‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 54 sur 68 · CLY · texte numérisé non relu

CLY

Comme le chaut au festc d'Erymanthe, Ou sus Rhodope, ou sur quelque autre mont La neige en eau se consume et se fond Par sa tiédeur lentement véhémente :

Ainsi tes yeux (esclair qui me tourmente) Qui cire et neige à leur regard me font, Frappant les miens ja distillez les ont En un ruisseau, qui de mes pleurs s'augmente.

Herbes ne fleurs ne séjournent auprès, Ains des Soucis, des Ifs, et des Cyprès : Ny de crystal sa rive ne court pleine.

Les autres eaux par les prez vont roulant, Mais ceste cy par mon sein va coulant, Qui sans tarir s'enfante de ma peine.

MURET

Comme le chaut.) Il dit, que comme la neige se fond au Soleil, ainsi ses yeux se sont fondus en deux ruisseaux par la force des rayons qui procèdent des yeux de sa dame. Erymanthe.J Montaigne et forest d'Arcadie. Rhodope.) Montaigne de Thrace. Herbes ne fleurs.) Les ruisseaux sont délectables à voir, pour la variété des fleurs, desquelles ils sont communément entournez. Mais il dit, qu'auprès des ruisseaux, ausquels ses yeux sont convertis, il n'y croist autres herbes ny plantes, que celles qui signifient tristesse. Ifs.) Arbres malheureux, nommez en Latin, Taxi.

De soins mordans et de soucis divers Soit sans repos ta paupière esveillée, Ta lèvre soit de noir venin mouillée, Tes cheveux soient de vipères couvers :

Du sang infait de ces gros lezars vers Soit ta poitrine et ta gorge souillée, Et d'une œillade obliquement roullée, Tant que voudras, guigne moy de travers,

Tousjours au ciel je leveray la teste, Et d'un escrit qui bruit comme tempeste, Je foudroiray de tes monstres l'effort :

Autant de fois que tu seras leur guide Pour m'assaillir, ou pour ruiner mon Fort, Autant de fois me sentiras Alcide.

MURET

De soins mordans.) Ce Sonet a esté fait contre quelques petits Secrétaires, muguets, et mignons de Court, lesquels ayant le cerveau trop foible pour entendre les esc. (s de l'Auteur, et voyans bien que ce n'estoit pas leur gibier, à la coustume des ignorans, feignoient reprendre, et mespriser ce qu'ils n'entendoient pas. Le Poète donc s'adressant à un, qui estoit leur principal capitaine (auquel il ne veut faire cest honneur que de le nommer) luy dit, qu'il desgorge le venin de son envie, tant qu'il voudra, et que, avec tous les siens il s'efforce de tout son pouvoir à luy nuire : car il se sent suffisant pour foudroyer tous leurs efforts, par la véhémence de ses escrits. Alcide.) Hercule, vainqueur des monstres, à ceste cause nommé par les Grecs àXeijîxaxoç, c'est à dite Chasse-ma!. II lut nommé Alcide, ou a cause de son ayeul Alcée, ou du mot à/./.;,, qui signifie force.

De la mielleuse et fielleuse pasture, De qui le nom s'appelle trop aimer, Qui m'est et sucre, et riagas amer, Sans me saouler je pren ma nourriture.

Ce bel œil brun, qui force ma nature, D'un jeune tel m'a tant fait consumer, Que je ne puis ma faim desaffamer Qu'au seul regard d'une vaine peinture.

Plus je la voy, moins saouler je m'en puis : Un vray Narcisse en misère je suis :

Hé, qu'Amour est une cruelle chose !

Je cognoy bien qu'il me fera mourir, Et si je ne puis ma douleur secourir, Tant j'ay sa peste en mes veines enclose.

MURET

De la mielleuse.) L'argument n'a point de difficulté. Fielleuse.) Amere comme fiel. Riagas.) C'est une espèce de poison. D'une vaine peinture.) D'un portrait, duquel j'ay parlé devant. Un vray Narcisse.) Car je me consume au regard d'une peinture comme il se consuma, voyant son image dans la fonteine. J'ay raconté la fable de Narcisse, au Sonet [XX] qui se commence, Ha je voudroy.

En vous trompant, vous me trompez mes yeux, Aimant l'objet d'une figure vaine.

O nouveauté d'une cruelle peine !

O fier destin ! ô malice des cieux !

Faut-il que moy de moy-mesme envieux, Pour aimer trop les eaux d'une fonteine, Que ma raison, par les sens, incertaine Cuide en faillant son mal estre son mieux ?

Donques fault-il que le vain de ma face, De membre à membre anéantir me face, Comme une cire aux rais de la chaleur ?

Ainsi pleuroit l'amoureux Cephiside, Quand il sentit dessus le bord humide De son beau sang naistre une belle fleur.

MURET

En vous trompant.) Parce qu'au Sonet précèdent il s'estoit comparé à Narcisse, il descrit en cestuy cy les complaintes que Narcisse faisoit, se sentant peu à peu consumer. [Ces plaintes sont prinses d'Ovide, Metam. liv. 3. 1604.] En vous trompant.) Il n'y a point de doute, que les sens ne trompent la. raison, desquels sens l'oeil est le premier. L'amoureux Cephiside.) Narcisse, fils de Cephise, fleuve de Bceotie. Une belle fleur.) Qui fut nommée de mesme nom comme luy.

En ma douleur, malheureux, je me plais, Soit quand la nuict les feux du ciel augmente, Ou quand l'Aurore en-jonche d'Amaranthe Le jour meslé d'un long fleurage espais.

D'un joyeux dueil mon esprit je repais : Et quelque part où seulet je m'absente, Devanl uns yeux je vois tousjours présente Celle qui cause et ma guerre et ma paix.

Pour l'aimer trop également j'endure Ore un plaisir, ore une peine dure, Qui d'ordre égal viennent mon cœur saisir :

Et d'un tel miel mon absynthe est si pleine, Qu'autant me plaist le plaisir que la peine, La peine autant comme fait le plaisir.

MURET

En ma douleur.) Il dit que pour aimer, il reçoit maintenant peine, maintenant plaisir, et que tous deux luy sont également plaisans. Les feux.) Les estoiles. Enjonche.) Tapisse. La métaphore est prise des joncs, qu'on jette par la place, pour donner frescheur l'esté. Amaranthe.) Fleur, que le vulgaire nomme Passevelours.

Or' que Jupin espoint de sa semence Hume à longs traits les feux accoustumez, Et que du chaut de ses reins allumez L'humide sein de Junon ensemence :

Or' que la mer, or' que la véhémence Des vents fait place aux grans vaisseaux armez, Et que l'oiseau parmy les bois ramez, Du Thracien les tançons recommence :

Or' que les prez, et ore que les fleurs De mille et mille et de mille couleurs, Peignent le sein de la terre si gaye,

Seul et pensif, aux rochers plus segrets. D'un cœur muet je conte mes regrets, Et par les bois je vay celant ma playe.

MURET

Or' que Jupin.) Il descrit le printemps, disant qu'en la saison, en laquelle toutes choses se resjouissent, il demeure solitaire et pensif en perpétuelle tristesse. Or' .) Ores. Que Jupin.) Prins de Virgile au second des Georgiques. [324-327]

Vere fument terrae, et genitalia semina poscunt : Tum pater omnipotens foecundis imbribus aether Conjugis in gremium laetae descendit, et omnes Magnus alit magno commixtus corpore foetus.

Là où Serve dit, que Jupiter se prend pour l'ser, et Junon pour la terre. Le sens est donc, que l'aer, comme espris d'une ardante amour de la terre, luy verse dans le sein une pluye qui est apte à la génération. Es point.) Picqué, chatouillé. De sa semence.) Métaphore prinse des animaux, ausquels la semence, lors qu'elle est copieuse, excite le désir d'engendrer. Hume à longs traits les feux accoustumez.) Devient amoureux de la terre, selon sa coustume. Aux grans vaisseaux.) Aux navires. Ainsi Horace descrivant le printemps, [Od. I, 4, 2] Trahuntque siccas machinae carinas.

Et Virgile, [JEn. III, 69-71]

Et uhi prima ftdes pelago, placataque venti

Dant maria, et lenis crepitans vocat Auster in altuni,

Deducunt socij naves, et littora comptent.

Et que l'oiseau.) Le rossignol. Du Thracien.) De Terée' Pandion Roy d'Athènes eut deux filles, desquelles l'une eut à nom Progné, l'autre Philomele. Progné fut mariée à Terée Roy de Thrace : avec lequel ayant demouré par l'espace de cinq ans, un jour entre autres, elle dist à son mary qu'elle avoit grand' envie de voir sa sœur : par-ainsi, Monsieur, dit-elle, je vous prie, ou de permettre que je l'aille voir, ou de faire tant envers mon père, qu'il la laisse venir en ce pays se recréer avecques moy pour quelque temps. Terée luy ayant fait responsc, qu'il aimoit mieux l'aller quérir, pour la festoyer mieux

à son aise, commanda qu'on apprestast des navires : et peu après montant sur mer, fit voile vers Athènes où il obtint aisément du bon homme Pandion, qu'il luy fust permis mener Philomele pour quelque temps voir sa sœur. Parquoy prenans congé de luy, remontèrent sur mer. Or est à noter, que Terée, dés qu'il vit Philomele, en devint tresamoureux, et délibéra bien en soymesme, si on la luy bailloit, qu'il ne la rameneroit pas pucelle. Estant donc de retour en Thrace, aussi tost qu'il fut desbarqué, il la print par la main, et la mena dans des estables, où par force il exécuta sa meschante délibération. Puis voyant qu'elle croit, et s'arrachoit les cheveux, il eut peur que sa meschanceté fust descouverte. Si luy coupa la langue, et l'ayant enfermée, la donna en garde à quelques serviteurs, leur défendant sur peine de la vie, de la laisser sortir, et d'en parler aucunement. Ce pendant il feignit qu'elle estoit morte en chemin. Ayant par l'espace d'un an demeuré en telle misère, elle se va adviser, de tirer à l'eguille, en une toile, tout le tort qui luy avoit esté fait : ce qu'elle fit, et après pria par signes une pauvre femme de porter ceste toile à la Royne. Laquelle après avoir par es moyen entendu le faict, fut merveilleusement courroucée, et délibéra de s'en venger. La nuict qu'on sacrifioit à Bacchus, Progné trouva moyen d'aller quérir sa sœur, là où elle estoit, et de la conduire secrettement jusqu'en sa chambre. Là où toutes deux se prindrent à pleurer à chaudes larmes, et l'une par paroles, l'autre par signes, à délibérer de la vengeance. Sur ces entrefaites, voicy arriver un petit fils, que Progné avoit eu de son mary, qui se nommoit Itys, ou Ityle, lequel se print à luy tendre les bras, luy voulant sauter au col. Mais elle meuë de courroux, luy passa une espée au travers du corps : et l'ayant detranché par pièces, en fit une partie bouillir, l'autre rostir : puis quand Terée se voulut mettre à table, elle luy servit de ce mets, tellement que le père se soula de la chair du fils. Sur le milieu du disner, il se prend à demander où estoit Itys, ne sçachant pas qu'il en avoit desja grande partie dans son corps. Et

lors se présenta Philomele, qui jusqu'à ce point là s'estoit tenue cachée, et tenant entre ses mains la teste de l'enfant encores toute sanglante, la rua contre la face du père. Lequel alors cognoissant ce qui estoit advenu, plus effrayé qu'on ne pourroit penser, desgainant son espée, se print à poursuivre les deux sœurs. Mais ainsi qu'elles fuyoient, par le vouloir des dieux, Progné fut changée en hirondelle, et Philomele en rossignol. D'où est que les Poètes disent, que l'hirondelle en son chant déplore la mort de son fils, et le rossignol l'outrage que Terée luy fit. Voy Ovide au sixiesme des Métamorphoses. Les tançons.) Les querelles, les complaintes.

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