MADRIGAL
Que maudit soit le mirouër qui vous mire, Et vous fait estre ainsi fiere en beauté, Ainsi enfler le cœur de cruauté, Me refuzant le bien que je désire !
Depuis trois ans pour voz yeux je souspire : Mais mes souspirs, ma Foy, ma Loyauté M'ont, ô destin ! de vostre cœur osté Ce doux orgueil qui cause mon martire.
Et ce-pendant vous ne cognoissez pas Que ce beau mois et vostre âge se passe, Comme une fleur qui languist contre-bas, Et que le temps passé ne se ramasse.
Tandis qu'avez la jeunesse et la grâce, Et le temps propre aux amoureux combaz, De tous plaisirs ne soyez jamais lasse, Et sans aimer n'attendez le trespas.
MURET [lire BELLEAU] Que maudit soit le mirouër.) Il maudit le mirouër de
sa dame, qui la fait si orgueilleuse, ou si belle. — [Ainsi Pétrarque Son. 37. 1. Ainsi Ovide au second livre de ses Amours, Elégie 17. 1604.]
Que n'ay-je, Amour, cette Fere aussi vive Entre mes bras, qu'elle est vive en mon cœur ? Un seul moment guariroit ma langueur, Et ma douleur feroit aller à rive.
Plus elle court, et plus elle est fuitive Par le sentier d'audace et de rigueur : Plus je me lasse, et recreu de vigueur, Je marche après d'une jambe tardive.
Au moins escoute, et ralente tes pas : Comme veneur je ne te poursuy pas, Ou comme archer qui blesse à l'impourveuë :
Mais comme amy piteusement touché Du fer cruel qu'Amour m'a décoché, Forgeant ses traits des beaux rais de ta veuë.
MURET
Que n'ay-je.) Il souhaite tenir aussi bien sa dame vive entre les bras, comme il l'a vivement empreinte dans le cœur. Ce commencement est de Bembo, La fera, che scolpita nel cor tengo, Cosi l'havess'io viva entro le braccia.
[Au moins escoute.) Ce sont les propos que tient Apollon à Daphne en Ovide, Meiam. 1. [504-507]. 1604.]
Contre le ciel mon cœur estoit rebelle, Quand le destin que forcer je ne puis,
Ronsard. — Les Amours, t. 1. 12
Me fist re-voir la Dame à qui je suis, Ains que vestir cette escorce nouvelle.
Un chaut adonc de moelle en moelle, De nerfs en nerfs, de conduits en conduits Brusla mon cœur : dont j'ay vescu depuis Or' en plaisir, or' en peine cruelle.
Si qu'en voyant ses beautez, et combien Elle est divine, il me resouvint bien L'avoir jadis en paradis laissée :
Car dés le jour que j'en re-fu blessé, Soit près ou loin, je n'ay jamais cessé De l'adorer de fait ou de pensée.
MURET
Contre le ciel.) Il dit, que devant qu'estre nay, il avoit desja veu sa dame au ciel, et avoit esté fatalement espris de l'amour d'icelle. Contre le ciel.) Contre l'amour, à laquelle j'estois éternellement prédestiné par un arrest céleste. Ains que vestir ceste escorce nouvelle.) Devant que mon ame descendist du ciel, pour entrer dedans le corps. Tout cecy est dit selon l'opinion des Platoniques. Que j'en re-fu blesse.) Il veut dire, qu'il en avoit ja esté une fois blessé, lors que premièrement il la vit au ciel.
Voicy le bois, que ma sainte Angelcttc Sur le printemps enchante de son chant : Voicy les fleurs que son pied va marchant, Quand à soymesme elle pense seulette :
Voicy la prée et la rive mollette, Qui prend vigueur de sa main la touchant,
Quand pas à pas pillarde va cherchant Le bel émail de l'herbe nouvelette.
Icy chanter, là pleurer je la vy, Icy sourrire, et là je fu ravy De ses discours, par lesquels je des- vie :
Icy s'asseoir, là je la vy danser :
Sus le mestier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie.
MURET
Voicy le bois.) Il remémore les lieux, ausquels il avoit veu sa dame, et dit, qu'Amour ne luy permet de penser en autre chose. Mollette.) Tendrette, délicate, mignarde. Icy chanter.) Imitation de Pétrarque,
Qui canto dolcemente, e qui s'assise :
Qui se rivolse, e qui ratenne il passo : Qui co begli occhi mi trafftse il décore :
Oui disse una parola, e qui sorrise :
Qui cangio'l viso. In questi pensier, lasso, Notte, e di tiemmi il signor nostro Amore. Sus le mestier.) Mestier, ourdir, trame, sont mots prins des tisserans.
Certes mon œil fut trop aventureux De regarder une chose si belle, Une vertu digne d'une immortelle, Et dont Amour est mesmes amoureux.
Depuis ce jour je devins langoureux Pour aimer trop ceste beauté cruelle :
Cruelle, non, mais doucement rebelle A ce désir qui me rend malheureux :
Malheureux, non, heureux je le confesse, Tant vaut l'amour d'une telle maistresse, Pour qui je vy, à qui seule je suis.
En luy plaisant je cerche à me desplaire : Je l'aime tant qu'aimer je ne me puis, Bien que pour elle Amour me désespère.
MURET [lire BELLEAU]
Certes mon œil.) Ce Sonet est fait de passions contraires.
Sainte Gastine, ô douce secrétaire De mes ennuis, qui respons en ton bois, Ores en haute, ores en basse voix, Aux longs souspirs que mon cœur ne peut taire :
Loir, qui refreins la course volontaire Du plus courant de tes flots Vandomois, Quand accuser ceste beauté tu m'ois, De qui tousjours je m'affame et m'altère :
Si dextrement l'augure j'ay receu, Et si mon œil ne fut hier deceu Des doux regards de ma douce Thalie,
Maugré la mort Poète me ferez, Et par la France appeliez vous serez, L'un mon Laurier, l'autre ma Castalie.
MURET
Sainte Gastine.) S'estant apperecu à la contenance de sa dame, que les vers, qu'il avoit faits pour l'amour d'elle, luy estaient aggreables, il dit, qu'il se prévoit
desja Poëte, et qu'il veut que la forest de Gastine luy serve de Laurier pour le couronner, et que le fleuve du Loir luy soit en lieu de Castalie. [Cette forest pour le jourd'huy est demie vendue par le mauvais mesnage des ministres du Prince. Malheureux sont les Princes et les Roys, lesquels pour fournir à leurs folles despenses, vendent en un jour ce que la Nature ne peut produire en mille ans, comme forests, villes et chasteaux, qui ont plus cousté à bastir à coups de marteau (héritages de leurs ayeux acquis sans peine) qu'ils n'en pourroient ce jourd'huy édifier en quatre mille ans. Or selon le cours de nature et les influences célestes et selon le change et rechange qui se fait sous la Lune, et que la matière appete tousjours nouvelle forme, il ne se faut esbayr, si en cent ans cj^viere, et en cent ans baniere, la bonne Nature mère commune d'un chacun, n'est pas tant obligée par serment à laisser tous les biens du monde en un estre, qu'elle vueille plus favoriser les uns que les autres ; mais elle veut que chacun à son reng et ordre se sente de sa libéralité. On ne vit jamais race en terre durer en sa splendeur et félicité plus haut de cent ans. 1587.] Dextrement.) Heureusement. De ma douce Thalie.) Il entend sa dame. Thalie est le nom propre d'une des Muses. Castalie.) Castalie est une fontaine sacrée aux Muses, qui est au pied du mont Parnasse.
Pendant, Baif, que tu frappes au but De la vertu, qui n'a point de seconde, Et qu'à longs traits tu t'enyvres de l'onde Que l'Ascrean entre les Muses but :
Icy bany, où le mont de Sabut Charge de vins son espaule féconde, Pensif je voy la fuite vagabonde Du Loir qui traine à la mer son tribut.
l82 I. LIVRE DES AMOURS
Ores un antre, ore un désert sauvage, Ores me plaist le secret d'un rivage, Pour essayer de tromper mon ennuy :
Mais je ne puis, quelque bois qui me tienne, Faire qu'Amour en se taisant ne vienne Parler à moy, et moy tous jours à luy.
MURET
Pendant Baif.) Tandis que Baif ententif à l'estude, tasche d'acquérir la perfection de vertu et du sçavoir : nostre Auteur estant au pays de Vandomois, se dit hanter les lieux solitaires, pour se desennuyer, et ne pouvoir toutefois tant faire, qu'Amour perpétuellement ne l'accompagne. Que l'Ascrean.) Hésiode, lequel, combien qu'il fust de Cumes, si est-ce que parce qu'il fut nourry en une ville de Boeotie, nommée Ascre, il est communément nommé Ascrean. Bany.) Absent de sa dame. Mais je ne puis.) Pris de Pétrarque, [21. 1. 1604.]
Ma pur si aspre vie, ne si selvagge Cercar non so, ch'amor non venga sempre Raggionando con meco, et io con lui.
Quel bien auray-je après avoir este Si longuement privé des yeux de celle, Qui le Soleil de leur vive cstincclle Rendroient honteux au midy d'un esté ?
Et quel plaisir, voyant le ciel voutr De ce beau front, qui les beautez recelle, Et ce col blanc, qui de blancheur excelle Un mont de laict sus le jonc cailloté ?
Comme du Grec la trope errante et sotte, Afriandée aux douceurs de la Lote, Sans desloger y vouloit séjourner :
Ainsi j'ay peur, que mon ame friande D'une si douce amoureuse viande, Ne daigne plus en mon corps retourner.
MURET
Quel bien auray-je.) Il se resjouyst, prévoyant l'aise qu'il recevra, mais qu'il revoye sa dame, de laquelle il a voit esté long temps absent. Qui le Soleil.) Prins de Pétrarque. Comme du Grec.) D'Ulysse. De la Lote.) La Lote est un arbre en Afrique, portant un si doux fruict, que les gens du pays ne vivent d'autre chose : et sont à ceste raison nommez Lotofages, c'est à dire, mangeurs de Lote. Ainsi qu'Ulysse passoit par là, quelques uns de ses gens, ayant gousté de ce fruict, y estoient tellement affriandez, qu'ils ne vouloient plus retourner en leur pays : Mais Ulysse les fit mener par force jusques dans les navires, et les y fit tresbien lier, et par ce moyen les ramena. Voy le neufiesme de l'Odyssée.
Puis que je n'ay pour faire ma retraite Du labyrinth, qui me va séduisant, Comme Thésée, un filet conduisant Mes pas douteux dans les erreurs de Crète :
Eusse- je au moins une poitrine faite Ou de crystal, ou de verre luisant, Ton œil iroit dedans mon cœur lisant De quelle foy mon amour est parfaite.
Si tu sçavois de quelle affection Je suis captif de ta perfection, La mort seroit un confort à ma plainte :
Et lors peut estre esprise de pitié, Tu pousserois sur ma despouille esteinte, Quelque souspir de tardive amitié.
MURET
Puis que je n'ay.) Il dit, que veu qu'il ne peut se retirer des prisons d'Amour, il voudrait avoir la poitrine de verre, ou de crystal, afin que sa dame peust voir quelle affection il luy porte : et que lors ce luy seroit un plaisir que de mourir, espérant d'estre regretté par elle. Comme Thésée.) Thésée par le conseil d'Ariadne, desfit le Minotaure, et sortit du Labyrinth, ayant receu d'elle un filet pour guider ses pas. Serve raconte amplement ceste fable, sur le commencement du sixiesme de l'Enéide. Catulle l'a divinement descrite aux Argonautiques. Dans les erreurs de Crète.) Dans les erreurs d'Amour, qui sont semblables à celles du Labytinth, qui estoient en Crète. Eusse-je au moins.) Ainsi Bembo, Havess'io al men d'un bel crystallo il core : CJie quel ch'io taccio, e madonna non vede De l'interno mio mal, senz'altra fede, A suoi begli occhi tralucesse fore.
Sur ma despouille esteinte.) Sur mon corps dcsja mort.