‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 63 sur 68 · CCI II · texte numérisé non relu

CCI II

Le feu jumeau de ma dame brusloit Par le rayon de leur flame divine, L'amas pleureux d'une obscure bruine, Qui de leur jour la lumière celoit.

2l6 I. LIVRE DES AMOURS

Un bel argent chaudement s'escouloit Dessus sa joue, en la gorge yvoirine, Au beau séjour de sa chaste poitrine, Où l'Archerot ses flèches émouloit.

De neige tiède estoit sa face pleine, D'or ses cheveux, ses deux sourcils d'ébene, Ses yeux luisoient comme un astre fatal :

Roses et lis, où la douleur contrainte Formoit l'accent de sa juste complainte, Feu ses souspirs, ses larmes un crystal.

MURET

Le feu jumeau.) Il continue encor à descrire la contenance de sa dame estant ainsi faschée. L'amas pleureux.) Un amas de larmes et de pleurs, qui comme une bruine commençoit à se fondre. Bruine.) Vient de brun : ce sont petites nuées espaisses qui pendent sur le hault des montaignes. Un bel argent.) Il entend les larmes. Esmouloit.) Aiguisoit. De neige tiède.) Ces six carmes sont presque traduits de Pétrarque,

La testa or fine, e calda nove il volto, Hebeno i cigli, e gli occhi eran due stellc. Ond'Amor V arco non tendeva in fallo :

Perle e rose vermiglie, ove V accolto Dolor formava ardenti voci e belle, Fiamma i sospir, le lagrime crystallo.

Celuy qui fit le monde façonné Sur le compas de son parfait exemple, Le couronnant des voustes de son temple, M'a par destin ton esclave ordonné.

Comme l'esprit, qui saintement est né Pour voir son Dieu, quand sa face il contemple, Plus heureux bien, recompense plus ample, Que de le voir, ne luy est point donné.

Ainsi je perds ma peine coustumière, Quand à longs traits j 'œillade la lumière De ton bon œil, chef-d'œuvre nompareil.

Voila pourquoy, quelque part qu'il séjourne, Tousjours vers luy maugré moy je me tourne, Comme un Soucy aux rayons du Soleil.

MURET

Celuy qui fit.) Ce Sonet est presque traduit d'un de Bembo, qui se commence L'alta cagion. De son parfait exemple.) De l'Idée qu'il en avoit éternellement conceuë. De son temple.) Du ciel. Comme un Soucy.) Le Soucy est une fleur, nommée par les Grecs Heliotropium, à cause qu'elle se tourne tousjours vers le Soleil.

Le doux sommeil qui toute chose appaise, N'appaise point le soing qui m'a ravy : En vous je meurs, en vous seule je vy, Ne voyant rien sinon vous qui me plaise.

Voz yeux au cœur m'ont jette telle braise, Qu'un feu treschaut s'est depuis ensuivy, Et dés le jour qu'en dansant je vous vy, Je meurs pour vous, et si en suis bien aise.

De mal en mal, de soucy en soucy J'ay l'ame triste, et le corps tout transi, Sans eschauffer le froid de vostre glace.

2l8 I. LIVRE DES AMOURS

Au moins lisez et voyez sur mon front Combien de morts voz beaux sourcils me font : » Le soing caché se cognoist à la face.

MURET [lire BELLEAU]

Beaux sourcils.) Beaux yeux. Il prend une partie pour l'autre, afin de faire son vers plus doux et sonoreux.

Ce jour de May, qui a la teste peinte D'une gaillarde et gentille verdeur, Ne doit passer sans que ma vive ardeur Par vostre grâce un peu ne soit estainte.

De vostre part si vous estes attainte Autant que moy d'amoureuse langueur, D'un feu pareil soulageons nostre cœur.

» Qui aime bien, ne doit point avoir crainte.

Le temps s'enfuit, ce pendant ce beau jour Nous doit apprendre à démener l'amour, Et le pigeon qui sa femelle baise.

Baisez moi donc, et faisons tout ainsi Que les oiseaux, sans nous donner soucy : Apres la mort on ne voit rien qui plaise.

MURET [lire BELLEAU]

Ce jour de May.) Ce Sonet est assez facile, lequel n'a pas esté fait pour Cassandre, mais pour quelque autre.

î. LIVRE DES AMOURS 2IO,

Comme on souloit si plus on ne me blasme D'estre tousjours de nature ocieux, L'honneur en soit au trait de ces beaux yeux, Qui m'ont poly l'imparfait de mon ame.

Le seul rayon de leur gentille flame Dressant en l'air mon vol audacieux Pour voir le Tout, m'esleva jusqu'aux cieux, Dont icy bas la partie m'enflame.

Par le moins beau, qui mon penser aisla, Au sein du beau mon penser s'en-vola, Espoinçonné d'une manie extresme :

Là du vray beau j'adore le parfait, Là, d'ocieux actif je me suis fait, Là je cogneu ma maistresse et moymesme.

MURET

Comme on souloit.) Il dit, que si maintenant on ne le blasme d'estre paresseux, comme il souloit, l'honneur en est deu aux beaux yeux de sa dame. Pour voir le Tout.) Pour contempler la beauté divine, source de toutes autres beautez. Manie.) Fureur. Platon au Faedre tesmoigne, que les anciens estimoient ce nom là très honneste. Actif.) Diligent.

Fier Aquilon, horreur de la Scythie, Le chasse-nue, et l'esbranle-rocher, L'irrite-mer, et qui fais approcher Aux enfers l'une, aux cieux l'autre partie :

S'il te souvient de la belle Orithye, Toy de l'hyver le plus fidèle archer, Fais à mon Loir ses mines relascher, Tant que ma dame à rive soit sortie.

Ainsi ton front ne soit jamais moiteux, Et ton gosier horriblement venteux Mugle tousj ours dans les cavernes basses :

Ainsi les bras des chesnes les plus vieux, Ainsi la terre, et la mer, et les cieux Tremblent d'effroy, quelque part où tu passes.

MURET

Fier Aquilon.) Voyant quelquefois sa dame tormentée des vents sur la rivière du Loir, il fait ce vœu au vent Borée, le priant de s'appaiser tant qu'elle vienne à bord. Horreur de la Scythie.) Ovide, [Met. I, 64-65]

Scythiam, septcmque triones Horrifer invasit Boreas.

Le chasse-nue.) Par ce qu'il a vertu de chasser et dissiper les nues, comme tesmoigne le commentaire d'Arat sur ce lieu,

[jtl^ot popf]o; à7Ta<7Tpà^avroç î'ôïjai

Ces trois mots, chasse-nue, esbranle-rocher, et irritemer, sont heureusement composez à la manière grecque pour signifier les effects du vent Borée, desquels il se vante luy mesmes en Ovide, disant ainsi [Met. VI, 690- 6qi]

Apta mihi vis est : hac tristia nubila pello, Hac fréta concutio, nodosaque robora verto.

Orythie.) C'est le nom d'une fille du Roy Erechtée, de laquelle le vent Borée fut amoureux, et la ravit. Voy la fin du sixiesme des Métamorphoses. Mugle.) Mugler se dit proprement du cry des bœufs, Mugir e.

Sœur de Paris, fille du Roy d'Asie, A qui Phebus en doute fit avoir Peu cautement l'aiguillon du sçavoir, Dont sans profit ton ame fut saisie :

Tu variras vers moy de fantasie, Puis qu'il te plaist (bien que tard) de vouloir Changer ton Loire au séjour de mon Loir, Voire y fonder ta demeure choisie.

En ma faveur le ciel te guide icy, Pour te monstrer de plus près le soucy Qui peint au vif de ses couleurs ma face.

Vien Nymphe, vien, les rochers et les bois Qui de pitié s'enflament sous ma voix, Pleurant ma peine, eschaufferont ta glace.

MURET

Sœur de Paris.) Il se resjouit, dequoy sa dame vient pour demeurer au pays de Vandomois, espérant par là, plus aisément amollir la rigueur d'icelle. Du Roy d'Asie.) De Priam. A qui Phebus.) Voy ce que j'ay dit sur le Sonet, [XXXIII] qui se commence. D'un abusa'.

L'or crespelu, que d'autant plus j'honore, Que mes douleurs s'augmentent de son beau, Laschant un jour le noud de son bandeau, S'esparpilloit sur le sein que j'adore.

Mon cœur, helas ! qu'en vain je r'appelle ore, Vola dedans, ainsi qu'un jeune oiseau, Oui s'enfueillant au frais d'un arbrisseau, De branche en branche à son plaisir s'essore.

Lors que dix doigts, dix rameaux yvoirins En ramassant de ce beau chef les brins, Prindrent mon cœur en leur rets qui m'affolle.

Je le vy bien, mais je ne peus crier, Tant un sang froid ma langue vint lier, Glaçant d'un coup mon cœur et ma parolle.

MURET

L'or crespelu.) La fiction de ce Sonet est prinse de Bembo, au Sonet, qui se commence, Da que' bei crin. Il dit que sa dame avoit un jour deslié ses cheveux, et que son cœur vola dedans comme un oiseau, si bien qu'à la fin il y fut empestré. Le noud.) Le Poète use de ces deux mots neud et noud indifferentement en tous ses livres. S'essore.) Mot de fauconnerie. Brins.) Cheveux.

L'homme a la teste ou de plomb, ou de bois, S'il ne tressaut de crainte et de merveille, Quand face à face il voit ma nompareille, Ou quand il oit les accords de sa voix :

Ou quand, pensive, aux jours des plus beaux mois La voit à part (comme un qui se conseille) Tracer les prez, et d'une main vermeille Faire un bouquet des fleurettes de chois :

Ou quand l'esté, lors que le chaud s'avale, Au soir à l'huis l'apperçoit, qu'elle égale La soye à l'or d'un pouce ingénieux :

Puis de ses doigts, qui les roses effacent, Toucher son Luth, et d'un tour de ses yeux Piller les cœurs de mille hommes qui passent.

MURET

L'homme a la teste.) Il est assez aisé de soy.

Avec les fleurs et les boutons esclos Le beau printemps fait printaner ma peine, En chaque nerf, au sang de chaque veine Soufflant un feu qui m'ard jusques à l'os.

Le marinier ne conte tant de flos, Quand plus Borée horrible son haleine, Ny de sablons l'Afrique n'est si pleine, Que de tourmens dans mon cœur sont enclos.

J'ay tant de mal, qu'il me prendroit envie Cent fois le jour de me trancher la vie, Minant le Fort où loge ma langueur :

Si ce n'estoit que je tremble de creinte, Qu'après la mort ne fust la playe esteinte Du coup mortel qui m'est si doux au cœur.

MURET

Avec les fleurs.) Il dit que le printemps luy renouvelle sa douleur : et qu'il sent un si grand nombre de maux. que cent fois le jour luy prendroit envie de se tuer, si n'estoit qu'il craint, qne la mort mesme ne puisse mettre fin à sa peine. Printaner.) Reverdir. Horrible.) Horribler, est rendre horrible. Mot inventé par l'Auteur, Il en a usé aussi en l'Ode de la paix. L'Afrique.) Laquelle

est toutefois merveilleusement sablonneuse. Catulle, [VII, 3-4]

Quàm magnus numerus Libyssae arenae

Laser piciferis jacet Cyrenis.

Le Fort.) Son cœur, où sa langueur demeure.

Si blond, si beau, comme est une toison Qui mon dueil tue, et mon plaisir renforce, Ne fut oncq l'or, que les toreaux par force Aux champs de Mars donnèrent à Jason.

De ceux qui Tyr ont choisi pour maison, Si fine soye au mestier ne fut torse : Ny mousse au bois ne revestit escorse Si tendre qu'elle en la prime saison.

Poil digne d'estre aux testes des Déesses, Puis que pour moy tes compaignons tu laisses, Je sens ramper l'espérance en mon cœur :

Courage Amour, desja la ville est prise, Lorsqu'en deux parts, mutine, se divise, Et qu'une part se vient rendre au veinqueur.

MURET

Si blond, si beau.) Ayant receu des cheveux de sa dame, il loue la beauté d'iceux. Sur la fin il dit, que comme quand les citoyens d'une ville assiégée se divisent entre eux, tellement que l'une partie se rend, c'est un tresbon signe pour ceux qui tiennent le siège : ainsi, veu que les cheveux de sa dame se divisent, et que l'une partie se vient rendre à luy, cela luy est un présage certain de victoire. Aux champs de Mars.) Voy le septiesme des Métamorphoses. De ceux qui Tyr.) La soye de l'Isle de

Tyr estoit anciennement fort estimée. [Ce Sonnet n'appartient point à Cassandre. 1587.]

D'une vapeur enclose sous la terre Ne s'est conceu cest esprit ventueux :

Outre ses bords le Loir impétueux Perdant noz bleds les campaignes n'enserre.

Le Prince Eole en ces mois ne déterre L'esclave orgueil des vents tumultueux, Ny l'Océan des flots tempestueux De sa grand clef, les sources ne desserre.

Seuls mes souspirs ont ce vent enfanté, Et de mes pleurs le Loir s'est augmenté Pour le départ d'une beauté si fiere :

Et m'esbahis de tant continuer Souspirs et pleurs, que je n'ay veu muer Mon cœur en vent, et mes yeux en rivière.

MURET

D'une vapeur.) Sa dame estant départie d'avecques luy, advint que tresgrands vents s'esmeurent, et la rivière du Loir s'enfla plus que de coustume. Il dit que les vents ont esté engendrez de ses souspirs, et la rivière augmentée de ses pleurs. Cest esprit.) Ce vent. Voyez ce qu'en dit Seneque. L'esclave orgueil des vents tumultueux.) Les vents orgueilleux et tumultueux, lesquels il tient esclaves, et enserrez dans ses cavernes. Voyez Homère et Virgile.

Ronsard. — Les Amours, t. I. 15

Amour, je suis plus aise que les Dieux, Quand chaudement tu me baises, Maistresse : De ton baiser la douceur larronnesse Tout esperdu m'en- vole jusqu'aux cieux.

Mon sang, mon cœur, ma toute, j'aime mieux Ton seul baiser, que si quelque Déesse, De cent plaisirs amoureux tenteresse, M'accoloit nud d'un bras délicieux.

Mais ton orgueil a tousjours de coustume D'accompagner ton baiser d'amertume, Froid sans saveur : aussi je ne pourrois

Souffrir tant d'heur : car mon ame qui touche Mille beautez, s'enfuiroit par ma bouche, Et de trop d'aise en ton sein je mourrois.

MURET

Amour, je suis.) Il descrit le plaisir, qu'il prend à baiser sa dame. La douceur larronnesse.) Oui me desrobe le cœur. M'en-vole.) Me ravit. Tenteresse.) Qui tente, et qui essaye mille sortes de plaisirs. [Ce Sonnet, comme plusieurs autres, n'appartient en rien à Cassandre. 1587.]

Je sens portrait dedans ma souvenance Ses longs cheveux, et sa bouche et ses yeux, Son doux regard, son parler gracieux, Son doux maintien, sa douce contenance.

Un seul Janet, honneur de nostre France, De ses crayons ne la portrairoit mieux, Que d'un Archer le trait ingénieux M'a peint au cœur sa vive remembrance.

Dans le cœur doncque au fond du diamant J'ay son portrait, que je vay plus aimant Que mon cœur mesme. O vive portraiture !

De ce Janet l'artifice mourra :

Dedans mon cœur le tien me demourra, Pour estre vif après ma sépulture.

MURET

Je sens portrait.) Peintre du monde ne sçauroit si bien portraire sa dame : comme il se dit l'avoir portraite dans le cœur. Un seul Janet.) Janet, peintre du Roy, homme sans controverse premier en son art.

De ses maris l'industrieuse Heleine, L'esguille en main, retraçoit les combas Dessus la gaze : en ce poinct tu t'esbas D'ouvrer le mal duquel ma vie est pleine.

Mais tout ainsi, maistresse, que ta leine D'un filet noir figure mon trespas, Tout au rebours, pourquoy ne peins-tu pas De quelque verd un espoir à ma peine ?

Mon œil ne voit sur ta gaze rangé Sinon du noir, sinon de l'orangé, Tristes tesmoins de ma longue souffrance.

O fier destin ! son bel œil me desfait, Et tout cela qu'en jouant elle fait, Ne me promet qu'une désespérance.

MURET

De ses maris.) Voyant quelquefois sa dame s'esbatre à ouvrer à l'esguille, il dit que cest ouvrage mesme ne luy signifie que desespoir. De ses maris.) De Menelas et de Paris, maris d'Helene. Homère au troisiesme de l'Iliade [125-127] raconte que Iris, entrant en la chambre d'Helene, la trouva faisant un ouvrage, auquel elle trassoit une partie des combats qui avoient desja esté donnez entre les Grecs et les Troyens.

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Dessus la gaze.) Gaze est une manière de toile, de laquelle les Damoiselles usent à faire leurs ouvrages.

Amour, que j'aime à baiser les beaux yeux De ma maistresse, et à tordre en ma bouche De ses cheveux l'or fin qui s'escarmouche Dessus son front astre comme les deux !

C'est à mon gré le plus beau de son mieux Que son bel œil, qui jusqu'au cœur me touche, Et son beau poil, qui d'un Scythe farouche Rendroit le cœur courtois et gracieux.

Son beau poil d'or, et son beau chef encore De leurs beautez font vergongner l'Aurore, Quand plus crineuse elle embellit le jour :

Et dans son œil une image demeure, Qui va jurant par les flèches d'Amour De me guarir : mais je ne m'en asseure.

MURET

Amour, que j'aime.) L'argument est bien aisé. D'un Scythe.) Les Scythes sont peuples Septentrionaux, barbares au possible. Vergongner.) Avoir honte. Crineuse.) Abondante en cheveux.

L'arc qui commande aux plus braves gendarmes, Qui n'a soucy de plastron ny d'escu, D'un si doux trait mon courage a veincu, Que sus le champ je luy rendy les armes.

Comme inconstant je n'ay point fait d'alarmes Depuis que serf sous Amour j'ay vescu, Ny n'eusse peu : car pris je n'ay oncq eu Pour tout secours, que l'ayde de mes larmes.

Et toutefois il me fasche beaucoup D'estre défait, mesme du premier coup, Sans résister plus long temps à la guerre :

Mais ma défaite est digne de grand pris, Puisque le Roy, ains le Dieu, qui m'a pris, Combat le Ciel, les Enfers, et la Terre.

L'arc qui commande.) Il se plaint d'avoir si tost esté vaincu par Amour. En fin il se console, considérant que par Amour il n'y a si grand, qui ne soit surmonté. Combat le Ciel, les Enfers et la Terre.) Au ciel il a vaincu Jupiter, aux enfers Pluton, en la terre les hommes.

L'œil pour lequel vivre icy je me plais, Qui fait rocher celuy qui s'en approuche, Ore d'un ris, or' d'un regard farouche Nourrit mon cœur en querelle et en pais.

Par vous, bel œil, en souffrant je me tais : Mais aussi tost que la douleur me touche, Toy belle, sainte, et angelique bouche, De tes douceurs re-vivre tu me fais.

Bouche, pourquoy me viens-tu secourir, Quand ce bel œil me force de mourir ? Pourquoy veux-tu que vif je redevienne ?

Fertile au soing je revis en langueur, Un vray Prothé', afin que le soing vienne Plus longuement se paistre de mon cœur.

MURET

L'œil pour lequel.) Quand l'œil de sa dame est prest à le faire mourir, la bouche le fait revivre, afin que son tonnent soit perpétuel, comme celuy de Promethée, duquel nous avons parlé cy dessus. [XII]

Depuis le jour que captif je souspire, L'an s'est en soy retourné par sept fois : (Sous astre tel je pris l'haim) toutefois Plus qu'au premier ma fièvre me martire.

Quand je soulois en mon estude lire Du Florentin les lamentables vois,

î. LIVRE DES AMOURS 23I

Comme incrédule, alors je ne pou vois En le mocquant, me contenir de rire.

Je ne pensoy, tant novice j'estoy, Qu'homme eust senti ce que je ne sentoy, Et par mon fait les autres je jugeoye.

Mais l'Archerot qui de moy se fâcha, Pour me punir, un tel soing me cacha Dedans le cœur, qu'onque puis je n'euz joye.

MURET

Depuis le jour.) L'argument est facile. L'an s'est en soy retourné par sept fois.) C'est à dire, sept ans sont passez. C'est une allusion au carme que j'ay desja allégué, [Virgile, Georg. II, 402]

Atque in se sua per vestigia volvitur annus. Du Florentin.) De Pétrarque.

Quand je te voy seule assise à par-toy, Toute amusée avecques ta pensée, Un peu la teste encontre bas baissée, Te retirant du vulgaire et de moy :

Je veux souvent pour rompre ton esmoy, Te saluer, mais ma voix offensée, De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche, et me laisse tout coy.

Souffrir ne puis les rayons de ta veuë : Craintive au corps, mon ame tremble esmeuë Langue ne voix ne font leur action :

Seuls mes souspirs, seul mon triste visage Parlent pour moy, et telle passion De mon amour donne assez tesmoignage.

MURET [lire BELLEAU] Quand je te voy.) Ce Sonet se commente de soy-mesme

De veine en veine, et d'artère en arter De nerfz en nerfz le salut me passa, Que l'autre jour ma dame prononça, Me promenant tout triste et solitaire.

Il fut si doux, que je ne puis m'en taire, Tant en passant d'aiguillons me laissa, Et tellement de son trait me blessa, Que de mon cœur il ne fist qu'un ulcère.

Les yeux, la voix, le gracieux maintien A mesme fois s'accordèrent si bien, Que du plaisir mon ame fut si gloute,

Afriandée au goust d'un nouveau bien, Qu'en desdaignant son terrestre lien, De me laisser fut mille fois en doute.

MURET [lire BELLEAU] De veine en veine.) La fin de ce Sonet est de Pétrarque.

CCXXIIII

Que dites vous, que faites vous mignonne ? Que songez vous ? pensez vous point en moy ?

Avez vous point soucy de mon esmoy, Comme de vous le soucy m'espoinçonne ?

De votre amour tout le cœur me bouillonne, Devant mes yeux sans cesse je vous voy, Je vous entens absente, je vous oy, Et mon penser d'autre amour ne resonne.

J'ay voz beautez, voz grâces et voz yeux Gravez en moy, les places et les lieux, Où je vous vy danser, parler et rire.

Je vous tien mienne, et si je ne suis pas mien, En vous je vy, je m'anime et respire, Mon tout, mon cœur, mon sang, et tout mon bien.

MURET [lire BELLEAU]

Que dites vous.) Ce Sonet de soymesme se donne à entendre, sans autre interprétation.

Mets en oubly, Dieu des herbes puissant, Le mauvais tour que non loin d'Hellesponte Te fit m'amie, et vien d'une main pronte Guarir son teint de fièvres pallissant.

Tourne en santé son beau corps périssant : Ce te sera, Phebus, une grand'honte, Si la langueur sans ton secours surmonte L'œil, qui te tint si long temps languissant.

En ma faveur si tu as pitié d'elle, Je chanteray, comme l'errante Dele S'enracina par ton commandement :

Que Python fut ta première conqueste, Et comme Dafne aux tresses de ta teste Donna l'honneur du premier ornement.

MURET

Mets en oubly.) Il prie Apollon de donner guerison à sa dame, qui estoit malade. Dieu des herbes puissant.) Apollon, qui parle ainsi de soy en Ovide, [Met. I, 522] Adde, quod herbarum est subiecta potentia nobis.

Le mauvais tour.) Lequel j'ay raconté sur le Sonet [XXXIII] qui se commence, D'un abusé. D'Hellesponte.) Bras de mer passant assez près de Phrygie. Ce te sera, Phebus, une grand' honte.) Ainsi Properce,

Tarn formosa tuum mortua crimen erit.

L'errante Dele.) L'isle de Dele estoit errante et vagabonde par la mer, jusqu'à ce qu'Apollon y nasquit, lequel la rendit stable. Voy Virgile sur le commencement du troisiesme de l'Enéide. Que Python fut.) Apollon, dés qu'il fut né, tua le serpent Python. Voy le premier des Métamorphoses. Dafne.) Laquelle, comme j'ay dit devant, fut changée en Laurier.

Bien que ton trait, Amour, soit rigoureux, Et toy remply de fraude et de malice, Assez, Amour, en te faisant service, Suyvant ton camp, j'ay vescu bien heureux.

Ceste beauté, qui me fait langoureux, Non, mais qui veut qu'en vain je ne languisse, En la baisant me dit, que je tondisse De son poil d'or un lien amoureux.

J'euz tant d'honneur, que de son ciseau mesme Je le tranchay. Voyez l'amour extresme, Voyez, Amans, la grandeur de mon bien.

Jamais ne soit, qu'en mes vers je n'honore Et le ciseau, et les cheveux encore, L'un mon ministre, et l'autre mon lien.

MURET

Bien que ton Irait.) Par ce Sonet voit-on, que les amoureux font souvent grrand cas de bien peu de chose. Ministre.) Qui me servit et ayda à couper les cheveux. Il entend les ciseaux. [Ce Sonnet n'appartient point à Cassandre. 1587.]

Si hors du cep où je suis arresté, Cep où l'Amour de ses flèches m'enclouë, J'eschappe franc, et du reth qui me noue, En libre col je me voy de-rheté :

Au verd d'un pré loing de gens escarté, Qu'à bras fourchus l'eau du Loir entrenouë, De gazons d'herbe un temple je te voue, Heureuse saincte et aime Liberté.

Là je veux pendre au plus hault choeur du temple Un sainct tableau, qui servira d'exemple A tous amans, qu'ils ne m'aillent suyvant.

Et pour garder que plus je n'y retombe, Je veux tuer aux Dieux une Hécatombe.

» Belle fin fait qui s'amende en vivant.

MURET

Si hors du cep.) S'il peut eschapper de la servitude, en laquelle il est, il voue un temple, et des sacrifices à la Déesse Liberté. Du cep.) Du lien. De-rheté.) Deslié. A bras fourchus.) Tellement qu'elle en fait comme une isle. Gazons.) Les Latins diroient, Vivo de cespite. Hécatombe.') C'estoient anciennement sacrifices de cent bœufs.

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