XX IX
Dy l'un des deux, sans tant nie déguiser Le peu d'amour que ton semblant me porte :
Je ne sçauroy, veu ma peine si forte, Tant lamenter, ne tant Petrarquiser.
Si tu le veux, que sert de refuser Ce doux présent dont l'espoir me conforte ? Sinon, pourquoy d'une espérance morte Me nourris-tu pour tousjours m'abuser ?
L'un de tes yeux dans les enfers me rue, L'autre plus doux, à l'envy s'esvertue De me remettre en paradis encor :
Ainsi tes yeux pour causer mon renaistre, Et puis ma mort, sans cesse me font estre Or' un Pollux, et ores un Castor.
MURET
Dy l'un des deux.) Il prie quelqu'une (je ne puis penser que ce soit Cassanclre : car il ne parleroit pas si audacieusement à elle) de luy accorder rondement ce qu'il demande, ou de luy refuser tout à plat. Petrarquiser.) Faire de l'amoureux transi, comme Pétrarque. Or' un Pollux, et ores un Castor.) J'en ay raconté la fable ailleurs [XLIX1.
L'an mil cinq cens avec quarante et six, En ses cheveux une dame cruelle, Autant cruelle en mon endroit que belle, Lia mon cœur, de ses cheveux surpris.
Lors je pensoy, comme sot mal appris, Nay pour souffrir une peine éternelle, Que les crespons de leur blonde cautelle Deux ou trois jours sans plus me tiendroient pris.
L'an est passé, et l'autre commence ores, Où je me voy plus que devant encores Pris dans leurs reths : et quand par fois la mort
Veut deslacer le lien de ma peine, Amour tousjours pour restreindre plus fort, Flatte mon cœur d'une espérance vaine.
MURET
L'an mil cinq cens.) L'argument est facile. Une telle description du temps est dans Pétrarque, [Son. 178. 1. 1604]
Mille trecento ventisette a punto, Su l'hora prima, il di seslo d'Aprile, Nel Labirinto intrai, ne veggio, ond' esca.
A toy chaque an j'ordonne un sacrifice, Fidèle coin, où tremblant et poureux Je descouvry le travail langoureux Que j'enduroy, Dame, en vostre service.
Un coin meilleur plus seur et plus propice A déclarer un forment amoureux, N'est point dans Cypre, ou dans les plus heureux Vergers de Gnide, Amathonte, ou d'Eryce.
Eussay-je l'or d'un peuple ambitieux, Tu toucherois, nouveau temple, les deux Elabouré d'une despense grande :
Puis bastissant à ma Nymphe un autel, Sur les pilliers de son nom immortel J'appenderoy mon ame pour offrande.
MURET
A toy chaque an.) Il avoit trouvé sa dame en quelque coin à l'escart, où s 'enhardissant de luy descouvrir le torment auquel il estoit pour l'amour d'elle, fit tant, que pour ceste fois elle fut assez gracieuse envers luy. Parquoy il rend grâces à ce coin, disant, qu'il luy sacrifiera tous les ans, et que s'il estoit suffisamment riche, il y edifieroit un tresmagnifique temple en l'honneur de sa dame. Cypre.) Isle sacrée à Venus. Gnide, Amathonte.) Villes aussi dédiées à Venus. Eryce.) Montaigne de Sicile, où estoit un beau temple de Venus.
Honneur de May, despouille du Printemps, Bouquet tissu de la main qui me donte, Dont les beautez aux fleurettes font honte, Faisant esclorre un Avril en tout temps :
Non pas du nez, mais du cœur je te sens Et de l'esprit, que ton odeur surmonte, Et tellement de veine en veine monte, Que ta senteur embasme tous mes sens.
Sus, baise moy tout ainsi que m'amie, Pren mes souspirs, pren mes pleurs je te prie, Qui serviront d'animer ta couleur :
Et que ta fleur ne deviendra fanie, Les pleurs d'humeur, les souspirs de chaleur, Pour prendre un jour ta racine en ma vie.
MURET [? BELLEAU
Honneur de May.) Il caresse un bouquet en ce Sonet, et l'aime tant, qu'il le veut faire coucher auprès de luy,
144 l- LIVRE DES AMOURS
disant qu'il sent son odeur, non pas du nez, mais du cœur et de l'esprit.
Si Ion vous dit qu'Argus est une fable, Ne le croyez bonne Postérité, Ce n'est pas feinte, ains une vérité, A mon malheur je la sens véritable.
Un autre Argus en deux yeux redoutable, En corps humain non feint, non inventé, Espie, aguete, et garde la beauté Par qui je suis douteux et misérable.
Quand par ses yeux Argus ne la tiendroit, Tousjours au col mignarde me pendroit, Je cognois bien sa gentille nature.
Ha ! vray Argus, tant tu me fais gémir, A mon secours vienne un autre Mercure, Non pour ta mort, mais bien pour t 'endormir.
MURET [? BELLEAU
Si Ion votes dit.) La fable d'Argus est si commune, qu'elle n'a besoin de longue interprétation. Voyez Ovide au 2. de la Métamorphose. Tiendroit.) Rendrait. Ce Sonet n'appartient en rien à Cassandre.
CXXXIIII
Je parangonne à ta jeune beauté, Qui tousjours dure en son printemps nouvelle, Ce mois d'Avril qui ses fleurs renouvelle En sa plus gaye et verte nouveauté.
Loin devant toy fuira la cruauté :
Devant luy fuit la saison plus cruelle. Il est tout beau, ta face est toute belle : Ferme est son cours, ferme est ta loyauté.
Il peint les champs de dix mille couleurs, Tu peins mes vers d'un long email de fleurs : D'un doux Zephyre il fait onder les plaines,
Et toy mon cœur d'un souspir larmoyant : D'un beau crystal son front est rosoyant, Tu fais sortir de mes yeux deux fontaines.
MURET
Je parangonne.) C'est une comparaison du mois d'Avril à sa dame. Parangonner est égaler. Mot Italien. Rosoyant.) Plein de rosée.
Douce beauté, meurdriere de ma vie, En lieu d'un cœur tu portes un rocher : Tu me fais vif languir et desecher Passionné d'une amoureuse envie.
Le jeune sang qui d'aimer te convie, N'a peu de toy la froideur arracher, Farouche fïere, et qui n'as rien plus cher Que languir froide, et n'estre point servie.
Appren à vivre, ô fiere en cruauté :
Ne garde point à Pluton ta beauté, Le passetemps en aimant il faut prendre.
Par le plaisir faut tromper le trespas : Car aussi bien quand nous serons là bas, Sans plus aimer, nous ne serons que cendre.
Ronsard. — Les Amours, t. I. 10
MURET
Douce beauté, meurdricre de ma vie.) Il reprend sa maistresse, qui bien qu'elle fust jeune, n'avoit le sang eschauffé d'amour. Puis il la conseille de n'attendre à se donner plaisir après la mort : pource que lors nous ne sentons rien, et ne sommes que cendre et poudre. La fin de ce Sonet est prins d'un Epigramme Grec.
Ce ne sont qu'haims, qu'amorces et qu'apas De son bel œil qui m'allèche en sa nasse, Soit qu'elle rie, ou soit qu'elle compassé Au son du luth le nombre de ses pas.
Une minuit tant de flambeaux n'a pas, Ny tant de sable en Eurypc ne passe, Que de beautez embellissent sa grâce, Pour qui j'endure un millier de trespas.
Mais le torment qui moissonne ma vie, Est si plaisant, que je n'ay point envie De m'esloigner de sa douce langueur :
Ains face Amour, que mort encorcs j'aye L'aigre douceur de l'amoureuse playe, Que vif je garde au rocher de mon cœur.
MURET
Ce ne sont qu'haims.) Il dit, quoy que sa dame face, qu'il se sent perpétuellement attiré par la beauté de son œil. Dit d'avantage que les infinies beautez d'icelle luy font souffrir un torment égal à mille morts : mais que ce torment luy est si doux, qu'il désire en avoir le sentiment encor après sa mort. Tant de flambeaux.) D'estoiles. En Eurype.) Eurype est un destroit de mer,
entre Aulide et l'isle Eubœe, flottant et reflottant ordinairement par sept fois en vingt et quatre heures.
Œil dont l'csclair mes tempestes essuyé, Sourcil, mais ciel de mon cœur gouverneur, Front estoilé, Trofée à mon Seigneur, Où son carquois et son arc il estuye :
Gorge de marbre où la beauté s'appuye, Menton d'albastre, où je voy mon bon heur, Tetin d'ivoire où se loge l'honneur, Sein dont l'espoir mes travaux désennuyé :
Vous avez tant apasté mon désir, Que pour soûler ma faim et mon plaisir, Cent fois le jour il fault que je vous voye :
Comme un oiseau, qui ne peut séjourner, Sans sur les bords poissonneux retourner, Et revirer, pour y trouver sa proye.
MURET
Œil dont l'esclair.) Il se dit estre tellement apasté des beautez de sa dame, qu'il ne peut estre nuict ne jour sans les voir. Trofée.) Voy ce que j'ay dit sur le Sonet [LU II] qui se commence O doux parler. Comme un oiseau.) Comparaison prinse de Bembo. [Son. 70. Caro sguardo tout à la fin. 1604.]