ELEGIE A CASSANDRE
Mon œil, mon cœur, ma Cassandre, ma vie, He ! qu'à bon droit tu dois porter d'envie A ce grand Roy, qui ne veut plus souffrir Qu'à mes chansons ton nom se vienne offrir. C'est luy qui veut qu'en trompette j'eschange Mon luth, afin d'entonner sa louange, Non de luy seul, mais de tous ses ayeux, Qui sont là hault assis au rang des Dieux.
Je le feray, puis qu'il me le commande : Car d'un tel Roy la puissance est si grande, Que tant s'en faut qu'on la puisse éviter, Qu'un camp armé n'y pourroit résister.
Mais que me sert d'avoir tant leu Tibulle, Properce, Ovide, et le docte Catulle, Avoir tant veu Pétrarque et tant noté, Si par un Roy le pouvoir m'est oté De les ensuyvre, et s'il faut que ma lyre Pendue au croc ne m'ose plus rien dire ?
Doncques en vain je me paissois d'espoir De faire un jour à la Tuscane voir, Que nostre France autant qu'elle est heureuse A souspirer une pleinte amoureuse :
Et pour monstrer qu'on la peut surpasser, J'avois desja commencé de trasser Mainte Elégie à la façon antique, Mainte belle Ode, et mainte Bucolique.
Car, à vray dire, encore mon esprit N'est satisfait de ceux qui ont escrit En nostre langue, et leur amour mérite Ou du tout rien, ou faveur bien petite.
Non que je sois vanteur si glorieux D'oser passer les vers laborieux De tant d'amans qui se pleignent en France : Mais pour le moins j'avois bien espérance, Que si mes vers ne marchoient les premiers, Qu'ils ne seroient sans honneur, les derniers. Car Eraton qui les amours descceuvre, D'assez bon œil m'attiroit à son œuvre.
L'un trop enflé les chante grassement, L'un énervé les traine bassement, L'un nous dépeint une dame paillarde, L'un plus aux vers qu'aux sentences regarde, Et ne peut oncq, tant se sceut desguiser, Apprendre l'art de bien Petrarquiser.
Que pleures-tu, Cassandre, ma douce ame ? Encor Amour ne veut couper la trame Qu'en ta faveur je pendis au métier, Sans achever l'ouvrage tout entier.
Mon Roy n'a pas d'une beste sauvage Succé le laict, et son jeune courage,
Ou je me trompe, a senti quelquefois Le trait d'Amour, qui surmonte les Rois.
S'il l'a senti, ma coulpe est effacée, Et sa grandeur ne sera courroucée, Qu'à mon retour des horribles combas, Hors de son croc mon Luth j'aveigne à-bas, Le pincetant, et qu'en lieu des alarmes Je chante Amour, tes beautez, et mes larmes. » Car l'arc tendu trop violentement, « Ou s'alentit, ou se rompt vistement.
Ainsi Achille après avoir par terre Tant fait mourir de soudars en la guerre, Son Luth doré prenoit entre ses mains Teintes encor de meurdres inhumains, Et vis à vis du fils de Menœtie, Chantoit l'amour de Briseïs s'amie :
Puis tout soudain les armes reprenoit, Et plus vaillant au combat retournoit.
Ainsi, après que l'ayeul de mon maistre Hors des combats retirera sa dextre, Se desarmant dedans sa tente à part :
Dessus le Luth, à l'heure ton Ronsard Te chantera : car il ne se peut faire Qu'autre beauté luy puisse jamais plaire, Ou soit qu'il vive, ou soit qu'outre le port, Léger fardeau, Charon le passe mort.
MURET
Mon œil, mon cœur.) Par ceste Elégie le Poëtc veut rendre sa maistrcsse jalouse du commandement que le Roy Henry deuxiesme de ce nom, son maistre, luy avoit fait, de ne plus chanter d'Amour, et totalement
s'adonner aux vers héroïques, et descrire les faits de Francus, fils d'Hector, tige primitif des Roys de France : et luy dit, qu'il est impossible de pouvoir résister à la volonté d'un si grand et magnanime Prince, veu que mesme un camp armé n'y pourrait résister. Il l'asseure toutefois de jamais ne l'oublier, et s'il peut desrober quelques heures de relasche en chantant son Francus les employer comme un bon serviteur, à la louange d'elle à l'augmentation de sa renommée, et à la mémoire éternelle de son nom. Il se plaint après d'avoir perdu le temps en la lecture des livres amoureux, puis que par le commandement de son maistre, le moyen luy est osté de p]us escrire d'Amour : et d'avantage que tous ceux qui ont escrit de son temps de leurs mieux aimées, ne l'ont point encore rendu satisfait : et bien qu'ils soient parvenus à un grand avancement, si est-ce que Ion pourroit encore mieux dire, et atteindre (comme a fait Pétrarque) au comble de la perfection. Du fils de Menœtie.) De Patrocle. De Briseis s'amie.) Briseis fut aimée d'Achille, laquelle à la fin luy fut ostée par Agamemnon, dont procéda son ire contre les Grecs : laquelle ire à cause de son amie qui luy avoit esté ravie, bailla l'argument au divin Homère de chanter le vénérable poëme de son Iliade, ainsi que asseure Virgile en ses fragmens : Principium sacri carminis Ma fuit.
Que l'ayeul de mon maistre.) Francus ayeul des Rois de France. Léger fardeau.) C'est ce qu'Homère appelle, parlant des Idoles des morts qui sont aux enfers, àuevinvà xâpTiva.