‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 57 sur 68 · CLXXI · texte numérisé non relu

CLXXI

Je veux brusler, pour m'en-voler aux cieux, Tout l'imparfait de mon escorce humaine, M'éternisant, comme le fils d'Alcméne, Qui tout en feu s'assit entre les Dieux.

Ja mon esprit chatouillé de son mieux, Dedans ma chair, rebelle, se promeine, Et j a le bois de sa victime ameine Pour s'immoler aux rayons de tes yeux.

O saint brazier, ô feu chastement beau, Enflame-moy d'un si divin flambeau, Qu'abandonnant ma despouille connue,

Net, libre, et nu, je vole d'un plein saut Outre le ciel, pour adorer là haut L'autre beauté dont la tienne est venue.

l88 I. LIVRE DES AMOURS

Je veux brusler.) Il dit, qu'il est content de se bruslei aux rayons qui sortent des yeux de sa dame : afin que son esprit séparé du corps s'en vole jusques au ciel, pour contempler, et adorer la beauté divine, de laquelle est venue celle qui reluit en sa dame. Comme le fils d'Alcméne.) Comme Hercule, qui se brusla sur une montaigne de Thessalie, nommée Oete. Voy le neufiesme des Métamorphoses d'Ovide, et la dernière Tragédie de Senecque. Chatouillé de son mieux.) Poingt d'un désir du bien qu'il espère avoir après qu'il sera séparé du corps. Rebelle.) Se faschant d'y demeurer. Se pvomeinc.) Comme désireux de sortir.

Mon fol penser pour s'en-voler plus haut Apres le bien que hautain je désire, S'est emplumé d'aisles jointes de cire, Propres à fondre au rais du premier chaut.

Luy fait oiseau, dispost de saut en saut Poursuit en vain l'objet de son martire, Et toy qui peux et luy dois contredire, Tu le vois bien, Raison, et ne t'en chaut.

Sous la clarté d'une estoile si belle, Cesse Penser de hazarder ton aisle, Qu'on ne te voye en bruslant dcsplumer :

Car pour esteindre une ardeur si cuisante, L'eau de mes yeux ne seroit suffisante, Ny suffisans tous les flots de la mer.

MURET Mon fol penser.) Il veut dire par ce Sonet, qu'il se

devroit retirer de penser en sa dame, veu qu'en y pensant il excite un feu dedans soy, que non seulement ses pleurs, mais toute l'eau de la mer ne sçauroit esteindre. Mais il desguise cela par une allégorie, et faisant une allusion à la fable de Daedale (qui pour soy, et pour son fils Icare fit des aisles jointes de cire, avec lesquelles ils s'en volèrent hors de Crète, où ils estoient détenus prisonniers) il dit que son Penser s'est aussi emplumé d'aisles cirées (par ces aisles entendant une vaine et foible espérance) afin de parvenir à la hauteur de sa dame. Dit d'avantage, que Raison qui le devoit retirer de telle entreprise, le voit bien, et si n'en tient conte. A la fin il admoneste ce Penser, qu'il ne s'adresse plus en si haut lieu, de peur qu'à la fin il se voye desplumer en bruslant : c'est à dire, qu'il se voye embraser d'amour, et desnuer d'espérance. Une telle invention est dans un Sonet de l'Arioste, qui se commence, Nel mio pensier.

CLXXIIII

Or' que le ciel, or' que la terre est pleine De glas, de gresle esparse en tous endrois, Et que l'horreur des plus froidureux mois Fait hérisser les cheveux de la plaine :

Or' que le vent qui mutin se promeine, Rompt les rochers, et desplante les bois, Et que la mer redoublant ses abois, Sa rage enflée aux rivages ameine :

Amour me brusle, et l'hyver froidureux, Qui gelé tout, de mon feu chaleureux Ne gelé point l'ardeur qui tousjours dure.

Voyez, Amans, comme je suis traité, Je meurs de froid au plus chaut de l'esté, Et de chaleur au cœur de la froidure.

MURET

Or' que le ciel.) Il est assez aisé de soy. [Je meurs de froid.) Pétrarque, i. 103. 1604.]

Je ne suis point, Muses, accoustumé De voir voz sauts sous la tarde serée : Je n'ay point beu dedans l'onde sacrée, Fille du pied du cheval emplumé.

De tes beaux rais chastement allumé Je fu Poëte : et si ma voix recrée, Et si ma lyre aucunement agrée, Ton œil en soit, non Parnasse, estimé.

Certes le ciel te devoit à la France, Quand le Thuscan, et Sorgue, et sa Florence, Et son Laurier engrava dans les cieux :

Ore trop tard, beauté plus que divine, Tu vois nostre aage, helas ! qui n'est pas digne Tant seulement de parler de tes yeux.

MURET

Je ne suis point.) Il dit, que s'il est Poëte, ce n'est point pour avoir veu les Muses, comme Hésiode, ne pour avoir beu de l'eau d'Hippocrene, ains que cela provient du bel œil de sa dame. Sous la tarde serée.) Hésiode dit, [Théo g., 10] que les Muses vont de nuict :

'EvvÛYtat (tteI/ov TîeptxaXXIa oaaav leTffai

Fille du pied.) Voy ce que j'ay dit en l'exposition du Vœu, qui est tout au commencement du livre. lit si nui voix recrée.) Prins d'Horace, [Od. IV, 3, 22-24]

Quôd monstror digito praetereuntium, Romanae fidicen lyrae :

OuÔd spiro, et placeo, si placeo, tuum est. Le ciel te devoit.) Les dieux te dévoient faire naistre. Quand le Thuscan.) Pétrarque. Sovgue.) Rivière passant près d'Avignon. Et sa Florence.) Ville d'Italie, de laquelle il estoit natif. Et son Laurier.) Sa dame Laure.

Ni les desdains d'une Nymphe si belle, Ni le plaisir de me fondre en langueur, Ni la fierté de sa douce rigueur, Ni contre Amour sa chasteté rebelle :

Ni le penser de trop penser en elle, Ni de mes yeux l'éternelle liqueur, Ni mes souspirs messagers de mon cœur, Ni de sa glace une ardeur éternelle :

Ni le désir qui me lime et me mord, Ni voir escrite en ma face la mort, Ni les erreurs d'une longue complainte,

Ne briseront mon cœur de diamant, Que sa beauté n'y soit tousjours emprainte : » Belle fin fait qui meurt en bien aimant.

MURET

Ni les desdains.) Il dit, qu'il n'y a rien qui le sceust empescher d'estre amoureux jusqu'à la mort. [Belle fin,) Pétrarque. I. 10. 1. 1604.]

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