‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 53 sur 68 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Hausse ton vol, et d'une aile bien ample, Forçant des vents l'audace et le pouvoir,

Fay, Denisot, tes plumes émouvoir

Jusques au ciel où les dieux ont leur temple.

Là, d'œil d'Argus, leurs deitez contemple, Contemple aussi leur grâce et leur sçavoir, Et pour ma dame au parfait concevoir, Sur les plus beaux fantastique un exemple.

Choisis après le teint de mille fleurs, Et les destrampe au crystal de mes pleurs, Que tièdement hors de mon chef je rue :

Puis attachant ton esprit et tes yeux Droit au patron desrobé sur les dieux, Pein, Denisot, la beauté qui me tuë.

MURET

Hausse ton vol.) Il escrit à Nicolas Denisot, duquel j'ay parlé ailleurs, et le prie, que pour peindre divinement la parfaite beauté de Cassandre, il vole jusques au Ciel, et là, soigneusement contemplant la beauté des dieux, il fantastique, c'est à dire il imagine en son esprit, un exemple de parfaite beauté. Apres, qu'il brasse ensemble le teint de toutes les plus belles fleurs qui soient : et puis les destrempe avec les argentines larmes, qui coulent de ses yeux perpétuellement. Et que, ayant ainsi uppresté son patron, et ses couleurs, il se mette à peindre, avecques toute la plus grande diligence qu'il luy sera possible. D'œil d'Argus.) On dit qu'Argus avoit cent yeux, desquels il y en avoit tousjours quatre vingts et dixhuict qui veilloient. Voy le premier des Métamorphoses. Fantastique.) Feins à ta fantasic un portrait sur les plus belles deitez des Dieux. Fantastique, est icy verbe, comme souvent Folastre est verbe en notre Autheur.

Ville de Blois, naissance de ma dame, Séjour des Roys et de ma volonté, Où jeune d'ans d'Amour je fus donté Par un œil brun qui m'outre-perça l'ame :

Chez toy je pris ceste première flame, Chez toy je vy ceste unique beauté, Chez toy je vy la douce cruauté, Dont le beau trait la franchise m'entame.

Habite Amour en ta ville à jamais, Et son carquois, ses lampes, et ses trais Pendent en toy, le temple de sa gloire :

Puisse tousjours tes murailles couver Dessous son aile, et nud tousjours laver Son chef crespu dans les flots de ton Loire.

MURET

Ville de Blois.) On peut conjecturer par ce Sonet, que sa dame est de Blois : à l'occasion dequoy il loue la ville, et souhaite qu'Amour y face perpétuellement sa résidence. Séjour des Rois.) Parce que les Rois de France, en leur petit aage, y sont communément nourris, et pour la bonne et plaisante situation du lieu y demeurent volontiers. Loire.) Rivière passant par Blois.

Heureuse fut l'estoile fortunée, Qui d'un bon œil ma maistresse apperceut : Heureux le Bers, et la main qui la sceut Emmailloter, le jour qu'elle fut née.

Heureuse fut la mammelle ordonnée, De qui le laict premier elle receut :

Et bien-heureux le ventre qui conceut Telle beauté de tant de dons ornée.

Heureux parens qui eustes cet honneur De la voir naistre un astre de bon-heur ! Heureux les murs, naissance de la belle !

Heureux le fils dont grosse elle sera, Mais plus heureux celuy qui la fera Et femme et mère, en lieu d'une pucelle.

MURET

Heureuse fut.) L'argument est bien aisé. Bers.) Berceau, mot Vandomois. Heureux les murs.) Blois. Mais plus heureux.) Semblable déduction de propos est en ce que dit Salmacis à Hermafrodite, au quatriesme des .Métamorphoses, [320-326]

Puer ô dignissime credi Esse deus, seu tu deus es (potes esse Cupido) Sive es mortalis, qui te genuere beati, Et mater felix, et fortunata profectu Si qua tibi soror est, et quae dédit ubera nutrix, Sed longé cunctis, longéque beatior Ma est, Si qua tibi sponsa est, si quant dignabere taeda. [Ovide a traduit ces vers d'Homère en son Odyssée, faisant parler Ulysse à Nasicaa. 1604.]

L'astre ascendant, sous qui je pris naissance, De son regard ne maistrisoit les cieux : Quand je nasquis, il estoii dans tes yeux, Futurs tyrans de mon obéissance.

Mon tout, mon bien, mon heur, ma cognoissance, Vint de ton œil : car pour nous lier mieux, Tant nous unit son feu presagicux, Que de nous deux il ne fit qu'une essence.

En toy je suis, et tu es seule en moy : En moy tu vis, et je vis dedans toy, Tant nostre amour est parfaitement ronde.

Ne vivre en toy ce seroit mon trespas. La Pyralide en ce poinct ne vit pas, Perdant sa flame, et le Daufin son onde.

MURET

L'Astre ascendant.) Les Astrologues et Judiciaires prennent soigneusement garde à l'Astre ascendant d'un chacun, c'est à dire, à l'Astre, qui du costé de l'Orient, monte sur l'horizon, lors que celuy, duquel ils enquierent le destin, vient à naistre. Car ils tiennent, que de cest Astre dépend principalement l'heur ou le malheur de la personne : tellement qu'ils le nomment seigneur de la nativité. Nostre Auteur dit que son Astre ascendant, lors qu'il nasquit, estoit dans les yeux de Cassandre, et que tout ce qui est en luy, dépend des yeux, et non de l'Astre. On pourroit demander, comment l'Astre pouvoit estre dans l'œil de Cassandre, lors qu'il nasquit, veu qu'elle n'estoit pas encores née. Mais il faut entendre, que selon la fiction du Poëte, elle avoit esté long temps aux cieux, plustost qu'elle nasquit : comme j'ay touché sur le Sonet [II], qui se commence, Nature ornant. Son feu presagieux.) Presagir est sentir les choses futures devant qu'elles adviennent. De ce verbe est dérivé le nom Presagieux. La Pyralide.) Pyralides sont petites bestes volantes, qui ont quatre pieds, et se treuvent en l'Isle de Cypre, ayans telle nature, que elles vivent dans le feu, et meurent dès qu'elles s'en esloignent un peu trop. Auteur Pline en l'unziesme livre. Et le Daufin

son onde). Les Daufins meurent, dès qu'ils touchent la terre. Pline au neufiesme livre.

De ton beau poil en tresses noircissant Amour ourdit de son arc la ficelle :

Il fit son feu de ta vive estincelle, Il fit son traict de ton œil meurtrissant.

Son premier coup me rendoit périssant : Mais son second de la mort me rappelle, Qui mon ulcère en santé renouvelle, Et par son coup, le coup va guarissant.

Ainsi jadis sur la poudre Troyenne, Du soudart Grec la hache Pelienne Du Mysien mit la douleur à fin :

Ainsi le trait que ton bel œil me rué-, D'un mesme coup me guarist et me tuë, Hé, quelle Parque a filé mon destin !

MURET

De Ion beau poil.) Il dit qu'Amour le voulant navrer, encorda son arc du poil de sa dame, et des yeux d'icelle luy getta deux sagettes, desquelles la première le blessa, la seconde le reguerist. A l'occasion dequoy il compare l'œil de sa dame à la hache d'Achille, de laquelle nous parlerons après. Ainsi jadis sur la poudre Troyenne.) Les Grecs allans vers Troye, après qu'ils furent partis du port d'Aulide, duquel j'ay parlé ailleurs, ou par erreur, ou par la force des vents, furent conduits vers le pays de Mysie, où regnoit pour lors Telephe hls d'Hercule. Ainsi comme ils vouloient prendre terre, les gens du pays se présentèrent h eux, et les repoussèrent moult rudement, si bien qu'il y eut grande tuerie d'une part et

d'autre. Si firent tant les Grecs toutefois, qu'en fin ils gaignerent le port : et lors commencèrent à s'entrechamailler encores plus fort que devant. Le Roy mesme y vint en personne, accompagné d'un sien frère, qui après plusieurs beaux faicts d'armes, fut tué par Ajax. Le Roy voulant venger la mort de son frère sur quelqu'un des ennemis (ne luy chaloit lequel, pourveu que ce fust quelqu'un des principaux de l'ost) se print à poursuyvre Ulysse, et le meit en fuite : mais ainsi qu'il couroit après, Bacchus voulant rendre la pareille à Agamemnon, qui luy avoit peu de jours devant fait un tresbeau sacrifice, fit soudain naistre un sep de vigne devant les pieds de Telephe, qui le fit cheoir. Estant cheu, Achille luy donna un grand coup de hache en la cuisse gauche. Ce que nostre Auteur mesmes a touché dans les Bacchanales, disant ainsi,

Teleph' sentit en la sorte

La main forte

Du Grec qui le combatit,

Quand au milieu de la guerre,

Contre terre

Un sep tortu l'abatit.

Le conflit dura jusqu'à ce que la nuict contraignit chacun de se retirer. Le lendemain furent envoyez ambassades de tous costez, pour obtenir quelques trefves, durant lesquelles on peust ensevelir les morts : ce qui fut accordé. Ce temps pendant, quelques capitaines Grecs parens prochains de Telephe, s'en vindrent vers luy, et s'estans faits cognoistre, luy remonstrerent, que ses gens avoient eu tort de si durement recevoir les Grecs, qui ne venoient là en intention de les offenser, ains seulement pour aller vers Troye, vanger le ravissement d'Helene. Telephe respond qu'eux mesmes en estoient à reprendre, et que s'ils luy eussent envoyé ambassades pour l'advertir qui ils estoient, et quelle estoit l'occasion de leur entreprise, il fust venu au devant d'eux amiablement les recueillir. Apres plusieurs propos, Telephe fit crier à ses gens, que nu) ne fust plus si hardy

d'empescher les Grecs, ains qu'on les laissast prendre terre à leur plaisir. Parquoy la plus part des capitaines Grecs sortis de leurs nauz, vindrent trouver le Roy en son palais, et luy amenèrent deux excellens maistres, Machaon, et Podalyre filz d'Aesculape pour donner ordre à sa playe. Le Roy leur fit de tresbeaux presens, et les festoya tresbien par l'espace de quelques jours : après lesquels, voyans la mer bonasse, et le temps propice à naviguer, prenans congé de luy, reprindrent leur route. Huict ans après, Telephe ne pouvant trouver aucun remède à sa playe, receut un oracle, qu'il falloit que celuy mesme qui l'avoit blessé, le reguerist. Parquoy venant vers Achille, en peu de jours, par le moyen d'iceluy receut entière guerison. Ainsi le racontent en partie Dictys dans le second livre de la guerre de Troye, en partie le commentaire de Lycofron. Ovide, [De remédia Amoris, 47]

Vulnus Achillaeo quae quondam feccrat hosti, Vulneris auxilium Pelias hasta tulit.

Les uns disent, que pour le reguerir, il ne fit que le refrapper de la mesme hache au mesme endroit. Pline dit qu'il y appliqua de la rouille de sa hache, laquelle a vertu de lier, sécher, et restraindre. Claudian [XXXIX, 46] dit, qu'il y appliqua quelques herbes.

Sanus Achillaeis remeavif Telephus herbis.

La hache Pelienne.) Thessalicnne. Pelion, moniaigne de Thessalie.

Ce ris plus dous que l'œuvre d'une abeille, 1 1 doubles liz freschement argentez, Ces diamans à double ranc plantez 1 )ans le coral de sa bouche vermeille :

Ce dous parler qui les âmes resveille, Ce chant qui tient mes soucis enchantez,

Et ces deux cieux sur deux astres entez, De ma déesse annoncent la merveille.

Du beau jardin de son jeune printemps Naist un parfum, qui le ciel en tous temps Embasmeroit de ses douces haleines :

Et de là sort le charme d'une voix, Qui tous ravis fait sauteler les bois, Planer les monts, et montaigner les plaines.

MURET

Ce ris plus dous.) Il raconte les merveilleux effets de la beauté de sa dame. Que l'œuvre d'une abeille.) Que miel. Ainsi Nicandre,

-fj-.ï S'è'pYa StaOp'JiTwOio [i&kiaar^.

Et en un autre lieu. [Alex. 567]

s^t'.vy, xï v.'ï leciâ --y-j. fxeXîffff/,?.

Ces doubles Hz.) Les dents. Ces diamans.) Il entend encore les dents. Et ces deux cieux.) Deux sourcils. Les sourcils sont voûtez comme les cieux. Sur deux astres.) Sur deux yeux. Le charme d'une voix.) Une voix si douce, qu'elle esmeut mesme les choses insensibles. Planer.) Se convertir en plaines. C'est ce que les Latins disent, Subsidere. Montaigner.) S'eslever comme montaignes. Mot nouveau.

J'iray tousjours et resvant et songeant En ceste prée où je vy l'angelette, Oui d'espérance et de crainte m'allaitte, Et dans ses yeux mes destins va logeant.

Quel fil de soye en tresses s'allongeant Frappoit ce jour sa gorge nouvellette ?

De quelle rose, et de quelle fleurette

Sa face alloit, comme Iris, se changeant ?

Ce n'estoit point une mortelle femme Que je vy lors, ny de mortelle dame Elle n'avoit ny le front ny les yeux.

Donques, raison, ce ne fut chose estrange Si je fu pris : c'estoit vrayment un Ange, Qui pour nous prendre estoit venu des cieux.

MURET

J'iray tousjours.) Il est aisé de soy. L'an gelé tte.) Ainsi est souvent nommée madame Laure par Pétrarque. Iris.) L'Arc-en-ciel, qui s'apparoist de beaucoup de couleurs.

J'avois l'esprit tout morne et tout pesant, Quand je receu du lieu qui me tourmente, La pomme d'or comme moy jaunissante Du mesme mal qui nous est si plaisant.

Les Pommes sont de l'Amour le présent : Tu le sçais bien, ô guerrière Athalante, Et Cydipé qui encor se lamente De l'escrii d'or, qui luy fut si cuisant.

Les Pommes sont de l'Amour le vray signe. Heureux celuy qui de la pomme est digne ! Tousjours Venus a des pommes en son sein, [sic]

Depuis Adam désireux nous en sommes :

Tousjours La Grâce en a dedans sa main : Et bref l'Amour n'est qu'un beau jeu de pommes.

MURET [lire BELLEAU]

J'avois l'esprit.) La Pomme d'or, l'Orange, toute sortes de pommes, et principalement les Oranges, sont dédiées à la Volupté, aux Grâces et à l'Amour. Voyez Philostrate de Imaginibus, et Pierius en ses Hiéroglyphiques : et le vray signe et symbole de Venus et d'Amour est la pomme, qui signifie volupté. Athalante.) Voyez la Métamorphose d'Ovide. Cydipé.) Voyez l'epistre d'Ovide, Cydipe Acontio. De l'escrit d'or.) Des lettres escrites en la pomme d'or. Un beau jeu de pommes.) Tout ce qui est le plus délicat et mignard en l'amour, tire sur la forme ronde, la teste, les yeux et les joues vermeilles et rondes, que les Latins appellent Malas, quasi Mala, lequel mot vient des Grecs : les tetins, l'enflure du ventre, les genoux, le rond des cuisses, et autres belles parties de la femme.

Tout effroyé je cherche une fonteine Pour expier un horrible songer, Qui toute nuict ne m'a fait que ronger L'ame effroyée au travail de ma peine.

Il me sembloit que ma douce-inhumaine Crioit, Amy sauve moy du danger, A toute force un larron estranger Par les forests prisonnière m'emmeine.

Lors en sursaut, où me guidoit la vois, Le fer au poing je brossay dans le bois : Mais en courant après la dérobée,

Du larron mesme assaillir me suis veu, Qui me perçant le cœur de mon espée, M'a fait tomber dans un torrent de feu.

MURET

Tout effroyê.) Il raconte un songe sien, qui le mit en merveilleuse frayeur. Une fonteinc.) Les anciens, quand ils avoient veu par nuict quelque mauvais songe, souloient au matin s'en expier, c'est à dire purger, et nettoyer, se lavans dans quelque fonteine, ou dans la mer : comme fait Circe au quatriesme d'Apolloine : è'vOa 8s xîpxTjv euoov âA'.'; voxtSeaai xapr, litiçaiSD'JVOuaav Toïov vào vuYÎouriv 6vstpaffiv èiruoiTrjTO. Je brossay.) Brosser est courir à travers les bois, sans regarder à rien qui puisse empescher le cours du cheval. Mot de vénerie. - — [Un tel songe est dans Marulle. lib. 4 Epigramm. 1604.]

CHANSON

Ma dame, je n'eusse pensé, Opiniastre en ma langueur, Que ton cœur m'eust recompensé D'une si cruelle rigueur, Et qu'en lieu de me secourir Tes beaux yeux m'eussent fait mourir.

Si prévoyant j'eusse apperecu, Quand je te vy premièrement, Le mal que j'ay depuis receu Pour aimer trop loyalement, Mon cœur qui franc avoit vescu, N'eust pas esté si tost veincu.

Tu me lis promettre à tes yeux Qui seul/, me vindrent décevoir, De me donner encore mieux Que mon cœur n'esperoit avoir :

Puis comme jalous de mon bien Ont transformé mon aise en rien.

Si tost que je vy leur beauté, Amour me força d'un désir D'assujettir ma loyauté Sous l'empire de leur plaisir, Et décocha de leur regard Contre mon cœur le premier dard.

Ce fut, Dame, ton bel accueil, Qui pour me faire bien-heureux, M'ouvrit par la clef de ton œil Le paradis des Amoureux, Et fait esclave en si beau lieu, D'un homme je devins un Dieu.

Si bien que n'estant plus à moy, Mais à l'œil qui m'avoit blessé, Mon cœur en gage de ma foy A luy mon maistre j'ay laissé, Où serf si doucement il est Qu'autre liberté luy desplaist.

Et bien qu'il souffre jours et nuis Mainte amoureuse adversité, Le plus cruel de ses ennuis Luy semble une félicité, Et ne sçauroit jamais vouloir Qu'un autre œil le face douloir.

Un grand rocher qui a le doz Et les pieds tousjours outragez, Ores des vents, ores des flots Contre les rives enragez, N'est point si ferme que mon cœur Sous l'orage de ta rigueur.

l6o I. LIVRE DES AMOURS

Car luy de plus en plus aimant Les beaux yeux qui l'ont en-rheté, Semble du tout au Diamant, Oui pour garder sa fermeté, Se rompt plustost sous le marteau, Que se voir tailler de nouveau.

Ainsi ne l'or qui peut tenter, Ny grâce, beauté, ny maintien Ne sçauroient dans mon cœur enter Un autre portrait que le tien, Et plustost il mourroit d'ennuy, Que d'en souffrir un autre en luy.

Il ne faut donc pour empeschir Qu'une autre dame en ait sa part, L'environner d'un grand rocher, Ou d'une fosse, ou d'un rempart :

Amour te l'a si bien conquis, Que plus il ne peut estre acquis.

Chanson, les estoiles seront La nuict sans les cieux allumer, Et plustost les vents cesseront De tempester dessus la mer, Que de ses yeux la cruauté Puisse amoindrir ma loyauté.

MURET

Madame, ie n'eusse pense.) Il se plaint de la cruauté de sa dame, et des yeux qui furent cause de sa prise : asseurant toutefois, quoy qu'elle face, qu'il sera constant jusqu'à la mort. Grande partie de ceste chanson est tirée d'une Ici lie de Bradamant, qui est au quarantequatriesme chanl de l'Arioste. En-rethé.) En-rether, prendre et mettre dedans les retli/.

Un voile obscur par l'horizon espars Troubloit le ciel d'une humeur survenue, Et l'aer crevé, d'une gresle menue Frappoit à bonds les champs de toutes pars :

Desja Vulcan de ses borgnes soudars Hastoit les mains à la forge cognue, Et Jupiter dans le creux d'une nue Armoit sa main de l'esclair de ses dars :

Quand ma Nymphette en simple verdugade Cueillant les fleurs, des raiz de son œillade Essuya l'aer gresleux et pluvieux :

Des vents sortis remprisonna les tropes, Et fit cesser les marteaux des Cyclopes, Et de Jupin rasséréna les yeux.

MURET

Un voile obscur.) Sa dame estant allée par passe temps cueillir des fleurs, le temps se changea tellement, qu'il se print à venter, gresler, pleuvoir, tonner, esclairer tout ensemble. Elle voyant cela, ne fit que simplement donner une gracieuse œillade vers le ciel, par la vertu de laquelle le tout fut incontinent appaisé. Frappoit à bonds.) Bondissoit sur la terre. Virgile, [Georg. I, 449]

crepitans salit horrida grande.

Desia Vulcan.) Le feuvre des Dieux. De ses borgnes soudars.) Des Cyclopes, qui n'ont tous qu'un œil au front, et forgent les foudres à Jupiter. Voy l'Ode des peintures contenues en un tableau, qui est au second livre. Et Jupiter.) Ainsi Virgile, [Georg. I, 328-329]

Ipse pater média nimborum in nocte, corusca

Fulmina molitur dextra.

Ronsard. — Les Amours, t. I. ti

Des vents sortis rcmprisonna les tropes.) Les fit rentrer dans les cavernes d'Aeolus. Et de Jupin.) De Jupiter. Mot François ancien. — [Le tout est moulé sur le trentetroisiesme et trentequatriesme Sonnet de la première partie de Pétrarque. 1604.]

En autre lieu les deux flambeaux de celle Qui m'esclairoit, sont allez faire jour, Voire un mydi, qui d'un ferme séjour Sans voir la nuict dans les cœurs estinceUe.

Hé ! que ne sont et d'une et d'une autre aele Mes deux costez emplumez à l'entour ?

Haut par le ciel sous l'escorte d'Amour Je voleroy comme un Cygne auprès d'elle.

De ses beaux raiz ayant percé le flanc, J'empourpreroy mes plumes en mon sang, Pour tesmoigner la peine que j'endure :

Et suis certain que ma triste langueur Pourroit fléchir non seulement son cœur De mes souspirs, mais une roche dure.

MURET

lin autre lieu.) Absent de sa dame, il souhaite pouvoir devenir Cygne, disant qu'il s'en voleroit vers elle, et se presenteroit droit devant ses yeux, afin que les sagettes qui en sortiroient, luy perçassent le flanc, et qu'estant ainsi pincé, il peindroit dans son sang tout son plumage, pour luy faire entendre la peine qu'il souffre, si bien qu'il espereroit l'esmouvoir à pitié, ores qu'elle fust aussi rude qu'un rocher.

Si tu ne veux les astres dépiter, Escoute moy, ne mets point en arrière L'humble soupir, enfant de la prière :

La prière est fille de Jupiter.

Quiconque veut la prière éviter, Jamais n'achevé une jeunesse entière, Et voit tousjours de son audace fiere Jusqu'aux enfers l'orgueil précipiter.

Pource, orgueilleuse, eschape cet orage, Dedans mes pleurs attrempe ton courage, Sois pitoyable et guaris ma langueur :

Tousjours le ciel, tousjours l'eau n'est venteuse, Tousjours ne doit ta beauté dépiteuse Contre ma playe endurcir sa rigueur.

MURET

Si tu ne veux.) Ce Sonet est presque pris d'une oraison de Foenix, qui est en Homère au neufiesme de l'Iliade, là où il dit, que les prières sont filles de Jupiter, et qui les reçoit aimablement, elles luy rendent le plaisir après, quand l'occasion s'y offre, mais quand quelqu'un les regette orgueilleusement, elles s'en vont complaindre à leur père, et font tant qu'il leur donne pour compagne, Ate, qui est Déesse de dommage, afin de punir celuy qui les a regettées. Tousjours le ciel.) Tel est le commencement d'une Ode à Saingelais.

En ce printemps qu'entre mes bras n'arrive Celle qui tient ma playe en sa verdeur,

Et ma pensée en oisive langueur, Sur le tapis de ceste herbeuse rive ?

Et que n'est-elle une Nymphe native De ce bois verd ? par l'ombreuse froideur, Nouveau Sylvain, j'alenterois l'ardeur Du feu qui m'ard d'une flamc trop vive.

Et pourquoy, cieux ! l'arrest de vos destins Ne m'a fait naistre un de ces Paladins, Qui seuls portoient en crope les pucelles ?

Et qui tastant, baisant, et devisant, Loin de l'envie, et loin du mesdisant, Par les forests vivoient avecques elles ?

MURET

En ce printemps.) L'argument est facile. En oisive langueur.) En amour. Amour est passion, qui naist d'oisiveté. Ovide, [De Rem. Amoris, 139]

Otia si tollas, periere Cupidinis arcus.

Nouveau Sylvain.) C'est à dire, je me ferois un nouveau Sylvain, à fin d'alentcr et appaiser avec elle l'ardeur de mon amour. Sylvains sont les dieux des forests. Un de ces Paladins.) Un de ces vieux chevaliers errans de la Table ronde.

Que toute chose en ce monde se mue, Soit désormais Amour soulé de pleurs, Des chesnes durs puissent naistre les fleurs, Au choc des vents l'eau ne soit plus émue :

Le miel d'un roc contre nature sue, Soient du printemps semblables les couleurs,

L'esté soit froid, l'hyver plein de chaleurs, Pleine de vents ne s'enfle plus la nue :

Tout soit changé, puis que le neud si fort Qui m'estraignoit, et que la seule mort Devoit trancher, elle a voulu desfaire.

Pourquoy d'Amour mespriscs-tu la loy ?

Pourquoy fais-tu ce qui ne se peut faire ? Pourquoy rompts-tu si faussement ta foy ?

MURET

Que toute chose.) Il désire que toutes choses impossibles, et contre nature se facent : parce que quelqu'une luy a rompu la foy, ce qu'auparavant il eust estimé du tout impossible. Il est certain, que ce Sonet n'appartient en rien à Cassandre. Soit désormais Amour soulé de pleurs.) Ce que Virgile dit estre impossible. [Bucol. X, 29-30]

Nec lachrymis crudelis Amor, nec gramina rivis, Nec cythiso saturantur apes, nec fronde capellae.

Une sentence semblable à celle de ce Sonet est dans Virgile en l'Eclogue huictiesme, [52-53] Nunc et oves ultro fugiat lupus, aurea dura Mala ferant querquus, Narc'sso floreat alnus.

Et ce qui suit après. C'est une imitation de Théocrite en sa première Eclogue [132-134], en laquelle il dit ainsi,

Nûv "ce ;jùv cpopsoixe (3<ruoi, tpopéoixe 8'àxavôat 'A 8s xaXà vàpxiffffoç liz àpxeuôotffi xo^âaai Hâvca S1 l'vaXXa yevoivto.

[Ce Sonet est tiré du 39. Sonnet de Bembo. 1587. 1604.]

l66 I. LIVRE DES AMOURS

Lune à l'œil brun, Déesse aux noirs chevaux, Qui çà qui là, qui haut qui bas te tournent, Et de retours qui jamais ne séjournent, Trainent ton char éternel en travaux :

A tes désirs les miens ne sont égaux, Car les amours qui ta flame époinçonnent, Et les ardeurs qui la mienne éguillonnent, Divers souhaits désirent à leurs maux.

Toy mignottant ton dormeur de Latmie, Voudrois tousjours qu'une course endormie Retint le train de ton char qui s'enfuit :

Mais moy qu'Amour toute la nuit dévore, Depuis le soir je souhaite l'Aurore, Pour voir le jour, que me celoit ta nuit.

MURET

Lune à l'œil brun.) Il dit que ses souhaits sont contraires à ceux de la Lune : Car elle, tenant entre ses bras son Endymion, voudroit bien que la nuict durast fort long temps. Mais parce qu'il ne peut de nuict jouyr du bien, que luy apporte la veùe de sa dame, dés le commencement de la nuict il souhaite le jour. [Une invention semblable est dans Pétrarque. 1604.] Ton donneur de Latmie.) Endymion fut un fort beau jeune homme, duquel la Lune estant amoureuse, l'endormit d'un sommeil perpétuel en une montaigne de Carie, nommée Latme, afin de le pouvoir baiser mieux à son aise. Auteur Ciceron au premier des Tusculanes. Les autres le racontent autrement. Mais ce ne seroit jamais fait. Qu'une course endormie Retint le train de ton char.) Que ton (liai courust plus lentement, afin que la nuict

fust plus longue. Pour voir le jour.) La beauté de ma dame.

Une diverse amoureuse langueur, Sans se meurir, en mon ame verdoyé :

Dedans mes yeux une fontaine ondoyé, Un Mongibel s'enflame dans mon cœur.

L'un de son feu, l'autre de sa liqueur Ore me gelé, et ore me foudroyé :

Et l'un et l'autre à son tour me guerroyé, Sans que l'un soit dessus l'autre veinqueur.

Fais, Amour, fais qu'un seul gaigne la place, Ou bien le feu, ou bien la froide glace, Et par l'un d'eux mets fin à ce débat :

Helas ! Amour, j'ay de mourir envie, Mais deux venins n'estouffent point la vie, Tandis que l'un à l'autre se combat.

MURET

Une diverse.) Il se dit estre fort estrangement tormenté, ayant tousjours les yeux en eau, et le cœur en feu : et désire n'avoir que l'un ou l'autre, afin de pouvoir mourir. Sans se meurir.) Métaphore prinse des fruicts. Un Mongibel.) Montaigne de Sicile, nommée par les vieux Latins Mtna. Voy le livret, que Virgile en a fait. Mais deux venins.) Et ceste fin, et presque tout ce Sonet est semblable à un d'un Italien nommé Antonio Francesco Rinieri, qui est tel, [Rime di diversi. II (1547), 21] Amore, ond' è, ch' entro'l mio petto i senta Le fiamme e' l gielo in un medsemo loco : Ne perd si consuma il ghiaccio al foco. Ne la fiamma dal giel pur ancho è spenta ?

l68 I. LIVRE DES AMOURS

Fero duol certo, ch'al mio cuor s'avventa Fra duo contrari, ove non cède un poco A l'altro l'nno, anzi con aspro giuoco L'un con l'altro piu Ho sempre diventa.

Opra altero Signor solo il tuo ghiaccio ; O nel mio cuor sol con le flamme vient, Se de la morte mia tanto ti cale ?

Che trar non mi poss'io di quest' impaccio Et non puot'huon périr di duo veleni, M entre contende l'un con l'altro maie.

Puis que cest œil, dont l'influence baille Ses loix aux miens, sur les miens plus ne luit, L'obscur m'est jour, le jour m'est une nuit, Tant son absence asprement me travaille.

Le lict me semble un dur champ de bataille, Rien ne me plaist, toute chose me nuit, Et ce penser, qui me suit et resuit, Presse mon cœur plus fort qu'une tenaille.

Ja près du Loir entre cent mille fleurs, Soulé d'ennuis, de regrets et de pleurs, J'eusse mis fin à mon angoisse forte,

Sans quelque Dieu qui mon œil va tournant Vers le pays où tu es séjournant, Dont le seul œr sans plus me reconforte.

Puis que cest œil.) Il dit que tout luy desplaist pour l'absence de sa dame, tellement qu'il fust ja mort de dueil, si quelque Dieu, lors qu'il est près de mourir, ne luy faisoil tourner l'œil vers le pays où est la demeure

de sa dame. Semblable presque est le cxcj. Sonet de la première partie de Pétrarque.

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