, -oAÀà; tcÔXek; Suvyj^' y.-'jj-jiy. 0Ufiov èiç utooôoXccç.

Mais aux amoureux elle est le plus souvent nuisible, les entretenant tousjours en leur folie, et empeschant qu'ils ne se desempestrent du lien d'Amour. Et combien qu'elle semble aucunement soulager leur martyre, si estce au vray, qu'elle ne sert sinon à plus fort les tourmenter, faisant qu'ils sont jour et nuict béans après ce qu'ils ne peuvent obtenir : là où s'ils n'estoient ainsi alléchez par elle, le premier refus leur serviroit de guerison. Le Poëte donc cognoissant l'espérance estre nourrice de ses afflictions, la rejette et déteste, disant que Jupiter ne l'a laissée entre les hommes, sinon pour troubler leur félicité. Ce Sonet est prins en partie d'un de Bembo, qui commence,

Speme, che gli occhi nostri veli, e fasci.

Qui jusqu'au fond.) Métaphore de la tourmente, quand la mer de fond en comble est esmeuë. Et qui les yeux.) Qui voiles et bandes les yeux, et les cœurs d'une ignorance, les asseurant de ce qui est incertain, leur per-

suadant de sçavoir ce qu'ils ignorent. Quand Jupiter.) Il suit pour ceste heure l'opinion de ceux qui disent que Jupiter couppa les parties honteuses à son père Saturne, entre lesquels est Fulgentius. Desrobant l'or.) Mettant fin au siècle d'or, lequel les Poètes disent avoir esté sous Saturne. Voy Ovide au premier des Métamorphoses. Couver le fond du Pandorin vaisseau.) J'ay ailleurs raconté la fable de Pandore [XXXII]. Hésiode dit [O., 96-98], que tout sortit du vaisseau, fors l'espérance, qui fut enfermée dedans

Moûvr) 8'auxo8i IXmç iv àppi'tKioiai ôojjioiaiv ëvSov è ;jn;i.ve — :0o'j i>~ô vetXecriv, oùSè OJoaÇs iÇéiroj.

Pour enfieller.) Pour rendre fie! le miel des hommes. C'est à dire pour mesler quelque amertume parmy les choses qui leur sont les plus agréables.

Iranc do raison, esclave de fureur, Je vay chassant une hère sauvage, Or' sur un mont, or' le long d'un rivage, Or' dans le bois de jeunesse et d'erreur.

J'ay pour ma lesse un long trait de malheur, J'ay pour limier un violent courage :

J'ay pour mes chiens, l'ardeur, le sang et l'âge, Et pour piqueurs, l'espoir et la douleur.

Mais eux voyans, que plus elle est chassée, Plus elle fuit à la course eslancée, Quittent leur proye : et retournez vers moy,

De ma chair propre osent bien se repaistre. C'est grand pitié (à mon dam je le voy) Quand les valets commandent à leur maistre.

MURET

Franc de raison.) Il veut dire que les affections amoureuses qui luy rongent perpétuellement le cœur, le conduisent à la mort. Mais il traite cela par une fort gentille allégorie, comparant son amour à une chasse, et dit, que s'estant osté hors du joug de raison, pour s'assugettir à fureur, il poursuit une Fere sauvage, c'est à dire sa dame : ayant pour limier un violent courage, et les affections en lieu d'autres chiens. Mais que ces chiens voyans que la Fere ne veut aucunement fuir devant eux, ains leur fait teste, si bien qu'ils ne la peuvent accrocher, de despit se ruent contre leur maistre, et le dévorent. C'est une allusion à la fable d'Acteon, qui est recitée au troisiesme des Métamorphoses. Un long trait.) Un trait est la corde, avec laquelle on mené les limiers à la chasse. Mot de vénerie. L'ardeur, le sang et l'âge.) Manière de parler assez usitée de noz Poètes, pour dire la jeune ardeur du sang : c'est la jeunesse.

Le Ciel ne veut, Dame, que je jouysse De ce doux bien que dessert mon devoir : Aussi ne veux-je, et ne me plaist d'avoir Sinon du mal en vous faisant service.

Puis qu'il vous plaist que pour vous je languisse, Je suis heureux, et ne puis recevoir Plus grand honneur, qu'en vous servant pouvoir Faire à voz yeux de mon cœur sacrifice.

Donc si ma main, maugré-moy, quelquefois De l'amour chaste outrepasse les loix, Dans vostre sein cherchant ce qui m'embraise,

134 l- LIVRE DES AMOURS

Punissez-la du foudre de voz yeux, Et la brûlez : car j'aime beaucoup mieux Vivre sans mains, que ma main vous desplaisc.

Le Ciel ne veut.) Il n'y a rien qui requière grande exposition.

Bien que six ans soyent ja coulez arrière Depuis le jour qu'Amour avec son trait Au fond du cœur m'engrava le portrait D'une humble- fiere, et fiere-humble guerrière :

Si suis- je heureux d'avoir veu la lumière En ces ans tards, où vit le beau portrait De sa beauté, qui mon esprit attrait Pour prendre au ciel une belle carrière.

Le seul Avril de son jeune printemps Endore, emperle, enfrange nostre temps, Qui n'a cogneu les vertus de ma belle,

Ny la splendeur, qui reluist en ses yeux. Seul je l'ay veuë : aussi je meurs pour elle, Et plus grand heur ne m'ont donné les cieux.

MURET

Bien que six ans.) Combien que par l'espace de six ans il ait esté en perpétuel martyre pour l'amour de sa dame : si est-ce qu'il se sent bien-heureux d'avoir eu la veuë d'une si excellente beauté, seul ornement de nostre aage. Il dit d'avantage, qu'il est seul qui l'a parfaitement veuë, ce qui luy a causé la mort : et que c'est le plus grand heur qu'il receut jamais. Humble- fiere.) Humble

en port et en maintien, mais fiere contre ses prières. D'avoir veu la lumière.) D'estre nay. En ces ans tards.) En ce dernier aage. Le seul Avril de son jeune printemps.) La seule beauté de sa jeunesse. Endore, emperle, enfrange.) Orne. Mots faits à l'imitation de Pétrarque. [Son. 160. 1 . 1604.] Seul je Vay veuê.) Il a dit devant, au Sonet [XCI] qui se commence, Si seulement, que ne luy, ne les autres ne l'avoient veuë : maintenant il dit qu'il l'a veuë, et que les autres n'ont sçeu la voir. Mais ceste inconstance, et telles petites contradictions sont familières aux amoureux.

Si ce grand Dieu le père de la Lyre, Qui va bornant aux Indes son réveil, Ains qui d'un œil mal appris au sommeil, Deçà delà toutes choses remire,

Lamente encor pour le bien où j'aspire, Ne suis-je heureux, puis que le trait pareil, Qui d'outre en outre entama le Soleil, Mon cœur entame à semblable martyre ?

Certes mon mal contente mon plaisir, D'avoir osé pour compaignon choisir Un si grand Dieu : ainsi par la campaigne

Le bœuf courbé dessous le joug pesant, Traine le fais plus léger et plaisant, Quand son travail d'un autre s'accompaigne.

MURET

Si ce grand Dieu.) J'ay dit devant, qu'Apollon fut amoureux de Cassandre. L'Autheur dit, qu'il s'estime heureux d'avoir un si grand Dieu pour compaignon d'amours, et que sa peine luy en semble beaucoup plus légère.

Si ce grand Dieu.) Apollon, le Soleil. Le père de la Lyre.) Horace [Od. I. x, 5-6] baille cest epithete à Mercure : Te canam, magni Jovis, et deorum Nunciam, curvacque lyrae parentem.

Toutes choses remire. Voit Ainsi Orphée. [Hymn. VII, 1]

Ce petit chien, qui ma maistresse suit, Et qui jappant ne recognoist personne, Et cest oiseau, qui ses plaintes resonne, Au mois d'Avril soupirant toute nuit :

Et la barrière, où quand le chaud s'enfuit, Madame seule en pensant s'arraisonne, Et ce jardin, où son pouce moissonne Toutes les fleurs que Zephyre produit :

Et ceste dance, où la flèche cruelle M'outre-perça, et la saison nouvelle Oui tous les ans rafraischist mes douleurs :

Et son oeillade, et sa parolle sainte, Et dans le cœur sa grâce que j'ay peinte, Baignent mes yeux de deux ruisseaux de pleurs.

MURET

Ce petit chien.) Il nombre beaucoup de choses, desquelles ou le regard, ou l'ouye, luy remettant en mesmoire le commencement de ses amours, le contraint à pleurer. Moissonne toutes les fleurs.) Amasse les rieurs. Zephyre.) Qui est un vent fort apte à la génération, à cause qu'il est chaud et humide. Justin dit, que quand ce vent souffle, les jumens en Espaigne conçoivent au seul hennissement des chevaux estans à l'autre rive. [Et la saison nouvelle.) Ainsi Pétrarque. Son. 80. 1. 1604.]

Du feu d'amour, impatient Roger (Pipé du fard de magique cautelle) Pour refroidir ta passion nouvelle, Tu vins au lict d'Alcine te loger.

Opiniastre à ton feu soulager, Ore planant, ore nouant sus elle, Entre les bras d'une dame si belle, Tu sceus d'Amour et d'elle te vanger.

En peu de temps le gracieux Zephyre, D'un vent heureux empoupant ton navire, Te fit surgir dans le port amoureux :

Mais quand ma nef de s'aborder est preste, Tous jours plus loin quelque horrible tempeste La single en mer, tant je suis malheureux.

MURET

Du feu d'amour.) Il se plaint que sa fortune ne luy est aussi favorable en amours, comme elle fut à Roger, lequel dés le premier soir qu'il arriva au chasteau de la belle magicienne Alcine, obtint d'icelle ce que les amans souhaitent le plus. Pour entendre cecy, voy l'Arioste au septiesme chant. Empoupant ton navire.) Te conduisant à ton gré. Les vents qui empoupent le navire, c'est à dire, qui le frappent par le derrière (que les mariniers nomment la poupe) aydent merveilleusement son cours, et sont appeliez par les Latins, Venti secundi, quod navem sequantur. De là est, que le vulgaire François dit celuy avoir vent en poupe, à qui ses affaires succèdent bien. Surgir.) C'est ce que les Latins disent, Appellere. La single.) La pousse. Mot de marine.

Je te hay peuple, et j'en prens à tesmoin Le Loir, Gastine, et les rives de Braye, Et la Neuffaune, et la verte saulaye Que Sabut voit aboutir à son coin.

Là quand tout seul je m'esgare bien loin, Amour qui parle avecq' moy, s'essaye Non de guarir, mais rengreger ma playe Par les déserts, qui augmentent mon soin.

Là pas à pas, Dame, je remémore Ton front, ta bouche, et les grâces encore De tes beaux yeux trop fidèles archers :

Puis figurant ta belle idole feinte Au clair d'une eau, je sanglote une pleinte, Qui fait gémir le plus dur des rochers.

MURET

Je te hay peuple.) Il dit, que les lieux fréquentez luy sont en haine, et qu'il n'aime que les lieux solitaires pour mieux à son aise penser aux bcautez de sa dame, et pour librement se complaindre et souspirer. Je te hay peuple.) Ainsi Horace, [Od. III, i, i].

Odi profanum vulgus et arceo Et Pétrarque, [Son. 221. 1. 1604] Cercato ho sempre solitaria vita (Le rive il sanno, e le campagne, e i boschi , 1 Per fuggir questi ingegni sordi, e loschi, Chc la strada del ciel hanno smarrita.

Le Loir.) Rivière qui passe près de Vandome. Gastine.) Nom de forest. Braye.) Autre petite rivière / ./ Neuffaune.) Un bocage appartenant à la maison de

l'Autheur. Sabut.) Colline fertile en bons vins, dont le bas est tout revestu de saules. Voit aboutir.) C'est à dire, qui font le bout et le coin de ladite colline.

Non la chaleur de la terre qui fume Aux jours d'esté, luy crevassant le front : Non l'Avant-chien, qui tarit jusqu'au fond Les tiedes eaux, qu'ardant de soif il hume :

Non ce flambeau qui tout ce monde allume D'un bluetter qui lentement se fond :

Bref, ny l'esté, ny ses fiâmes ne font Ce chaut brazier qui mes veines consume.

Voz chastes feux, esprits de voz beaux yeux, Voz doux esclairs qui rechaufent les cieux, De mon brazier eternizent la flame :

Et soit Phcebus attelé pour marcher Devers le Cancre, ou bien devers l'Archer, Vostre œil me fait un esté dedans l'amc.

MURET

Non la chaleur.) Il dit que la chaleur qu'il sent en soy, ne procède d'autre part que des beaux yeux de sa dame. Crevassant le front.) Faisant des crevasses et petites ouvertures au front de la terre. L'Avant-chien.) C'est le nom d'un Astre, nommé par les Grecs irpoxi}wv, par Ciceron en la traduction d'Arat, Antecanis, mais en prose, Canicula : d'où sont dits les jours Caniculiers, qui sont les plus chauds, et les plus dangereux de toute l'année. Ce flambeau.) Le Soleil. D'un bluetter.) Bluettes sont petites estincelles que on voit quasi se fondre par l'ter, aux plus chauds jours de l'esté. Phoebus.) Le Soleil. Attelé.) Parce que les Poètes luy donnent un

chariot. Devers le Cancre.) Auquel le Soleil entre, selon Ptolemée, le 17. de Juin. Ou bien devers l'Archer.) Auquel il entre, le 18 de Novembre.

Ny ce coral, qui double se compassé, Sur meinte perle un thesor d'Orient, Ny ces beaux lis, qu'Amour en suppliant Ose baiser, et jamais ne s'en lasse :

Ny ce bel or qui frisé s'entrelasse En mille nouds crespez folastrement, Ny ces œillets égalez uniment Au blanc des lis encharmez dans sa face :

Ny de ce front le beau ciel esclarcy, Ny le double arc de ce double sourcy, N'ont à la mort ma vie condemnée :

Seuls les beaux yeux (où le certain Archer Pour me tuer sa flèche vint cacher) Devant le soir finissent ma journée.

MURET

Ny ce coral.) Toutes les autres beautez de sa dame ne l'esmeuvent point au pris des yeux. Ny ce coral.) Les lèvres. Sur meinte perle.) Il entend les dents. Ny ce bel or.) Le poil. Ny ces œillets.) Ceste vermeille blancheur de la face. Le certain Archer.) Amour. Devant le soir finissent ma journée.) Avancent ma mort. Imitation de Petrarqu".

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